Gorbatchev : une énigme

Mikhaïl Gorbatchev est décédé le 30 août, à l’âge de 91 ans.

La mort du dernier secrétaire général du Parti Communiste d’Union Soviétique suscite des réactions pour le moins contrastées. Encensé par l’Occident, haï dans son pays – Poutine n’a pas même daigné paraître aux obsèques, tandis que les Russes le conspuent – Gorbatchev nous ramène aux paradoxes de la fin de l’URSS.

Il reste une énigme, tant par les intentions qu’on lui prêt que par son action. Traître au communisme ? Traître à l’URSS ? Réformateur raté ? La question restera ouverte encore longtemps. Mais nous voulons apporter notre part au débat. Nous voulons le faire avec le recul permis aujourd’hui, en tenant compte du contexte dans lequel il a exercé le pouvoir, du fait qu’il existe toujours un décalage entre les actions et les résultats, sans oublier qu’il a été largement manipulé par l’Occident.

À lire pour approfondir cette question.

Liquidation ou euthanasie  ?

Gorbatchev ne peut pas porter intégralement le poids de la liquidation du socialisme. Les racines de ce processus remontent loin dans le temps. Elles sont à la fois dans le fait que la direction soviétique n’est pas parvenue à une transformation totale des rapports sociaux et économiques durant les années 1920-1950. En dépit des critiques qu’on peut légitimement faire sur la période stalinienne, celle-ci a été un bouleversement continu, une disparition de la «  normalité  » pour reprendre les termes de l’historienne Sheila Fitzpatrick. Ce bouleversement n’est cependant pas parvenu à transformer de font en comble la Russie tsariste et capitaliste, en dépit des volontés indéniables de sa direction. Après la guerre, pour diverses raisons, mais principalement pour des motifs idéologiques, la nouvelle direction a simplement abandonné cet objectif, et s’est contenté de «  gérer  ». La structure politique, tout comme les infrastructures, se sont sclérosés et ont vieilli. La génération dirigeante est devenue une gérontocratie.

Un sang neuf après la gérontocratie

Mikhaïl Gorbatchev, nommé en 1985, était conscient que la poursuite de la trajectoire prise par l’URSS dans les années 1980 menait à une catastrophe. La politique de Léonid Brejnev, si elle avait eu le mérite de hisser le niveau de vie de l’URSS et du Bloc Est, masquait mal ses faiblesses structurelles. L’URSS avait sacrifié la démonétisation de l’économie lors de la collectivisation et de la planification, abandonnant alors la priorité dédiée infrastructures essentielles. Elle a réintroduit la notion de rentabilité et de profit dans une économie qui n’en tenait plus compte. Les capitaux allaient désormais vers là où la rentabilité était la plus grande, non là où il était vital d’investir. L’URSS était devenue dépendante de son commerce extérieur, en particulier la vente d’hydrocarbures et de gaz. Elle était tributaire du cours de ces productions.

Elle avait également raté le coche de l’informatisation et de l’automatisation, accumulant un retard en savoir et en savoir-faire.

Dans son mode de fonctionnement interne, la «  stabilité des cadres  » de la période Brejnev avait contribué à créer ce que R. Conquest1 considérait comme une forme de super féodalisme. La corruption et les passes-droits minaient le pays. Par la contrebande, la mafia renaissait progressivement.

La guerre d’Afghanistan, échec critique de l’URSS, avait liquidé le capital sympathie gagné par l’Est durant la guerre du Vietnam. L’Occident pouvait faire largement campagne autour d’une ligne moraliste «  des droits de l’homme  », non sans un cynisme décomplexé. Cette guerre avait aussi un coût, amplifié par les diverses courses aux armements initiés par Reagan (euromissiles, Initiative de Défense Stratégique…). Les USA, conscients depuis l’affaire Farewell de la faiblesse interne de l’URSS, ont mené cette campagne dans le but d’essouffler l’Union. Celle-ci qui consacrait 20  % de son PIB à sa défense, contre quelques  % pour les USA. Déjà endettée, l’URSS allait finir dans la banqueroute.

Enfin, autre élément, la doctrine de la «  souveraineté limitée  » établie ans les années 1960, qui subordonnait les marges de manœuvre des démocraties populaires à l’internationalisme, n’était plus interprétée que comme la soumission à la diplomatie de Moscou. Elle avait fracturé la confiance qui pouvait exister en un destin commun.

L’URSS, qui représentait 40  % du PIB des USA, était trop faible pour gagner, trop isolée. Mais elle était trop forte pour être vaincue extérieurement. Elle influençait aussi toujours la politique des États  : elle était une une forme de fleet in being2 contre le capitalisme débridé. Sa seule existence obligeait à des concessions sociales.

Ratage total

Lorsque Gorbatchev arrive au pouvoir, il s’inscrit dans la ligne de la politique anticorruption de l’éphémère direction de Youri Andropov (12 novembre 1982 – 9 février 1984). Il incarne cependant un changement générationnel : Né en 1934, il est le seul dirigeant à ne pas avoir connu la période de la collectivisation, de la planification. Il est trop jeune pour avoir participé au conflit mondial et à ses suites directes. C’est une personne pour qui l’alpha et l’oméga de son existence se déroule dans une URSS stable. Comme dans de nombreux cas de figure, ces «  secondes générations  » sous-estiment grandement les difficultés de la transformation de la société. Cependant, on ne peut pas considérer qu’il ait sciemment souhaité la fin de l’URSS ou du système économique soviétique. Il a ouvert une boite de Pandore qui lui a sauté au visage.

Les deux grandes erreurs de jugement de Gorbatchev sont donc les suivantes  : 1) le fait de renoncer à la centralité du Parti, 2) le fait de croire que l’Occident pouvait accepter l’URSS et travailler avec elle, quelque soit sa nature politique.

La politique de Perestroïka, conçue dans l’esprit de Gorbatchev comme une Nouvelle Économie Politique 2.0 correspondait à une libéralisation économique qui évoque les réformes de Deng Xiaoping. Ce volet économique donne naissance à un commerce privée et des systèmes de banques qui vont poser les bases des clans oligarchiques. Mais, contrairement à la Chine, Gorbatchev l’adjoint d’un assouplissement du fonctionnement du Parti et d’une réduction de son rôle. Il renverse les rapports d’autorité entre la base et le sommet, entre centres et périphéries. Le système de nomination, autoritaire et centralisé, assurait la loyauté des fonctionnaires au centre. Le système électoral, fait à la va-vite, transférait cette loyauté vers les échelons les plus locaux. Si cela est plus démocratique en soi, cette transformation a entraîné une onde de choc qui à délité l’URSS. Elle n’est pas partie des parties les plus pauvres de l’URSS, mais au contraire des plus riches  : ceux qui estimaient payer pour les autres. Baltes, Ukrainiens3…et Russes ont été tenté par l’attrait de l’indépendance. Pourtant le référendum de 1991 sur le maintien de l’URSS, bien que ne précisant pas la nature de la nouvelle union qui naîtrait, a été un succès. Mais ce sont à la fois les coups de forces des «  conservateurs  » et les forces centrifuges qui l’ont emporté en pratique. Les premiers en sapant la confiance dans un changement de fonctionnement de l’URSS, les seconds en mettant en avant les intérêts étroitement nationaux avant le projet. Les cadres du Parti ont aussi flairé l’occasion de pouvoir devenir des bourgeois.

Ces politiques aventureuses, qui créaient une instabilité, ont été confrontées à d’autres phénomènes : la baisse du prix du pétrole, qui a sapé les rentes de l’État, la catastrophe de Tchernobyl, qui a été une véritable guerre intérieure… La Perestroïka, réforme libérale, aurait probablement débouché sur une véritable transformation de la nature économique de l’URSS et sur une restauration capitaliste totale, en dépit d’un maintien du PCUS. Elle aurait parachevé celle entamée dans les années 1950-1960 lors de la déstalinisation, et aurait probablement donné un système à la chinoise. Cependant, ses conséquences auraient pu ne pas être aussi cataclysmiques pour les populations de l’Union soviétique, si Gorbatchev n’avait pas été aussi amateur et naïf. En somme, pour avoir un Pizza Hut à Moscou, il a fait rentrer un cheval de Troie. Et celui-ci n’avait pas l’intention de normaliser sa relation avec son ennemi idéologie et géopolitique.

Apaisement

Gorbatchev lance une politique d’apaisement international et de dialogue avec l’Ouest. Il est soutenu en cela par le chancelier Allemand Kohl et par Mitterrand. Dans l’ensemble, l’Occident, méfiant au départ, va reconsidérer sa position à la suite d’un grand nombre de gages donnés par l’URSS. La fin de la guerre d’Afghanistan, de la crise des euromissiles, le repli des troupes soviétiques de l’Europe de l’Est et de l’Allemagne sont tout autant de cadeaux. Face aux troubles dans le bloc est, Gorbatchev abandonne les interventions. Il passe de la «  souveraineté limitée  » à la doctrine «  Sinatra  », qui veut que chaque pays puisse dire «  my way  ». Il appuie même la réunification Allemande – contre l’avis de la RDA et soutien l’intervention contre l’Irak en 1990-1991.

Espérant négocier des prêts pour moderniser l’économie soviétique, Gorbatchev échange donc de l’espace contre des moyens. Mais la réciproque n’est pas vraie. Les USA renâclent à signer tout accord de désarmement et en profitent pour mettre fin à « l’équilibre de la terreur ». Lorsque la situation interne s’enveniment en URSS, George Bush et John Major décident de le lâcher et laissent s’effondrer l’Union. Ils voient dans Boris Eltsine l’homme qui réalisera le rêve de l’Occident : détruire l’URSS et réduire la Russie à une terre de prédation. Lors du coup d’État, Gorbatchev est abandonné. Humilié publiquement, isolé des leviers du pouvoir dans une Union qui se délite, il se résigne à démissionner en décembre 1991.

Humiliation publique pour Gorbatchev, Eltsine devient le personnage central.

L’explosion

La suite est connue. Si l’URSS de l’époque ne fait plus rêver, sa disparition entraîne également celle de son système social et de redistributions des richesses. L’accaparement de celles-ci est par les oligarques est aussi soudain que brutal. Une ère de souffrances s’ouvre pour les habitants de la Fédération de Russie, celle-ci culminant avec la guerre de Tchétchénie et la crise économique de 1998. La peur et l’insécurité de la Fédération de Russie ont profondément marqué les habitants. Ils vouent donc une rancune tenace à Gorbatchev (qui fait un score ridicule aux élections de 1996, avec 386 069 voix, soit 0,5 % des suffrages). Ils ont aussi été des facteurs qui ont favorisé les courants les plus nationalistes. À son crédit, il faut reconnaître qu’il est un des premiers dirigeants d’envergure à poser la question de l’écologie après le traumatisme de Tchernobyl. Il fonde ainsi La Croix Verte Internationale, une ONG écologiste et humanitaire.

Il a aussi joué un rôle positif dans le dénouement des crises militaires importantes, ce qui lui a valu un prix Nobel de la Paix et s’est fait l’un des défenseurs du multilatéralisme et de respect du droit international. Ce sont des éléments qui peuvent le doter, légitimement, d’une certaine aura à l’étranger.

Si Gorbatchev a été le fossoyeur de l’URSS, il est cependant difficile de pouvoir imaginer le monde sans son action. Qu’est ce qu’aurait été une URSS survivante  ? Si, comme Poutine -et c’est là une de nos rares points d’accord – nous pensons que la disparition de l’URSS est une «  catastrophe géopolitique  », nous ne pouvons pas nous figurer concrètement quel aurait été son avenir.

L’imaginer devenir un centre d’impulsion révolutionnaire paraît inenvisageable au vu de ses dynamiques internes. Les autres scénarios sont décevants. Si les «  conservateurs  » avaient pris le pouvoir lors du putsch de 1991, si l’URSS n’avait pas été dissoute, si Eltsine n’avait pas fait tirer sur le Parlement… les scénarios sont ouverts. Ils vont d’une Fédération de Russie ou d’une URSS dirigée par un Parti Communiste droitisé, du même type que celui qui dirige la Bulgarie, par exemple. Ils peuvent aussi aller jusqu’à une situation terrifiante dans laquelle le mémorandum de Budapest n’a jamais existé. C’est à dire qu’il n’y a jamais eu de rapatriement des armes nucléaires en Russie, et où elles circuleraient dans les réseaux mafieux.

Le monde d’aujourd’hui est moins polarisé que celui de Gorbatchev. Mais il est plus instable et potentiellement plus explosif. Cependant, il faut reconnaître qu’il permet aussi de trouver des espaces pour de nouvelles voies vers le socialisme, chose que la poids de la Guerre Froide avait rendu difficile. Pleurer éternellement sur une URSS perdu nous paraît avoir moins de sens que de chercher les nouvelles opportunités qui sont rendues possibles. C’est sous cet angle là, uniquement, qu’il nous sera possible de tirer un bilan définitif de son action et des conséquences de celles-ci.

1Robert Conquest est un auteur qui a dédié sa vie à salir le bilan soviétique. Cependant, sa formulation est, ici, juste.

2«  Une flotte de dissuasion ou fleet in being en anglais est une force navale qui exerce une influence déterminante sans quitter le port. Si cette flotte quittait le port et faisait face à l’ennemi, elle pourrait perdre la bataille et toute influence sur les actions de l’ennemi, mais tant qu’elle reste en sécurité au port, l’ennemi est obligé de déployer en permanence des forces pour se prémunir contre elle.  » Wikipédia.

3Par une ironie du sort, l’Ukraine, qui était une des RSS les plus riches, est devenu une des plus pauvres après 1991. Le PIB était plus faible avant la guerre de 2022 qu’en 1991.

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