Gauche du travail ou des allocs ?

Fabien Roussel ambitionne t-il de devenir cette « gauche que la droite aime bien » ? Il est vrai que la place du PCF dans l’écosystème politique français interroge. Les spécificités de cette organisation centenaire semblent s’être évaporées avec l’abandon progressif de son contenu idéologique. Aujourd’hui, sa capacité à pouvoir représenter quelque chose de stratégiquement différent des autres organisations de gauche, plus dynamiques que lui, n’existe plus. Il reste un appareil surdimensionné, des réseaux, des points d’appui qui s’autoconservent.

Pour se démarquer des autres organisations, le secrétaire général du PCF a choisi de s’exprimer à rebours de NUPES, sur le nucléaire, sur l’élevage, sur les sujets de société. L’objectif est de pouvoir drainer les voix qui se retrouvent socialement dans la gauche, mais pas sociétalement dans celle-ci. La gauche végan, LGBT+, woke, face à la gauche barbecue & Kronembourg  ? À plusieurs reprises, des polémiques stériles ont opposé Fabien Roussel à des personnalités comme Sandrine Rousseau.

Nous n’accuserons pas Roussel de reprendre le leitmotiv d’Égalité & Réconcilliation (la gauche du travail, la droite des valeurs). Cependant, il investit un champ majoritairement occupé par la droite ou l’extrême droite, celui des valeurs. C’est quelque chose qui est nécessaire  : les valeurs sont aussi ce qui forme le socle de l’attachement et de l’identification politique. En s’adressant ainsi aux ouvriers, Roussel tente de prendre à contre-pied une forme de «  bien pensance  » dans laquelle les plus précaires ne se retrouvent pas, et joue sur le terrain de la gouaille et du langage populaire. Mais la manière dont ces débats sont amenés est, au mieux, maladroite, au pire, complètement contre-productive. Nous prendrons ici l’exemple du travail, avec le «  retour de la valeur travail dans le discours de gauche  ». C’est quelque chose qui nous paraît une bonne entrée en matière.

On peut choisir de voir les propos de Fabien Roussel comme s’inscrivant implicitement dans une campagne pour la «  fierté ouvrière  ». C’est très probablement comme cela que les militants et militantes du PCF, qui sont sauf exception des personnes sincèrement engagées, vont les défendre.

Dans l’absolu, l’idée de «  retrouver le plaisir d’aller travailler  » est quelque chose qui nous paraît positif. Mais l’important est, comme le disait Lénine «  pour quelle classe  »  ? Nous pensons que le travail peut être émancipateur, qu’il est une activité nécessaire pour la production de richesses, pour répondre aux besoins inassouvis de la population. Nous ne parlons pas ici de 5G ou d’iPhones, ni de consommation ostentatoire, mais d’infrastructures basiques et de services essentiels.

Nous nous inscrivons en opposition face à des groupes marginaux qui se disent «  contre le travail  ». Certains déclarent que «  le travail du monde de demain ne sera plus vraiment du travail  » ce qui est effectivement quelque chose qui se débat. Mais d’autres positions nous paraissent indéfendables.

  • Celle de la négation du travail, qui dénote une incompréhension totale de comment les choses fonctionnent en pratique. C’est une vision magique de la société qui ne peut déboucher que sur un effondrement rapide du niveau de vie.
  • Celle qui rejette le travail socialisé et qui veut se replier sur une communauté paysanne et artisanale. Si elle souhaite trimer toute la journée dans les champs, ne plus avoir d’IRM et mourir à 35 ans, c’est son choix, mais nous ne le soutenons pas.
  • Celle qui considère que les miettes issues de la surexploitation impérialiste et de l’exploitation capitaliste peuvent permettre de vivre «  en marge  », donc dépendant d’un système d’exploitation. En somme, une posture aristocratique.

En octobre 2021, nous écrivions  :

Pour nous, la magie de la production n’est pas dans la quantité produite, elle n’est pas dans le luxe, mais elle est dans la capacité de la production à répondre aux besoins de l’humanité. Pour les capitalistes, il est exclu de remplacer le travail humain par l’automatisation, car on ne peut sous-payer les machines, et donc on ne peut gagner de plus-value sur leur travail. Pour nous, la question ne se pose pas : le profit n’est pas notre but. De nombreuses tâches, aujourd’hui, peuvent être automatisées et permettre à de nombreuses personnes de travailler moins ou de se consacrer à autre chose, à étudier ou à s’épanouir.

Nous voulons pouvoir créer le système économique dans lequel la production est là pour répondre aux besoins de la population dans la mesure des capacités de la planète. Quelque chose qui cesse de ruiner les bases de notre survie, et qui nous permettent d’aller vers l’avenir. Demain, qui sait, les machines à commande numériques, les impressions 3D métalliques, feront des usines des lieux de magie sans opération humaines, mues par le ballet des robots.

Mais dans l’intervalle, nous le répétons : il y a une vraie fierté à être de ces magiciens du bois, de l’acier, de l’aluminium, une vraie fierté à être quelqu’un qui vit pour répondre aux besoins des autres !

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Fiers, oui, mais plaisir d’être exploité  ?

Roussel parle de retrouver le plaisir de travailler. C’est un point qui nous paraît difficilement défendable. Fierté, oui, mais comment est-il possible de trouver un plaisir  ? Des ouvriers et ouvrières sous-payés aux enseignants et enseignantes devant les classes surchargées en passant par les soignants et soignantes sans moyen… les plaisirs sont une chose bien rare. Et il n’est pas une question d’état d’esprit, il est une question de système économique.

Quel plaisir d’être un «  locataire permanent  » de la Terre, condamné à travailler pour payer le droit de vivre plus ou moins dignement – et plutôt de moins en moins  ? Le plaisir ne peut se retrouver que le fait de «  cultiver son jardin  ». D’être «  propriétaire  » du destin de l’humanité  : celui de produire non pas pour faire rentrer de l’argent, mais pour améliorer le destin commun. Dans cette période grinçante, dans laquelle les utopies sont devenues des grossièretés, il est difficile de s’exprimer ainsi.

L’autre problème de Roussel est l’opposition entre «  gauche des allocs  » et «  gauche du travail  ». Dans ses propos, il faut référence à celles et ceux qui font la «  chasse aux allocations chômage  ». Il avalise ainsi les thèses qui opposeraient une bonne pauvreté, besogneuse, à la mauvaise pauvreté, oisive. Ni l’absence de perspective, ni l’absence d’épanouissement au travail, ni l’absence de travail ne sont soulignées. Finalement, ce «  plaisir  » de travailler semble bien être un coup de pied au derrière de ceux qui sont trop fainéants pour se mobiliser et «  traverser la rue  ». À l’inverse, les propos de Philippe Poutou «  je suis la gauche des allocs  », sont limités. Ils traduisent surtout une perspective très étroite de la gauche actuelle  : celle de jouer un jeu à somme nulle, dans laquelle il faut se repartager un potentiel de voix. Le débat est, hélas, décevant. Soit par capitulation (PCF), soit aussi par peur «  d’aller trop loin  » (NPA) et de sortir des postures syndicalistes et économistes. La croyance derrière étant que les exploités ne sont pas en mesure de poser la question politique du pouvoir et de son exercice. Or, c’est traîner en arrière les plus avancés et les plus mobilisés, voir s’en détacher et leur laisser chercher les réponses ailleurs. Souvent dans des endroits répugnants.

Il faut reconnaître au PCF qu’il essaie de parler à des catégories sociales qui ne se retrouvent pas dans la gauche actuelle. Il s’adresse à des personnes qui se sentent délaissées par les discours sociétaux, qui ne s’y retrouvent plus.

Quelles libertés existent sous le capitalisme ?

La gauche à deux vitesses

Il existe une gauche à deux vitesses : une partie intellectuelle et une partie populaire. Or, le lien qui les unit n’est pas automatique, il est précaire et doit être perpétuellement consolidé. L’évolution des conceptions de la gauche avec notamment une influence importante de courants de pensée américains (nous disons cela comme un constat, pas une diabolisation) a contribué à affaiblir le message universaliste de celle-ci pour une confrontation des particularismes et des attentes individuelles. Les débats épineux et précautionneux ne trouvent pas d’écho parmi ceux qui sont face à une dégradation concrète et constante de leur niveau de vie. De même, les élans de transformation du monde, souvent pétris de volontarisme, se heurtent à des questions pragmatiques : emploi, salaire, perspectives sociales. Cela se voit dans une perception de l’écologie comme punitive par certains ou certaines.

La quadrature de cercle du «  bien manger  », la résolution de cette question, n’est pas tant dans l’affrontement entre véganisme militant et carnisme nihiliste. Elle n’est pas tant dans une consommation qui est imposée par la richesse et par la disponibilité. Elle est dans le contrôle de la production par le peuple.

La racine politique

Or, nous considérons que ces attentes sont légitimes les unes et les autres, mais surtout ne s’excluent pas mutuellement. Il n’existe pas en réalité de muraille entre la « gauche woke » et la « gauche barbecue ». Il existe au contraire une véritable intersection. Les émancipations ne sont pas contradictoires, car la clé de voûte du capitalisme est celle qui tient le reste de la société, y compris de reliques du passé comme le patriarcat. C’est la mise en place d’un nouvel ordre, basé sur le pouvoir populaire, qui crée l’espace dans lequel ces questions peuvent être concrètement résolues.

C’est à travers celui-ci que la suppression du caractère aliénant du travail peut faire émerger une vraie liberté pleine et entière. Cette liberté, née de la conscience du nécessaire, est la seule qui peut par exemple poser la question de l’écologie, de l’élevage animal. Non plus sous des formes abstraites d’affrontement culturel, mais sous la forme d’une transformation de l’humanité et de son rapport à la nature. Transformation qui est rendue obligatoire pour ne pas être broyée par nous même.

Nous pensons qu’un système de pensée total, au sens de qui embrasse l’intégralité des questions et les fait décanter, est encore à dessiner. Nous ne prétendons pas le posséder, mais uniquement des pistes. Toujours est-il que l’approche provocatrice de Roussel, ou l’attitude moraliste d’autres, ne semble pas contribuer à cette décantation, mais uniquement à maintenir des batailles de diversion pour une gauche qui mérite bien mieux.

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