Procès de Salah Abdeslam : un procès pour l’histoire ? (1/2)

Le 24 juin, l’audience pour le procès des attentats du 13 novembre 2015 est clôturée.

Pour mémoire, au début de l’année 2015, une vague d’attentats a touché l’Europe. Ainsi, en janvier, ce sont les locaux du journal satirique Charlie Hebdo qui sont frappés, ainsi que le magasin Hyper Cacher. Par la suite, plusieurs attaques ont lieu en France et en Europe, toutes revendiquées par des groupes faisant allégeance à l’État Islamique.

Le 13 novembre 2015, plusieurs de ces commandos-suicide ont frappé des cibles dans la capitale. À Saint-Denis, trois terroristes se font exploser dans le Stade de France, dans lequel le Président de la République assistait à un match. Dans les 10e et 11e arrondissements de Paris, plusieurs terrasses de bars sont mitraillées. C’est cependant dans la salle de spectacle du Bataclan que l’horreur atteint son sommet. 90 personnes sont tuées par un des commandos. Au total, la France compte 130 morts et 413 blessés. Cette attaque était la plus meurtrière en Europe depuis les attentats de Madrid de 2004.

La grande majorité des attaques ayant un caractère d’attentat-suicide, il ne reste bien souvent personne à juger. Cependant, durant cette attaque, un des terroriste abandonne le fait de se faire sauter et prend la fuite vers la Belgique. Il est arrêté en Belgique et transféré par la suite en France. Sa détention a été hors-normes, avec un isolement complet durant une période exceptionnellement longue. Cette situation, qui transgresse les pratiques usuelles, est le reflet du statut particulier de l’accusé  : il est un symbole, il incarne l’ensemble de l’action terroriste de novembre 2015 (et aussi, par extension, celui des opérations terroristes précédentes et suivantes). Si les réclamations de l’accusé quant à ses conditions de détention ont paru abusive compte tenu de ses crimes, ils reflètent cependant une réalité, le droit est extensible et subordonné à ce qu’on juge être l’intérêt national.

Au cours du procès, les avocats généraux ont requis une peine de prison à perpétuité incompressible. Dans la vaste majorité des cas, les peines de prisons à vie ne le sont pas réellement : elles possèdent une peine de sûreté qui ne peut pas être révoquée, à la suite de laquelle le détenu peut demander une liberté conditionnelle ou faire valoir des remises de peine.

Martin Vettes, avocat de Salah Abdeslam, a plaidé : « Ce procès ne doit pas être la continuation de la guerre contre le terrorisme par d’autres moyens. L’accusation vous demande de neutraliser définitivement un ennemi en le condamnant à une peine de mort sociale. On vous demande, au fond, de sanctionner Salah Abdeslam à la hauteur des souffrances des victimes. Ça s’appelle la loi du talion, dans une version moderne et revisitée. Il paraît que le châtiment a pour but de rendre meilleur celui qui châtie. Alors, quand vous réfléchirez à votre décision, je vous demande de faire l’effort de vous poser cette question : est-ce que la peine que vous allez prononcer nous rendra meilleurs ? »

L’avocate de Salah Abdeslam, Mᵉ Olivia Ronen, lors de sa plaidoirie à la cour d’assises spéciale de Paris, le 24 juin 2022. IVAN BRUN POUR « LE MONDE »

La question du procès de Salah Abdeslam a fait couler beaucoup d’encre. Comme souvent dans le cadre de ces procès, la question de la défense est épineuse. L’une des avocate de Salah Abdeslam, Olivia Ronen, espère ainsi atteindre plusieurs objectifs qui apparaissent, au premier abord, contradictoires  : respecter les souffrances des victimes de la violence et de leurs proches, tout en défendant son client. Or, peut-on défendre celui-ci  ?

Défendre l’indéfendable  ?

La nécessité de juger correspond à plusieurs objectifs  : punir les coupables, apaiser les victimes et leurs proches, mais aussi réhabiliter – ce qui est souvent oublié en France, et enfin comprendre. Plus la charge émotionnelle du procès est forte, plus comprendre la trajectoire du bourreau sera difficile, mais importante. C’est là un des rôles de la défense des accusés, qui ne sont pas là que pour innocenter, mais aussi pour accompagner les coupables.

Sur le plateau de Quotidien, l’émission d’infotainement, l’avocate du terroriste a déclaré  : «  Je n’ai pas hésité très longtemps parce que j’ai vu qu’il y avait quelque chose à faire, j’ai vu que le contact était bon, contrairement à toutes les idées que l’on avait pu se faire. C’est quelqu’un qui est très humain, quelqu’un avec qui on peut discuter. Et c’est quelqu’un avec qui on peut construire quelque chose.  » Ce sont là des paroles qui ont suscité des réactions particulièrement vives et viscérales, émanant de gens qui réclament la loi du talion. Elles ont été attisée par des agitateurs d’extrême-droite, pour qui l’occasion est belle d’avancer leurs pions. Pour illustrer ceci, un commentaire  : « Ce criminel a participé à un acte de guerre d’une rare barbarie, son avocate contribue à banaliser le mal absolu  ». Et, derrière cela, un tombereau de thèses sur la mollesse de la justice, son refus de combattre le terrorisme, et sur le besoin d’une justice expéditive. Il est d’ailleurs terrible que ces idées fassent leur chemin, notamment celle d’un Guantánamo à la française. Pour les partisans de la Sicherungsverwahrung, la détention de sûreté, administrative, sans jugement, la messe est dite. Au nom de la protection de la population, on construit les outils qui permettront son enfermement. C’est là une des conséquences de l’action terroriste.

Le terrorisme, comme le notait Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations, est « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques.  » En dépit des souffrances bien réelles des victimes et de leurs proches, le degré et l’ampleur de la violence ne la hissent pas au niveau d’une menace existentielle pour la société et pour l’État. L’obsession d’une justice de guerre, martiale, pour une affaire de temps de paix est donc un tour de passe-passe idéologique. C’est une manière de créer une sentiment d’encerclement, de guerre, qui rendra par la suite plus facile de restreindre les libertés et d’écraser les dissidences. Nous condamnons sans équivoque les stratégies terroristes  : elles sont l’apanage au mieux d’inconscients qui agissent involontairement comme vaccin du système, à l’image des assassinats anarchistes du XIXe siècle  ; au pire celles de déstabilisateurs qui veulent instaurer un climat de guerre et provoquer des conflits entre exploités.1

Pourtant, lorsqu’on regarde réellement l’intervention de l’avocate, on comprend qu’elle pose les points suivants  : 1) la nécessité de prendre en compte les souffrances des victimes, 2) la nécessité de respecter la loi, même dans les procès d’exception, 3) le besoin de sanctionner, mais aussi de comprendre le processus de radicalisation des auteurs de l’attentat. Enfin, de considérer le jugé non pas comme un autre mais comme un soi-même.

« Et pourtant, et pourtant… Je suis contre les idées toutes faites, qui viennent dire qu’une personne est à exclure de l’humanité, que c’est un monstre, que c’est quelqu’un d’inhumain. Non, je pense que les faits qui lui sont reprochés sont au contraire très humains et que ça amène à les comprendre, à les penser un peu différemment. Quand je dis les comprendre, cela ne veut pas dire les justifier, les légitimer. Mais c’est aussi ce travail de la cour d’assises que de savoir ce qu’il s’est passé pour qu’on en arrive là.  »

Le monstre en soi

Comme mentionné plus haut, le rôle de la défense n’est pas de réduire hypocritement la portée des actes. Elle est de permettre le travail de guérison d’une société malade de ces maux, le travail de compréhension des mécaniques de construction individuelle criminogène ou les mécaniques de radicalisation individuelles et collectives. Le premier ministre de l’époque, Manuel Valls s’exclamait à l’encontre de ceux qui voulaient comprendre ce qui s’est passé :« Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.  » Cette phrase est particulièrement révélatrice d’une conception de la justice.

Pasteur a combattu la théorie de la «  génération spontanée  » des microbes. C’est un fait établi. Mais cette croyance en la génération spontanée persiste quant aux crimes. Or, les maux d’un individu sont bien souvent les fruits empoisonnés d’une conjonction de facteurs  : milieu familial, milieu social, contexte historique…dans lesquels les prédispositions innées ne jouent pas un rôle prédominant.

Les procès de «  monstres  » se divisent en deux catégories bien distinctes  : ceux qui sont le fait de criminels pulsionnels, commettant des crimes atroces pour se satisfaire eux-mêmes et assouvir leur penchants les plus répugnants. Dans ce cas là, nous pouvons retrouver des figures telles que Henri Désiré Landru, que le docteur Petiot (encore qu’il a sur en tirer partie politiquement), Marc Dutroux ou d’autres encore. En face, nous avons des individus qui ont commis des actes monstrueux au nom d’une cause qu’ils jugeaient transcendantale. C’est le cas de Klaus Barbie, d’Adolf Eichmann, de Salah Abdeslam… ou de Nicolas Iejov. Dans chacun des cas, ce sont des conjonctions de facteur qui les expliquent. Et refuser de les comprendre, refuser de les prendre en compte, refuser de chercher la logique derrière les actions, c’est refuser de se vacciner contre elles. D’où le besoin de procès, et de vrais procès, pour permettre d’en tirer des enseignements. D’où le besoin, aussi, de clés d’analyse.

« Les enseignements des sciences sociales sont la meilleure façon de lutter efficacement contre toutes les formes de terrorisme. Leurs analyses et explications proposées par les chercheurs qui se consacrent à ce domaine sont essentielles à cet égard. Connaître les causes d’une menace est la première condition pour s’en protéger.  » rétorquait Alain Fuchs à Manuel Valls, le 2 mars 2016. Ce même auteur parlait de « maccarthysme démocratique »pour aborder l’ambiance à la suite de ces attentats. Ils étaient, au sens premier du terme, des «  moments totalitaires  » dans lesquels toute critique, tout recul, toute volonté d’analyse et de compréhension étaient perçus comme des trahison.

Si des cyniques essaient d’employer cela, nous même devons sortir de l’approche sentimentale. La compréhension, le transfert, sont aussi parfois utile pour comprendre les trajectoires individuelles.

Salah Abdeslam n’est ni plus ni moins que l’enfant d’un contexte socio-culturel. Il est décrit comme étant drogué, alcoolique et fréquentant les bars gays. Pas vraiment le portrait d’un fanatique né. Pourtant, l’absence de perspectives, l’impossibilité de pouvoir aussi probablement s’épanouir individuellement dans un univers traditionaliste, tout ces éléments ont concouru à l’emmener sur les voies d’une radicalisation fanatique. Cependant, pas au point de lui faire accepter l’autodestruction demandée, puisqu’il a renoncé à se faire sauter. Son procès est donc celui d’un individu, mais aussi, quelque part, celui d’une société dans laquelle les individus sont moulés.

Des procès pour l’histoire

Les procès de ce type ne sont pas que des procès d’individus, ce sont également les procès d’une société, mais aussi des procès pour l’histoire. C’est là une tâche importante. Dans les procès de Tokyo ou de Nuremberg, le choix de châtier les chefs et d’exonérer le reste (800 000 SS sont en Allemagne, seuls une poignée, moins de 100 sont condamnés) donne l’impression suivante  : l’Allemagne et le Japon ont été les otages de monstres inhumains, dont les motivations sont donc incompréhensibles. Il n’y a donc aucune conclusion a en tirer, puisqu’il s’agit d’actes individuels. Chacun peut reprendre sa vie normale. C’est donc une grande déception pour les victimes et pour ceux qui ont perdu des êtres chers. C’est une humiliation constante pour ceux qui croisent leurs bourreaux restés en poste. Cela en fait une occasion manquée pour l’humanité d’apprendre sur elle-même et de comprendre comment on devient Hitler, Göring, Speer ou Tojo.

La question des circonstances est pourtant tout. Il ne s’agit pas de se livrer, en la prenant en compte, à des bassesses déshonorantes, à l’image de ce qu’a pu tenter parfois Jacques Vergès – pour lequel on peut avoir, hormis cela, un respect. Vergès, dans sa défense de Klaus Barbie, est parti du principe qu’il fallait retourner l’accusation, mais aussi qu’il fallait disqualifier les témoins de ces atrocités. Cette défense de détail, cette guerre de tranchée de la défense de son client, l’a poussé à se montrer méprisant, injurieux, accusateur envers les victimes du capitaine SS. Si les circonstances atténuantes peuvent parfois paraître insultantes pour les victimes, elles n’en sont pas moins nécessaires pour comprendre les trajectoires des individus. Lors du procès de Klaus Barbie, en 1983, la défense organisée autour du bâtonnier Alain de la Servette avait fait le choix d’un procès pour l’histoire, organisé autour des circonstances qui avaient amené Klaus Barbie à devenir le boucher de Lyon. Cette défense a été abandonné par Jacques Vergès, qui a choisi la défense de rupture  : mettre en accusation le tribunal, qui condamne Klaus Barbie pour les mêmes crimes que ceux commis par la France en Indochine, à Madagascar ou en Algérie. Une défense qui, politiquement se tient, mais qui a remisé Barbie dans le silence. Pourtant, comme l’avait noté le procureur Pierre Truche, il avait des choses à dire, sur son parcours, sur la vision du monde, sur l’Allemagne brisée par Versailles, sur la crise économique qui l’a amené à devenir policier, puis finalement, SS.

À l’inverse, l’individu n’est pas non plus uniquement une statistique isolée, seule. Hannah Arendt, en analysant le procès Eichmann, est restée sur une approche de «  banalité du mal  ». Elle voulait que les circonstances fussent tout, et l’individu rien. C’était d’une part pour coller à une théorie qu’elle avait adopté en amont, mais aussi pour protéger Heidegger, en l’exonérant de ses choix individuels.2 Arendt a nié le fanatique, et en a fait un petit fonctionnaire sans envergure, sans personnalité, sans choix. C’est là une des plus dangereuses disculpation. Considérer les circonstances atténuantes, prendre en compte la défense, ne veut pas dire nier l’individu et sa responsabilité.

1Nous séparons cette notion de la stratégie terroriste de la celle de la tactique, qui a été employée par la Résistance française, par les partisans ou par les mouvements de libération nationale. Ni les cibles ni la finalité n’étaient les mêmes. En revanche, les bombardements de terreur tels que ceux sur Dresde, Londres, Stalingrad ou Tokyo possèdent un caractère terroriste éminent.

2Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger : Extermination nazie et destruction de la pensée

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