Un nouveau gouvernement pour une vieille politique

Les élections législatives ont suscité des espoirs importants pour beaucoup. Les urnes ont ainsi accordé une faible majorité à LREM, tandis qu’un bloc de gauche s’est installé à l’Assemblée. Mais cette victoire tactique est-elle capable de peser dans la balance ? Probablement pas autant qu’il aurait été possible de l’espérer.

Macron a déclaré à «  ses députés  » qu’ils ne devaient pas oublier qu’ils avaient gagné ces élections. «  Ils ne doivent pas être sur la défensive et encore moins intégrer les discours de l’opposition qui laissent penser que nous n’avons pas gagné les quatre tours des dernières élections, s’agace un conseiller de l’exécutif. Ces élections, présidentielles et législatives, nous les avons remportées. Aux députés désormais d’aller chercher des compromis.  » De même, le gouvernement possède l’appui de la droite : «  Nous serons, dans ma famille politique (LR), comme dans la majorité sénatoriale, sur une ligne d’opposition, claire, indépendante, responsable […] Nous ne sommes pas un anti-pouvoir, mais un contre-pouvoir  » a déclaré Gérard Larcher.

Ainsi, le discours sur la politique générale du gouvernement, prononcé le 6 juillet par Elizabeth Borne, a donné un ton bien sombre. Si, prudemment, elle n’a pas cherché un vote de confiance, elle n’en a pas moins avancé des axes de travail agressifs. Pour faire simple, ce discours annonce une politique principalement antisociale et rigoriste, avec cependant certains relents libéraux qui peuvent être – presque accidentellement – des progrès.

Ceux-ci sont limités à deux points : l’annonce d’une procédure de déconjugalisation de l’Allocation Adulte Handicapé est une vraie avancée. Elle ouvre une porte importante pour celles et ceux qui en bénéficient, ce qui leur permettra de pouvoir vivre – ou plutôt vivoter – de manière plus autonome qu’avant.

La nomination et le maintien d’une première ministre est un symbole intéressant. Après le court intermède d’Edith Cresson, il y a 35 ans, c’est une femme qui assume à nouveau la direction du gouvernement. Mais cette nomination montre tout autant les limites d’un féminisme «  démocratique  » que l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher. En régime libéral, la domination peut passer de formes exclusivement patriarcales à des formes nouvelles, mais elle n’est pas abolie. Ce ne sont donc pas réellement des mesures progressistes, mais simplement le rattrapage, par la longue transition libérale, du retard dans les mentalités par rapport à la situation actuelle : individualisation des allocations et prise en compte de la «  moitié du ciel  ».

Ce féminisme de façade ne doit pas tromper. Darmanin est toujours en poste, et l’éviction de Damien Abad n’est probablement qu’une concession mineure. À l’inverse, un grand nombre de ministres réactionnaire, dont Christophe Béchu, ont été nommés. Il considérait que les affiches sur la prévention du VIH représentant deux hommes “particip[aient] pour les enfants à une forme de trouble à l’ordre public”. Il faut noter aussi la présence de Sarah El Haïry, dont la nomination a été saluée par Marine Le Pen comme un contrepoids au supposé «  woke  » Pap Ndiaye. La Secrétaire d’État auprès du ministre des Armées et du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, chargée de la Jeunesse et du Service national universel, avait ainsi déclaré que «  Moi ce qui m’effraie encore plus que Zemmour, ce sont les discours intersectionnels du moment.  » La synthèse gouvernementale est donc celle de la réaction.

Nationalisation, piège à con  ?

L’une des mesures choc annoncée est la renationalisation «  à 100  % » d’EDF pour «  plus de souveraineté énergétique  ». Cette mesure montre plusieurs choses essentielles  :

  1. La privatisation des secteurs stratégiques ne marche pas. Elle provoque simplement la chose suivante : ceux qui en tirent des bénéfices rechignent dans l’investissement et la modernisation. La recherche du profit maximal se marie mal avec la création de grandes infrastructures et avec des investissements sur 30 ou 40 ans.
  2. La situation est catastrophique pour EDF, qui est à bout de souffle et qui voit le prix du Kwh s’envoler. La nationalisation est donc une manière de faire payer aux classes moyennes et populaires, qui paient une part écrasante des impôts, le refinancement d’une politique énergétique défaillante.
  3. Que la question de la propriété juridique (privé, État…) n’est pas déterminante. La nationalisation d’EDF est uniquement une mise sous perfusion d’argent public, mais n’est nullement une prise de contrôle populaire de l’entreprise. Et pour cause : l’État n’est lui-même pas démocratique pour un sou.

Le reste des mesures, quant à lui, est sous le double signe d’une poursuite des attaques contre les droits sociaux et d’une caporalisation de la société. Quant à l’écologie… elle devient une variable d’ajustement, un vœu pieux. Le pouvoir d’achat et les bénéfices capitalistes emportent tout.

D’une part, le gouvernement promet des mesures sur le pouvoir d’achat, et «  en même temps  », il sape les mesures de solidarité nées des luttes sociales. Pour le moment aucune solution n’est trouvée à la crise de l’hôpital, à part des mesurettes creuses. Comme l’objectif premier est de réduire obstinément la dette de l’État, il est douteux que plus d’argent serve à relever les salaires et à payer les fonctionnaires.

La sécurité, quant à elle, passe par plus de policiers, plus de places en prison, et l’imposition progressive du SNU. Pour le moment, cet ersatz de service militaire n’a pas suscité de passions particulaires : bien peu de jeunes se sont inscrits pour y participer. Mais il contribue à la résurrection d’un patriotisme chauvin, attisé par le fait de livrer la jeunesse à des corps de métier qui votent à 66  % pour l’extrême-droite.

Le rapport du gouvernement à l’extrême-droite est d’ailleurs ambigu. En déclarant une volonté de mener une politique d’unité des bonnes volontés, on peut s’attendre à ce que le gouvernement isole les «  extrêmes  ». Il y a une part de vérité dans cela.

Boycott  ?

Un double boycott s’installe. Mais celui-ci est inégal.

La première ministre a ainsi nié publiquement l’existence des groupes NUPES et RN, en ne citant pas les noms des chefs de groupes dans son discours. C’est une manière pour elle d’appuyer la position de Macron, qui reconnaît exclusivement la légitimité politique d’un espace compris entre le PCF et LR. Cette posture est une manière d’isoler la LFI de ses alliés de la veille tout en maintenant l’illusion d’une ostracisation des 89 députés du RN. Elle est intéressante pour comprendre le rapport de la direction de l’État à la démocratie libérale.

Le gouvernement acte, par cette défiance, le fait qu’il ne représentera pas «  les français et les françaises  », ni «  la Nation  », mais bien uniquement un certain espace politique et, de fait, ses électeurs. C’est un aveu de faiblesse et une incapacité à former un bloc hégémonique.

Mais, à bien regarder le détail, on se rend compte que ce boycott n’est pas équitablement dirigé. Le discours sur l’importance primordiale, toutes affaires cessantes, de faire front contre l’extrême-droite est désormais caduc. Cette injonction morale, imposée à la gauche et l’extrême-gauche depuis les années 1980, a bien servi. Elle a contribué à duper constamment les forces les plus à gauche et à les asservir aux plus droitières. Mais quand il s’agit de gouverner en pratique, le bloc de l’ordre et du capital se forme presque instinctivement. En dépit d’un bon quart de députés, LFI a été systématiquement exclue des commissions de l’Assemblée Nationale. Les députés RN ont donc été soutenus par les forces de la majorité présidentielle. En fait de boycott, l’extrême-droite et les libéraux marchent main dans la main.

L’obsession envers NUPES et LFI atteint des sommets. La moindre occasion est bonne pour pouvoir attaquer les élus de ces formations, y compris par l’ad hominem. Le philosophe – nous ferons l’économie des guillemets sarcastiques – Raphaël Enthoven l’illustre. On lui doit déjà la sortie suivante  : «  Je peux encore changer d’avis, mais je crois que, s’il fallait choisir entre les deux, et si le vote blanc n’était pas une option, j’irais à 19h59 voter pour Marine Le Pen en me disant, sans y croire, “Plutôt Trump que Chavez”  ». Elle montrait que, mis devant le fait accompli de choisir entre gauche relativement radicale et extrême-droite, la bourgeoisie préfère systématiquement Pinochet à Allende. Ce même philosophe, qui n’a jamais manqué une occasion de s’en prendre à Mélenchon sur une supposée collusion avec l’Islam radical, fustigeait le jeune député Louis Boyard pour son refus de serrer la main aux élus RN.

Cette hostilité n’est pas surprenante. Elle peut décevoir ceux qui pensaient qu’un grand nombre d’élus était une garantie de peser dans les débats. Elle rappelle qu’entre ceux qui veulent incarner les intérêts populaires, même de manière parcellaire, et ceux qui représentent leurs exploiteurs, il n’existe pas de moyen terme, pas de consensus. On ne peut pas gouverner avec ses bourreaux, ou alors uniquement en leur facilitant la tâche.

Si Macron est plus prudent que lors de son premier mandat, ses objectifs restent les mêmes, et ses moyens aussi. Les luttes sociales, après deux ans de chaos sanitaire, pourront certainement reprendre, en dépit du rebond épidémique. Au vu des dynamiques politiques, ces cinq années seront celles de l’instabilité non plus politique, mais du régime en tant que tel. Une nouvelle fois, il ne dépend que de nous d’en sortir grandi, ou atomisés encore et toujours davantage.

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