«  Il fait chaud  »

Parler de la canicule est devenu un lieu commun et la question du réchauffement a été traitée à plusieurs reprises dans nos colonnes.

Notre analyse sur cette question n’a pas évolué entre temps. Il ne s’agit pas d’enfoncer des portes ouvertes, mais bien de revenir brièvement sur quelques points essentiels.

Il ne fait pas seulement « chaud ». Ce temps est dangereux

Dans une séquence de télévision qui a suscité de vives réactions, le météorologue John Hammond a résumé cela de la manière suivante  : ce n’est pas un «  beau temps  » mais bien «  un temps potentiellement mortel  ». Nous nous rapprochons progressivement, pour certaines régions du monde, de seuils à partir desquels la chaleur n’est plus seulement un désagrément, mais un risque mortel pour la santé. S’il est possible de pouvoir supporter des chaleurs fortes pendant une durée relativement restreinte, à l’exemple d’un sauna, où elle atteint parfois les 100 C°, au bout d’un certain temps, les mécanismes de régulation du corps ne peuvent plus suivre. De plus, si la chaleur sèche permet une sudation, ce n’est pas le cas de certaines région du monde, dans lesquels l’atmosphère est saturée d’humidité. Plus l’air est humide, plus seuil est bas. Globalement, au dessus de 35 C°TW (température «  humide  »), la vie humaine devient impossible.

«  les physiologistes sont formels : malgré les prodiges d’adaptation du corps humain qui nous ont permis de conquérir la Terre, des pôles jusqu’à l’équateur, malgré nos 2 à 4 millions de glandes sudoripares, ces 35 °C de chaleur humide constitueraient pour nous une limite fatale. Aucun humain ne serait capable de résister plus de 6 heures à de telles conditions, quand bien même il serait en parfaite santé, totalement immobile, débarrassé de ses vêtements, placé à l’ombre et dans un lieu bien aéré. L’environnement devient alors aussi inhospitalier – inhabitable, même – que le froid extraordinaire de l’Antarctique ou l’altitude extrême des sommets himalayens. 1 »

« Les expériences de chaleur meurtrières déjà rencontrées au cours des dernières décennies sont une indication de la tendance à la hausse continue vers des températures humides extrêmes, et nos résultats soulignent que leurs impacts divers, conséquents et croissants représentent un défi sociétal majeur pour les décennies à venir  » continuent les auteurs de l’article de Science&Vie

Et encore, nous possédons la faculté de nous protéger, d’adapter nos lieux de vie pour faire face à ces assauts thermiques. Mais pour la nature, pour la vie en général, cela n’est pas possible. Des espèces migrent, plus haut en altitude, plus vers les pôles. Mais cela ne représente qu’une fraction de la biodiversité, uniquement les espèces les plus mobiles, et il existe des limites à ces déplacements. Or, nous n’en sommes même plus à éviter cette situation, nous n’en sommes même plus à nous y préparer, nous sommes aujourd’hui entrés de plain-pied dans une nouvelle ère climatique. Il nous faut désormais l’affronter. L’amère plaisanterie du «  cet été est le plus frais du reste de nos vies  » est hélas réalité.

Face au «  grand filtre  »

Il est clair que le grand défi est là. Un vrai mur  : le changement climatique et la détérioration de l’environnement, ainsi que l’épuisement de ressources nécessaires pour le maintien de la technologie actuelle et le développement futur. Les initiatives individuelles, louables, ne suffisent pas. Leur action reste homéopathique. La question n’est d’ailleurs finalement pas tant celle de la consommation que la production. Seule une portion infime de la population choisit véritablement ce qu’elle consomme  : la plus riche. C’est celle qui pollue d’ailleurs le plus, pour des motifs d’ailleurs souvent futiles. Un exemple est l’usage des jets privés. La milliardaire Kylie Jenner a été épinglée pour avoir pris le sien pour un trajet de 3 minutes, lequel aurait mis 20 en voiture. La différence est que l’un aurait relâché quelques kilos de CO2, tandis que l’autre en a brûlé une tonne.

Le reste, la large majorité, fait avec son niveau de vie, en naviguant souvent à vue dans ses dépenses. C’est en contrôlant réellement et concrètement la production qu’il est possible d’agir sur l’utilisation des ressources. C’est donc une question de contrôle du système économique dans son ensemble.

Le capitalisme, dont le cœur est la recherche du profit maximal, est incompatible avec une gestion raisonnée des ressources terrestres. Pour maintenir et accentuer le profit, il faut sans cesse accroître la consommation. Des ressources immenses sont gaspillées dans des produits futiles, tandis que l’environnement, la Nature, tout comme l’humanité, sont traités avec prédation.

Même si les capitalistes voulaient avancer vers une gestion plus raisonnée des ressources planétaires, ils ne le pourraient pas sans se mettre en danger face à la concurrence d’autres capitalistes ou d’autres puissances internationales. C’est un dilemme du prisonnier2 qui entrave tout changement interne au capitalisme. Celui qui perdrait en rentabilité en étant respectueux de l’humanité ou de la nature serait dévoré par les autres.

Et lorsque des normes et des lois qui s’appliquent à tous sont votées, elles sont contournées par ces groupes, dans le but d’améliorer leur position par rapport aux autres. Dès lors, si le changement n’est pas souhaitable, il faut l’entraver. Pire, les convulsions angoissées des capitalistes et des États qu’ils contrôlent, se traduisent par des projets de guerre pour les ressources, pour l’eau, pour la terre arable.

Infotainement ou information  ?

L’attitude de certains médias face aux questions liées au réchauffement climatique a été soulignée dans le film Don’t Look Up. Malheureusement, encore, la plaisanterie est devenue réalité. Dans l’extrait de journal cité précédément, la présentatrice, tout sourire, a rétorqué au météorologue  : « Oh John, je veux que nous soyons heureux de cette météo ! Je ne sais pas si quelque chose est arrivé aux météorologues pour que vous soyez tous un peu fatalistes et annonciateurs de malheur ».

Ce cas n’est pas isolé, hélas. Il est le reflet de deux choses essentielles  : la première est le fait qu’il n’existe pas de médias populaire, puissant, réellement indépendant des intérêts de la bourgeoisie. Le traitement des sujets politiques est donc réalisé au prisme de l’ordre du jour du cartel qui le détient. Il est une forme discrète de proclamation des positions de ceux-ci. La seconde est que, dans leur nature même, un grand nombre de ces journaux ne sont pas de véritables médias d’information mais font partie de ce qu’on nomme l’infotainement, c’est à dire un divertissement sous la forme d’un journal télévisé, mais dont le but premier est de stimuler, de faire réagir, de faire rire… en somme de divertir. La tâche de ces journaux est donc, non pas tant d’informer que de maintenir le business as usual.

Enfin, et cela s’applique plus généralement à l’ensemble de la population, il existe une certaine forme de déni angoissé. Contrairement à tous les défis récents de l’humanité, celui-ci apparaît comme bien plus profond, plus sourd, plus sombre. Comme nous l’avions mentionné par le passé, la menace des armes nucléaires restait une menace «  humaine  », raisonnable, et, le plus souvent, raisonnée. Le réchauffement climatique est une bombe à retardement sur laquelle il n’y a pas besoin de détonateur manuel. D’où les tentatives de le résumer à des conspirations, des manipulations, ou un épiphénomène. Or, il est bien là, et notre prise dessus est non seulement faible, mais elle est aussi collective.

C’est ce qui fait que les feux de forêt ont été traités non pas comme des phénomènes extrêmement inquiétants, mais comme quelque chose qui «  gâche les vacances  », insistant sur une approche strictement individuelle, individualiste, des méfaits de la chaleur. Les feux de forêts sont traités comme des entraves au plaisir – certes régénérateur – des vacances, mais jamais comme des faits structurels.

Tout est fait pour que n’émerge pas une conception collective de ce qu’on pourrait nommer une «  autodéfense environnementale  ».

L’écologie totale

à lire

Nous avons parlé de notions comme celle d’une écologie totale  : une écologie qui subordonne l’activité économique aux cycles naturels et aux capacités de régénération de la nature. Cette écologie totale ne veut pas dire un retour en arrière. Au contraire, nous la voyons comme prométhéenne. Nous pensons que les capacités de l’humanité à faire face aux défis peut permettre de franchir ce goulot d’étranglement. Mais cela demande un effort collectif immense. C’est déjà un travail immense, celui de pouvoir recréer un noyau dur d’action, capable de mobiliser la grande majorité de la société, de pouvoir avancer ensemble vers un but commun. Cela demande à heurter aussi une inertie immense, formée par le cocon anesthésiant et trompeur de la société de consommation. Comme le soulignait Herbert Marcuse  : il est extrêmement difficile de demander à une génération d’accepter de porter sur ses épaules le fardeau de la transformation de la société dans son ensemble. Or, plus le temps passe, plus la «  fenêtre de tir  » pour corriger notre situation, pour dévier d’une catastrophe, se réduit drastiquement.

Avec l’irruption de la guerre en Ukraine, la question du climat a été occultée, écrasée, par celle de l’inflation et de la hausse du cours des produits pétroliers et gaziers. La faible marge de manœuvre financière des classes populaires a été dévorée par le poids grandissant des frais quotidiens. C’est une pensée envahissante légitime  : voir se réduire l’épargne, se creuser le déficit a des conséquences très concrètes. Cette inquiétude rend fatalement moins réceptif à des questions jugées plus abstraites  : certes après-demain sera catastrophique, mais quelle importance pour beaucoup si demain n’a jamais lieu  ? Il faut d’ailleurs souligner que les grands cartels se sont goinfrés, là aussi, sur le dos des plus pauvres. Quant aux réponses gouvernementales (réduction des taxes par ex.) elles sont trompeuses. La ristourne sera payée par ceux qui n’ont pas la chance de faire de l’optimisation fiscale, et qui voient 20  % de leurs revenus partir dans la TVA  : les plus pauvres. Tandis que les profiteurs se bâfrent, il faudra se serrer davantage la ceinture, même dans la petite bourgeoisie commerçante ou intellectuelle.

Avancer

Il existe des forces qui luttent et qui veulent avancer pour que cela change. Il existe également une indéniable prise de conscience dans la population. C’est un progrès indéniable. Mais il existe encore un gouffre entre l’activité et les prises de position de ceux et celles qui veulent lutter pour un changement révolutionnaire et la plus grande partie de la population. Pour le moment, les réponses ne suffisent pas, pas plus que celles qui séparent les intentions d’unification et de travail commun et la réalité. Il reste à défricher des voies nouvelles pour faire en sorte de quitter cet adolescence égoïste de l’humanité et pouvoir avancer vers un nouvel âge. Sans vouloir paraphraser l’écolo-réactionnaire Rabhi, nous aussi, nous comptons «  faire notre part  » pour construire ce mouvement et cette force transformatrice. À notre échelle, nous nous incluons dans un certains nombre de programmes et de journées d’action mondiales, particulièrement celles impulsées par l’ICOR. Mais cela ne suffit pas encore  : nous avons ce besoin impérieux de quelque chose de différent de ce que nous avons aujourd’hui, ici. Quelque chose de plus grand et de plus efficace.

1https://www.science-et-vie.com/article-magazine/climat-en-2100-vers-des-zones-invivables-pour-lhomme

2Le dilemme du prisonnier, énoncé en 1950 par Albert W. Tucker à Princeton, caractérise en théorie des jeux une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre les deux joueurs, chacun choisira de trahir l’autre si le jeu n’est joué qu’une fois.

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