Référendum en Kanaky : interview de Näpô mîî Kanaky Komunist

A la suite du référendum qui a eu lieu le 4 octobre, nous avons interviewé Näpô Mîî Kanaky Komunist pour lui demander son point de vue sur celui-ci.

Nous reproduisons ici l’interview :

Pouvez-vous commenter les résultats du 2e référendum sur l’indépendance de Kanaky  ?

D’abord constatons les faits. Le NON à l’indépendance a, comme en 2018, obtenu la majorité. En 2018, la droite coloniale était persuadée qu’elle allait pulvériser le mouvement indépendantiste. Le résultat a été une douche froide pour elle qui pensait «  purger l’indépendance  » à tout jamais. En effet, alors que les sondages donnaient le NON à l’indépendance victorieux dans une fourchette de 70 à 80 %, le OUI avait rassemblé 43,4 % . Une victoire au goût amer pour la droite coloniale.

Le deuxième référendum a eu lieu le 4 octobre dernier. Toute la droite coloniale, des Républicains calédoniens jusqu’au Rassemblement National a formé une Sainte Alliance, Les Loyalistes, pour conjurer le spectre de l’indépendance. Une seule formation anti-indépendantiste, Calédonie Ensemble, a refusé de se joindre à cette coalition. Le résultat a été marqué par une progression spectaculaire du OUI à l’indépendance de 3,4 points en deux ans seulement, établissant le rapport de forces électoral suivant  : de 47 % pour les indépendantistes et 53 % pour les anti-indépendantistes. Dans la soirée alors que les résultats partiels tombaient, des cortèges de voitures défilaient dans les rues arborant notre drapeau dans un concert de klaxons. Certes nous n’avons pas gagné mais la dynamique et l’enthousiasme sont clairement de notre côté. Nous sommes confiants. A ce rythme de progression, la victoire est possible en 2022, date du troisième et dernier référendum prévu par l’accord de Nouméa. L’indépendance de Kanaky Nouvelle-Calédonie est désormais à notre portée.

Comment expliquez-vous cette progression  du mouvement indépendantiste ?

Il y a plusieurs facteurs.

D’abord, les résultats de 2018 avaient consolidé notre assise populaire et crédibilisé notre projet d’indépendance. Ceux qui, dans notre camp, en l’occurrence le Parti Travailliste, avaient prôné une «  non participation massive  » au référendum de 2018, ont été sanctionné par des échecs cuisants aux élections provinciales et municipales qui ont suivi. Cette fois-ci, cette formation politique a décidé d’appeler à voter OUI.

Dans les îles Loyauté et dans les quartiers pauvres de Nouméa nous avions une réserve de voix beaucoup plus importante que la droite coloniale.

Enfin les nouveaux électeurs, les jeunes, ont très majoritairement soutenu l’indépendance.

Peut-on parler d ‘un vote identitaire  ?

Il va de soi que le peuple kanak, peuple colonisé a dans son écrasante majorité voté OUI. A l’inverse les citoyens d’origine européenne concentrés essentiellement ans le Sud, notamment à Nouméa, ont majoritairement voté NON.

Une lecture purement géographique laisserait penser qu’il s’agit d’un vote ethnique. C’est ce que certains politologue ou politiciens de droite voudraient graver et figer dans le marbre car s’il en était ainsi, il y aurait effectivement peu de chance que le rapport de force évolue d’un référendum à l’autre. Ce qui consacrerait éternellement la domination de la France. Et pourtant c’est bien à une évolution que l’on a assisté d’un scrutin à l’autre. Preuve que le rapport de force n’est pas figé et que la répartition ethnique des votes ne l’est pas davantage.

La question qui se pose est la suivante  : qui tirent bénéfice du régime coloniale  ? La grande bourgeoisie compradore de Nouméa, liée à l’import/export. Ils ne sont qu’une poignée mais détiennent tous les leviers économique, politique et le seul quotidien local mange dans leur main. L’immense majorité de la population ne tirent aucun avantage de ce système. Elle en est plutôt victime  : vie chère, loyers inabordables, discrimination au logement pour les Kanak et les Wallisiens-Futuniens. Même l’industrie locale souffre de la concurrence du secteur de l’import. Si on analyse les choses en terme de classe -et pas en terme «  ethnique  »- on mesure clairement qu’une bonne partie de la population peut trouver objectivement intérêt à rejoindre le projet politique et les mesures sociales proposées par le FLNKS.

Quelles sont les forces susceptible d’épouser la cause l’indépendance  ?

L’analyse concrète de la situation concrète de notre pays montre les possibilités de gagner à nous des pans entiers de la population qui, traditionnellement, n’étaient pas acquise à nos idées. Pour nombre de français, ce qui se passe ici, est une bagarre entre méchants Caldoches et gentils Kanak. C’est une vision qui ne correspond pas à la réalité ni à la complexité du rapports entre les classes dans notre pays. La ligne de démarcation n’est pas là. Elle est entre d ‘une part, le colonialisme français et ses suppôts locaux et d’autre part le peuple colonisé et toutes celles et ceux qui sont victime du système colonial. Notre combat n’est pas contre les «  Blancs  », il est contre un système.

Des Caldoches, de plus en plus de nombreux, rejoignent la cause de l’indépendance  ? Pourquoi, parce que pour certains, ils sont descendant de bagnards, de ceux que la France a relégué au bout du monde en ouvrant ce qu’elle appelait avec mépris «  le robinet d’eau sale  ». La plupart de ces descendants de condamnés n’est jamais allé en France. Kanaky Nouvelle-Calédonie est leur seule patrie. Ils n’ont pas d’ailleurs. Il en va de même des descendants de Javanais ou de Vietnamiens venus travailler sur mine dès la fin du XIXe siècle avec des contrats de quasi-esclavage. A titre d’exemple, la première vice-présidente de la province Nord indépendantiste, est une Caldoche, descendante de bagnard et le troisième vice-président est un descendant de Javanais. Les lignes ont bougé depuis les années 80.

La communauté wallisienne et futunienne très importante en Kanaky Nouvelle-Calédonie, traditionnellement anti-indépendantiste, est en train de s’émanciper de «  l’instrumentalisation  » par la droite coloniale. Les élections provinciales de 2019 ont été marquées par l’émergence d’une formation issue de cette communauté, l’Eveil Océanien, qui fort de ses trois élus au Congrès a permis l’élection d’un président indépendantiste à la tête de l’institution, Rock Wamytan de l’Union Calédonienne (UC). Les relations entre l’Eveil Océanien, partisan d’une troisième voie, et la droite coloniale se sont fortement dégradées au point que leur leader envisage la possibilité de renverser le gouvernement et de confier les manettes du pays aux indépendantistes.

Une analyse des classes et des rapports qu’elles entretiennent entre elles permet d’identifier que le patronat calédonien n’est pas un bloc monolithique. Il est fortement fracturé entre les partisans de l’économie de comptoir et de l’industrie locale. Les premiers sont favorables à l’exportation de nos ressources minérales et à l’importation massive de fournitures et de biens de consommation. Les seconds ont besoin de mesures protectionnistes pour faire face aux marchandises importés. Leurs intérêts sont diamétralement opposés. Ainsi on a assisté dernièrement à la prise du pouvoir de la Fédération des Industrie de Nouvelle-Calédonie dans le MEDF local dont le nouveau président est un Kanak, frère de l’ancien président indépendantiste de la province des îles Loyauté. Evidemment, la frange progressiste de l’industrie locale n’est pas pour autant gagnée à l’idée d’indépendance mais elle ne manifeste pas une terreur sans nom devant cette perspective.

Vous voyez, il y a des raisons objective d’espérer la victoire lors de la prochaine consultation sur l’indépendance. Il n’appartient qu’à nous de développer une ligne politique qui rassemble le plus largement possible plutôt que de proposer une vision ethnique étroite qui -le peuple kanak étant minoritaire dans son propre pays- conduirait immanquablement à la division et à la défaite.

On entend les principaux responsables indépendantistes dire que l’indépendance est inéluctable, en quoi l’est-elle  ?

Effectivement, nos responsables invoquent souvent le «  sens de l’histoire  » pour affirmer l’inéluctabilité de l’indépendance. Evidemment, il ne s’agit pas d’une sorte de prédestination mythique où il serait écrit quelque part que l’indépendance serait inévitable.

Encore une fois, c’est à partir de «  l’analyse concrète de la situation concrète  » pour reprendre la formule Lénine que l’on peut concevoir l’inéluctabilité de l’indépendance.

Je vais vous donner trois exemples.

Politiquement, l’Accord de Nouméa signé entre le RPCR, le FLNKS et l’État en mai 1998 a prévu un, puis deux et enfin un troisième référendum portant sur l’indépendance. Cette insistance a un sens. En effet, l’Accord stipule que «  tant que les consultations n’auront pas abouti à la nouvelle organisation politique proposée  » «  l’organisation politique mise en place par l’accord de 1998 restera en vigueur, à son dernier stade d’évolution, sans possibilité de retour en arrière, cette « irréversibilité » étant constitutionnellement garantie.  » Cette organisation politique proposée, c’est l’indépendance. Il n’y a donc pas d’autre issue que l’indépendance.

Juridiquement, l’Accord de Nouméa a introduit dans le titre 13 de la Constitution française une «  hérésie  » constitutionnelle  : l’existence d’une citoyenneté calédonienne. Or la France ne connaît qu’une citoyenneté, la citoyenneté française. La reconnaissance d’une citoyenneté calédonienne est un dispositif défini comme transitoire. Il ne peut pas durer indéfiniment. Si le OUI à l’indépendance l’emporte, le problème se résout de lui-même  : la citoyenneté calédonienne se transforme en nationalité. Et le système constitutionnel français retombe sur ses pattes  : il ne restera plus qu’une citoyenneté française. En revanche si le NON l’emporte, il y a un problème sans solution car la Constitution française ne peut tolérer plus longtemps une autre citoyenneté que la citoyenneté française  ! Or selon l’accord de Nouméa, cette citoyenneté calédonienne est irréversible. On le voit, le NON conduirait clairement à une impasse.

Economiquement, l’économie de comptoir coloniale se fonde sur l’exportation de notre minerai de nickel au quart de sa valeur transformée vers les marchés internationaux notamment la Chine et sur l’importation de produits et de biens transformés venus d’Europe, d’Australie et de Chine. Cette économie de comptoir entrave le développement des forces productives notamment de l’industrie locale. Avec l’aide du personnel politique de droite qui tient les rênes du gouvernement, des facilités sont consenties aux exportateurs et les mesures de protections de marché demandées ou obtenues par les producteurs locaux sont détricotées, plaçant la production locale dans une situation désavantageuse par rapport aux importateurs qui eux ont été libérés de taxes à l’import. Ce frein au développement ne peut être levé que par l’indépendance qui favorisera le tissu économique local et en finira avec les privilèges de la grande bourgeoisie du négoce colonial.

Paul Néaoutyine, figure emblématique du PALIKA (Parti de Libération Kanak) déclarait dans le monde  : «  on ne peut pas empêcher la poussé de l’enfant qui veut naître  ». Cette formule résume assez bien la poussée de l’indépendance dans le pays et son inéluctabilité.

Mais il va de soi que rien n’est mécanique. Si tout pousse dans le sens de l’indépendance, il n’en reste pas moins que ce sont les hommes qui font l’histoire. Et c’est de l’action consciente du peuple kanak et des autres citoyens indépendantistes que dépend l’avènement de la libération nationale.

Näpô mîî Kanaky Komunist (traduction : Pays Rouge, Kanaky Communiste)

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