Moon Jae-In est devenu président de la République de Corée.

Alors que les habitants de l’Etat français avaient les yeux fixés sur l’élection présidentielle, de l’autre côté du globe se déroulait un événement majeur: celles de la Corée du Sud. Importantes à la fois politiquement mais également géopolitiquement, étant donné les lignes défendues par les différents acteurs.

A la suite de la destitution de la « princesse » Park Geun-Hye, fille de Park Chung-Hye, ex-dictateur, une élection anticipée dut être organisée. L’ancienne présidente fut la digne héritière de l’idéologie de son père : autoritarisme, contenu anti-ouvrier, mais également liaisons étroites avec les sectes anticommunistes et réactionnaires. La corruption entrainée par ces liens fut le casus belli d’un mouvement de protestation massif, lequel déboucha une procédure de destitution.

Dépités par le parti au pouvoir, de nombreux sud-coréens ont tournés leurs suffrages vers le candidat de l’alternance : Moon Jae-In, du Parti Démocrate. Ce parti est une formation politique de centre-gauche, marquée par un contenu social-libéral. 41.4% des voix plébiscitent celui qui s’était illustré comme une des figures de proue de la défense des droits de l’homme et dans la lutte contre la corruption. Là où la situation devient géopolitiquement intéressante, c’est que l’organisation qui accède au pouvoir est partisane d’une désescalade vis-à-vis du voisin du Nord.

Moon Jae-In est un ancien avocat qui s’est fait un nom et une réputation dans la défense des droits de l’homme, des syndicalistes, des droits sociaux. Sa lutte contre le despotisme lui valut même un séjour en prison et une interdiction d’exercer. Il émerge comme étant aux antipodes de Park Geun-Hye, « princesse » issu des élites, descendante de généraux… En effet, lui-même est issu des classes populaires de la Corée, il est marqué par des prises de position progressistes, hostiles à la présence américaine, favorable à un renouement du dialogue. Ce sont deux conceptions de la Corée du Sud qui se rencontrent et s’affrontent.

Cette campagne s’est faite sous des torrents d’accusation. Hong Jun-Pyo, le candidat à la succession de Park, à ainsi insisté sur ces points : Moon Jae-In serait un agent de Pyongyang, un terrible bolchevique…Or, son élection n’est pas une révolution prolétarienne, n’est même pas une hypothétique « révolution citoyenne par les urnes. » Elle reste dans des cadres institutionnels, dans le jeu de la démocratie bourgeoise -étroite certes- de la Corée du Sud.

En revanche, elle s’attire l’ire des grands truts, les chaebols¸ car sa ligne insuffle un vent de libéralisation, dans un marché clos et dominé par ces immenses conglomérats industriels. Elle joue également sur la carte d’une hausse des salaires, d’une autorisation des syndicats – considérés comme une Vème colonne du nord et donc réprimés fortement.

Dans cette société extrêmement caporalisée, digne d’une caserne, cette prise de position est déjà un séisme. La Corée du Sud, dans sa marche forcée vers l’industrialisation, s’est hissé parmi les pays du Nord au détriment des droits sociaux, syndicaux, démocratiques, dans une atmosphère d’occupation militaire -par les USA- et de paranoïa entretenue par les gouvernements successifs.

La Corée n’est pas n’importe quelle région du globe.

Elle est un des éléments clé du dispositif de sécurité US, l’un des piliers de son front Pacifique contre les deux adversaires géopolitiques : Chine et Russie. Elle est perçue comme un verrou devant être maintenu fermé à tout prix. D’où l’organisation, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, d’un sabotage constant des tentatives de réunification ; d’où la guerre de Corée ; d’où le stationnement de 29 000 soldats US de la USKF [United States Korea Forces] au Sud. Ces troupes d’occupation ont été, par le passé, impliquées dans des affaires de prostitution, d’exactions, de trafic d’êtres humains. Les relations entre ces troupes et la population sont complexes et tendues. Elles sont une épée de Damoclès au dessus des gouvernements dissidents de la ligne imposée par Washington.

Pour eux, la division coréenne permet de la maintenir dans leur sphère, dans leur orbite. Très marquée par un sentiment antijaponais, la péninsule réunifiée ne manquerait pas de se tourner alors vers des liens avec son voisin chinois, lui fournissant ainsi un promontoire capable de gêner militairement le Japon, second poste clé de la géopolitique US. Une Corée divisée est essentielle pour maintenir la Chine encerclée. Cependant, en Corée du Sud, la population est globalement lasse de ce climat, d’autant qu’à force de crier au loup en permanence, la menace du méchant voisin du nord perd de son effet.

Lorsque le candidat gagnant propose d’ouvrir des discussions, de reprendre les liens diplomatiques et, même, de visiter le voisin du nord, cela ne peut susciter que de vives inquiétudes. Inquiétudes de la part d’une bourgeoisie hostile à toute idée marxiste et de la part des américains, résolument hostiles à tout rapprochement.

Cela explique la campagne de calomnies, mais également la décision de Trump de mettre en œuvre du bouclier antimissile Thaad, près du village frontalier de Soseong. Le président US a également informé de l’envoi d’une flotte de guerre vers la péninsule. Fake news, de la part du président, le groupe aéronaval faisant route vers l’Australie.

Ironiquement, cette pression inamicale, de la part de l’allié gênant, a certainement penché dans la balance électorale. D’autant que, cerise sur le gâteau, le malhabile dirigeant de la première puissance mondiale a annoncé que la Corée du Sud assurerait l’intégralité des frais du déploiement. Un geste de politique intérieure qui, pour son grand malheur, fut très bien entendu à l’extérieur.

Même la municipalité de Séoul, marquée très à droite, s’est offusquée de ces déclaration et de cette « prise d’otage » de la part des Etats-Unis.

Le score électoral du programme de « détente » de Moon Jae-In révèle la lassitude du peuple sud-coréen. La diatribe martiale de l’ancienne administration, l’inflexibilité vis à vis de Pyongyang, encouragée par la maison blanche, s’émoussent. Le sud semble vouloir s’orienter vers la normalisation des relations, préalable à la paix.

Dans une certaine mesure, Moon se place sur une position semblable à celle du membre du SPD Willy Brandt, chancelier de RFA entre 1969 et 1974, connu pour son Ostpolitik, permettant une reconnaissance mutuelle des deux Allemagne. Il est possible qu’il cherche ainsi à atteindre deux objectifs : Créer une division du travail entre les deux Corée, mais également pousser le régime nord-coréen à s’ouvrir au pluralisme, et à se libéraliser économiquement.

Moon représente une position de bourgeoisie nationale progressiste, au niveau de son pays, mais néanmoins solidement pourvue en appétits propres sur son étranger proche.

Cependant, ce programme social-libéral suffit à attirer des foudres terribles. La réorientation géopolitique qu’il induit pousse à l’agressivité les fractions les plus réactionnaires de sa bourgeoisie, les chaebols, les sectes anticommunistes ainsi que les USA en perte de vitesse face à la Chine.

La Corée du Sud est vulnérable à un coup de force, à une déstabilisation visant à lui faire regagner sa place de verrou. La capacité de Moon à faire appliquer son programme est une des inconnues qui rentre en ligne de compte. L’hostilité de la part des réactionnaires et des impérialistes en est une autre.

En tant qu’organisation communiste, nous regardons les bourgeoisies nationales avec un œil circonspect. Si cette élection propulse, certes, un candidat progressiste, elle n’est nullement une garantie de paix ou une garantie d’avancée.

Les bourgeoisies nationalistes sont vives à trahir leurs mandats, vives à se coucher. Nous savons que la seule issue réellement positive provient du prolétariat coréen, de ses organisations de masses et de ses partis. La lutte du peuple de Corée avance, soutenons-la !

 

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