30 anniversaire de la chute de l’URSS. (1/4)

Nous publierons, durant la période des fêtes de fin d’année, une série d’articles sur la fin de l’URSS. La première partie est principalement introductive et fait un bref bilan de l’URSS. La seconde reviendra sur les causes de l’effondrement, tandis que la dernière se concentrera sur les conséquences et sur la perception de cette fin, avec en filigrane cette question : commémoration ou célébration ?

Le 25 décembre 1991, le drapeau rouge descendait pour la dernière fois du Kremlin, pour être remplacé par le drapeau tricolore de la Fédération de Russie. Après plusieurs mois de délitement, entre août et décembre, l’agonie de l’URSS se termine. C’est l’arc narratif central du XXe siècle qui se clôture, le fil rouge de ce que l’historien anglais Eric Hobsbawm nommait l’âge des extrêmes.

À quelques jours près, 69 ans d’existence séparent la proclamation de l’URSS de sa dissolution. Ce laps de temps, une courte vie humaine, nous laisse, à nous communistes du XXIe siècle, un héritage important, mais parfois lourd à porter.

Aborder l’URSS dans un court article est une gageure.

L’URSS comme toutes les expériences révolutionnaires, était profondément heuristique1. Elle s’est construite sur un pari risqué. Celui de construire un nouveau type d’État, une nouvelle société, avec comme base un pays-continent arriéré, peu industrialisé, isolé par son immensité et son climat de ses ennemis. Un pari qu’une partie même du Parti Communiste bolchevique estimait perdu d’avance. Un pari qui était celui d’un petit parti de conspirateurs, révolutionnaires professionnels, clandestins, qui devient un Parti qui doit diriger un pays dévasté par la guerre civile. Une direction qui doit tout apprendre, et, avant tout, à diriger.

A lire sur le sujet, la série sur La Bataille pour l’Histoire.

Une histoire qui s’est donc construite avec une grande base d’improvisation, d’essais, de phénomènes d’actions-rétroactions… une histoire dont les premiers chapitres dénotent par l’absence totale de normalité au quotidien pour la population. Un âge d’utopie, de mobilité sociale, de mobilité géographique, de transformations du pays, jours après jours. Mais aussi un âge constitué de périodes terribles, de crises profondes, de violence paroxysmiques.

C’était une époque d’utopisme. Les dirigeants politiques avaient des visions utopiques, tout comme de nombreux citoyens, notamment la jeune génération. Cet esprit est difficile à saisir à une époque de scepticisme, puisque l’utopisme, comme la révolution, est tellement déraisonnable.2

Le lien qui paraît unir URSS et totalitarisme est, en apparence, fort. Il faut dire que la définition la plus connue (les 6 points de Friedrich et de Brzezinski) a été expressément rédigée pour la décrire. Ce terme est devenu un argument-massue contre l’Union soviétique. Il en a fait un vas clôt, coupé du monde, dans lequel la volonté d’un homme s’appliquait magiquement sur une société intégralement aux ordres. L’influence ce cette vision du monde reste importante, et ce malgré la remise en cause de cette définition du totalitarisme. Nous détaillons ces débats dans une brochure spécifique, mais il nous apparaît important de faire quelques points de principe  :

  • Si on veut comparer l’URSS avec l’Occident, il faut prendre celui-ci dans son ensemble, c’est à dire avec son système colonial qui le nourrit. Or, lorsqu’on fait cela, on se rend compte que la comparaison n’est guère à l’avantage du dernier.
  • On ne peut pas non plus la traiter comme un vase clôt, mais il faut replacer cette expérience dans une histoire mondiale, avec ses influences réciproques. Ainsi, comprendre le point de vue de la direction soviétique demande de prendre en considération leur sentiment d’encerclement et de porosité au sabotage3.
  • Le surestimation du contrôle de la direction soviétique sur la société est courante. Elle est le fruit d’une histoire policière, totalitaire, et d’une «  pornographie de la terreur  » chargée de dégoûter du communisme. Mais la réalité est autre  : le contrôle était faible, et entraînait la répétition des directives. Extérieurement, cela donne l’impression d’une obsession centrale, alors que les politiques sont répétées car elles ne sont pas implémentées par les autorités locales.4
  • L’image d’un occident porteur de valeurs telles que «  les droits de l’homme  » est une création tardive, construite avec l’appui d’intellectuels anti-totalitaires. Elle n’a pu être mise en œuvre qu’après la guerre du Vietnam. A cette époque, Occident rime avec colonialisme et militarisme.
  • Lorsqu’on compare l’URSS et l’Allemagne nazie, on découvre d’ailleurs quelque chose d’important. L’Alltagsgeschichte, l’histoire de tous les jours du nazisme, ne laisse que peu de trace de la dictature. Le quotidien des hommes et des femmes, pour peu qu’ils et qu’elles soient aryens, est celui d’un quotidien banal. Et pour cause, les structures traditionnelles ne sont pas tant bouleversées que cela. Ce n’est pas le cas de l’URSS des années 1930, dans laquelle le quotidien normal n’existe tout simplement pas. Le bouleversement est constant, total, dans tous les compartiments de la vie. Un bouleversement qui ne se normalise qu’un bref laps de temps, autour de 1936, jusqu’à ce que l’approche de la guerre y mette un terme.
  • Puis, après la guerre, après la déstalinisation, l’entrée dans un long fleuve continu, un fleuve qui se fige, qui d’embâcle des glaces d’une période de transition qui devient un système. Un système qui s’éternise, avec ses mêmes visages, ces mêmes responsables, jamais renouvelés, qu’après leur mort. Là, la définition de Friedrich et Brzezinski devient crédible.

Et finalement, comme un orage dans un ciel d’été, la deuxième puissance mondiale (du moins officiellement) s’effondre comme un château de carte. Même les services de renseignement occidentaux n’avaient pas vu venir une convulsion aussi violente, tellement violente qu’elle fracture un édifice dont l’existence apparaissait aller désormais de soi. Une chute que des observateurs, comme par exemple le militant communiste français Henri Alleg ont décrite. En quelques mois, le système soviétique se convertit à un capitalisme sauvage, brutal, tandis que les coups d’états, les répressions et intimidations5 rendent impossible tout retour en arrière. Les rapaces qui ont flairé dans l’effondrement de l’Union la possibilité de s’enrichir sont devenus les nouveaux barons du régime «  démocratique  ».

La Chute de l’URSS n’a pas été l’œuvre d’un complot.

Henri Alleg, dans le grand bond en arrière, a expliqué les événements qui s’enchaînent et leurs conséquences sociales. Mais il a peiné à déterminer une origine. Pour les pro-soviétiques, l’URSS était une quasi incarnation de la perfection, elle ne pouvait donc héberger en son sein les germes de la défaite. Certes, durant toute son existence, elle a été entourée d’un environnement politique et géopolitique hostile. Cet environnement lui a infligé de terribles souffrances, la plus importante étant l’invasion Allemande de 1941. La guerre constante, directe ou indirecte, à joué un rôle dans ses difficultés de développement et dans sa longue agonie. Mais on ne peut se satisfaire d’explications exogènes. L’URSS s’est principalement défaite elle même.

La encore, il convient d’être prudent  : le mouvement communiste a facilement l’épithète de traître à la bouche. Il nous faut donc faire attention à ne pas surinterpréter les intentions des acteurs, et ne pas oublier que tout n’est pas prévisible ni contrôlable. Lénine disait d’ailleurs que les bolcheviques ne contrôlaient pas forcément la locomotive de l’histoire, ni qu’ils ne décidaient totalement de où allaient les voies.

L’URSS part avec plusieurs désavantages conséquents.

L’URSS possède un avantage vital. Sa place et sa dimension. C’est l’une des raisons de la possibilité, pour le pari révolutionnaire, d’être (partiellement) remporté. La Russie tsariste, puis l’URSS, se niche au sein du Heartland. Cet espace, défini par les géostratèges anglais puis américains, est celui du seul véritable ensemble continental du monde. Il ne peut être pris au cours d’une opération de débarquement, ou détruit par une série de raids. Cela a donc joué un rôle immense dans sa capacité de survie. Pour frapper ses centres vitaux, il fallait que ses ennemis franchissent de longues distances, étirent démesurément leurs lignes de communication. Mais dans le même temps, elle a favorisé une politique d’encerclement dès le XIXe siècle et qui se poursuit encore aujourd’hui. Franchir le cordon sanitaire et accéder à l’océan mondial est une obsession constante pour l’ensemble des régimes qui se sont succédés sur cet espace.

On compare facilement l’URSS à l’Europe occidentale. C’est aller vite en besogne. L’URSS est, lors de sa fondation, un pays ravagé, ruiné, et profondément arriéré comparé à l’occident. Il faut le voir un peu comme un Nigéria en moins développé  : une population jeune, des centres urbains qui concentrent la majeure partie des capitaux, et une ruralité faiblement développée. C’est sur cette base, déstabilisée par la guerre puis la guerre civile, que les bolcheviques tentent leur pari. Les espoirs de révolution internationale se sont éteints. Le pays est seul (et d’ailleurs, on peut se poser la question de la pertinence du livre de Boukharine, le socialisme dans un seul pays, et se dire qu’il aurait du être inversé  : le socialisme dans un pays seul. Soit il fallait tenter de jouer ce coup de dés, soit il fallait renoncer et repartir à zéro. Certains pensaient que tout était déjà perdu et que seule la croisade nihiliste, seule la guerre révolutionnaire contre le monde entier, pouvait être la porte de sortie. Mais cela demandait bien plus d’efforts que ce que le pays pouvait fournir.

Ce désavantage débouche sur une disproportion colossale de forces avec l’Occident et les USA même après 1945. A cela s’adjoint un autre aspect  : la richesse occidentale est le fruit d’une accumulation. Une accumulation de capitaux, de richesses, de matières premières et d’industrie qui est le fruit d’une série de processus économiques. Commerce triangulaire, colonialisme, industrialisation et paupérisation d’une partie colossale de sa population, guerres de pillage, rapines et extorsion… C’est uniquement grâce à ces étapes que nous pouvons, de notre confort de pays impérialiste, palabrer avec autant d’aisance. Ces voies, la Russie tsariste ne les a que modérément arpentées, la Russie bolchevique ne peut le faire6.

Enfin, l’État soviétique est loin d’être capable, jusque dans les années 1950, de diriger réellement et directement le pays. L’ouverture des archives a permis de comprendre la vision que les bolcheviques avaient de leur propre situation. Nous citons ici notre traduction de l’ouvrage de J. Arch. Getty  :

«  Les staliniens n’ont jamais eu l’impression qu’ils étaient à la tête du pays. Les transports et les communications étaient médiocres, les représentants étaient peu nombreux, surtout en dehors des villes. Il n’y a même pas eu de ligne téléphonique vers l’Extrême-Orient soviétique avant les années 30. Dans la partie européenne relativement développée de la Russie, la plupart des communications avec les comités du parti se faisaient par télégraphe ou par lettres livrées à motocyclette. La boue et la neige isolaient de nombreux villages du régime pendant des mois de l’année. Les responsables locaux du parti interprétaient rarement les directives de Moscou en fonction de leurs objectifs locaux et les interprétaient mal. Le Comité central s’est plaint tout au long de la décennie du manque d’”exécution des décisions” et a passé beaucoup de temps à créer des mécanismes pour contrôler les dirigeants locaux mécréants et désobéissants.

Les régimes établis qui reposent sur une base d’acceptation populaire générale et d’ordre consensuel n’ont pas besoin de recourir à la terreur ; ils peuvent compter sur le consensus (et/ou l’hégémonie au sens gramscien) pour assurer la stabilité et, comme l’a noté Pierre Bourdieu, “”Une fois qu’un système de mécanismes s’est constitué, capable d’assurer objectivement la reproduction de l’ordre par son propre mouvement, la classe dominante n’a plus qu’à laisser le système qu’elle domine suivre son propre cours pour exercer sa domination ; mais tant qu’un tel système n’existe pas, elle doit travailler directement, quotidiennement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance.”

Les bolcheviks, même dans les années 1930, n’ont jamais bénéficié d’un tel niveau d’acceptation et ont toujours craint pour la sécurité du régime. Ils ne pouvaient pas simplement “laisser le système qu’ils dominent suivre son cours” et estimaient qu’ils devaient y travailler. Ils pensaient qu’ils devaient “travailler directement, quotidiennement, personnellement, pour produire et reproduire des conditions de domination qui, même alors, ne sont jamais entièrement dignes de confiance 7 ».

Cette série de désavantages importants se sont traduits pas de grandes difficultés à mettre en œuvre les politiques prévues (collectivisations, planification), mais aussi a estimer le développement possible de la société, laquelle se complexifiait chaque année davantage. Cette difficulté à comprendre comment les nouvelles lois économiques produisaient leurs effets, cette contradiction entre une volonté sincère d’égalitarisme et un besoin de complexification de la structure sociale et économique, ont entraîné des réactions brutales.

Après les souffrances de la guerre et la déstalinisation, une nouvelle période s’ouvre. Cette période marque une rupture importante avec l’ère stalinienne. Le système économique soviétique passe de la période d’a-normalité (au sens d’absence de quotidien normal) vers une vie plus normale, plus normée. Mais cette vie plus normale et plus normée est aussi un renoncement  : celui du bouleversent, auquel se substitue la gestion des affaires courantes, jusqu’à ce que la rouille s’installe. Nous apportons ici un extrait de notre future brochure sur la question de la culture  :

Il faut prendre en considération quelque chose que Karl Popper a bien identifié. Popper rejette la révolution et toute transformation «  apocalyptique  » du monde au nom du fait qu’il considère que chaque génération doit apporter sa part à la transformation du monde, et qu’il serait injuste qu’une assume l’intégralité de la souffrance de l’accouchement d’un monde nouveau.

Nous pouvons disserter du contenu moral, bien sûr, de cette affirmation qui consiste à vouloir diluer le malheur plutôt qu’a l’éradiquer, mais l’importance de cette position est ailleurs. En Chine comme en URSS, la génération qui a suivi la Révolution a été tentée par des postures plus libérales et plus droitières. Elles ont été tentées, elles aussi, d’exercer un «  droit au bonheur  », à la prospérité et à la liberté relative.

Quelqu’un comme Nikita Khrouchtchev peut être ainsi vu de deux manières  : soit comme un espion-traitre par essence, un démon aux traits du diable  : rusé, bonimenteur, machiavélique… soit simplement comme quelqu’un qui considérait que les «  prises d’assaut  » staliniennes étaient d’un autre temps, et étaient injustes pour une population soviétique qui avait subit tant d’épreuve. Cela ne veut pas dire qu’il avait raison sur le fond, mais cela explique cette volonté de relâchement et de développement des biens matériels.

C’est ainsi que, après la fin de la période stalinienne, une nouvelle ère s’ouvre. La primauté de l’industrie industrialisante est remisée, les biens de consommation se développent, le niveau de vie moyen décolle. Mais cela se fait au prix de concessions importantes : le bloc Est est progressivement intégré dans une économie centralisée, organisée au profit de l’ancienne Moscovie. Les écarts entre centre et périphéries se creusent. La recherche de la rentabilité par entreprises prime désormais sur l’intégration dans une économie planifiée et démonétarisée. Dès les XXe et XXIIe congrès du PCUS, l’URSS prend des directions qui la mènent inéluctablement à sa perte.

Sur la géopolitique Russe.
La France et la trouée de Suwałki, une analyse sur les enjeux de la future guerre.

1L’heuristique ou euristique est « l’art d’inventer, de faire des découvertes »

2“This was an age of utopianism. Political leaders had utopian visions, and so did many citizens, especially the younger generation. The spirit is hard to capture in an age of skepticism, since utopianism, like revolution, is so unreasonable.”

― Sheila Fitzpatrick, Everyday Stalinism : Ordinary Life in Extraordinary Times : Soviet Russia in the 1930s

3On peut débattre (et on doit le faire) de la question des conspirations en URSS. Dans notre brochure sur le conspirationnisme, nous le faisons. Mais par contre, vrais ou non, ces complots apparaissaient sincèrement comme réels pour la direction soviétique.

4A ce titre, on peut donner raison dans une certaine mesure à R. Conquest, qui parlait de l’URSS comme d’un nouveau féoalisme. Il est vrai que les chefs locaux se sont comportés comme des barons rouges à plusieurs reprises. La lecture faite par J. Arch. Getty Practicing Stalinism : Bolsheviks, boyars, and the persistence of tradition est ainsi utile pour comprendre ce processus de construction d’un pouvoir central.

5En 1991 de la part de la «  vielle garde  » contre Gorbatchev, pour maintenir l’URSS, puis en 1993 de Ielstine pour écraser un parlement pro-soviétique.

6Les moyens de concentrer assez de capitaux pour l’industrialisation ont du être trouvés dans les forces de la population soviétique uniquement. Elles expliquent une disparition quasiment complète des biens de consommation à la fin des années 1920.

7The Stalinists never felt that they reallv control the country. Transportation and communication were poors, representatives were few in number, especially outside the cites. There was not even a telephonic line to the Soviet Far East until the 30s. In the relatively developed European part of Russia, most communication with party committees were by telegraph or letters delivered by on motorcycles. Mud and snow isolated numerous villages from with the regime for months out of the year. Local party officials lrequently interpreted and misinterpreted Moscow’s directives in suited their local purposes. The Central Committee complained y throughout the decade about the lack of “fulfillment of decisions ” and spent a great deal of time creating mechanisms to check up on miscreant and disobedient local leaders.

Established regimes that rest on a base of general popular acceptance and consensual order do not need to resort to terror ; they can rely on consensus (and/or hegemony in a Gramscian sense) to ensure stability and . As Pierre Bourdieu noted, “Once a system of mechanisms has Constituted capable of objectively ensuring the reproduction ut the order by its own motion, the dominant class have only to let the system the they dominate take its own course in order to exercise their domination ; but until such a system exists, they have to work directly, daily, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy.” The Bolsheviks, even into the 1930’s never enjoyed this level of acceptance and constantly feared tot the safety of the regime. They could not simply “let the system they dominate take course” and felt that they had to work at it. They thought they had to “work directly, daily, personally, to produce and reproduce conditions of domination which are even then never entirely trustworthy.” (J. Arch Getty & O. V. Naumov, The road to terror, Stalin and the self destruction of the bolsheviks, 1932-1939. ed.2012, p.15)

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