Autour du 8 mars :

Nous avons parlé un peu vite, dernièrement, d’un «  manque de connaissance du terrain et [de] failles dans la culture politique  » à la suite d’un graffiti commis sur le monument aux morts, dédié aux victimes du génocide arménien. Tout comme nous avons «   demand[é] une contrition de la part de ses auteurs ou autrices  », à nous de balayer aussi devant notre porte.

Nous avons republié une photographie faite par un groupe « antifa informel », qui, le 8 mars avait arraché la banderole du groupe « Némésis ». Ce que nous ignorions au moment où nous l’avons posté, c’est que ce même groupe avait attaqué un cortège féministe-abolitionniste et en avait également arraché la banderole.

Il nous a été fait la remarque de savoir si nous soutenions leur action. Remarque à laquelle nous avons été incapables de répondre, ne connaissant pas l’affaire. Nous n’avions eu connaissance que de l’attaque contre “Némésis” qui est un groupe ennemi des femmes et du prolétariat, mais nous ne savions rien d’autre. Désormais, nous pouvons répondre à ceci, en indiquant que non, ne nous pouvons la soutenir dans son ensemble : et pour cause, nous ne savons pas de quoi il retourne.

Nous ne pensons pas être les seuls et les seules à avoir republié cette photographie sans connaître le fond de l’affaire. Cela doit être, là aussi, ramené à sa juste valeur et ne doit pas être traité sous l’angle du procès d’intention. Dans un univers aussi complexe et fractal que le milieu militant, l’ignorance existe. Et elle est généralement massive.

Nous entendons une très grande variété de versions différentes, et nous attendons d’en savoir plus avant de nous prononcer plus en détail sur les différents protagonistes. Elle semble contenir des ramifications importantes et qui nous échappent pour le moment. Elles vont plus loin que la simple question de surface, celle du clivage abolition/régulation de la prostitution. Elle contient notamment des questions sur lesquelles nous sommes incapables, en l’état actuel des choses, de nous positionner.

Nous n’avons pas la possibilité de consulter une source de référence pour comprendre les autres aspects. Nous sommes donc ouverts et ouvertes à toute information supplémentaire.

Nous saisissons cependant l’occasion qui nous est donnée pour exprimer notre point de vue sur la question de la prostitution.

Nous n’avons pas une position particulièrement creusée sur cette question, mais plus une position minimale, qui est de la considérer comme une forme d’exploitation particulièrement brutale. Elle demande à être, là aussi, corrigée et approfondie.

Nous nous exprimons indépendamment de tout jugement moral et de tout puritanisme. Nous considérons que les individus font ce qu’ils veulent de leur sexualité, dans la mesure où celle-ci est entre personnes capables de consentir de manière éclairée et en désirant ces rapports. Nous ne faisons pas de préconception sur la prostitution en tant que telle.

Nous sommes en faveur de son abolition tout comme nous sommes en faveur de l’abolition de l’ensemble des rapports d’exploitation. Cela ne signifie cependant pas que nous considérions qu’il faille stigmatiser les personnes qui s’y livrent. Toutes proportions gardées, nous soutenons également le syndicalisme pour les personnes exploitées. Nous pensons que ces deux luttes  : abolition comme objectif stratégique, luttes économiques tactiques, vont de pair.

Il est cependant évident que l’État n’est pas un partenaire sérieux dans cette lutte. Non seulement il est incapable de résoudre les problèmes, mais il les aggrave. Sa nature d’outil de la bourgeoisie fait qu’il reproduit inlassablement les phénomènes sociaux qui mènent à la prostitution. Les lois prises contre le «  racolage  » ont mis en situation de vulnérabilité celles et ceux qui se prostituent. Les lois contre les clients et les clientes ont également leurs effets de rétroaction négatives. La police se livre régulièrement à des viols de prostitués et prostituées.

Les solutions sont complexes, mais elles ont toutes la même racine  : la possibilité pour ceux et celles qui se prostituent de s’organiser. Tant pour permettre à minima d’améliorer leur situation que pour, au mieux, en sortir. Mais derrière cela, il existe des écueils terribles  : la mafia d’une part, mais aussi le corporatisme de l’autre.

Si nous considérons la prostitution comme un corps de métier comme un autre, alors nous devons également l’analyser avec la même rigueur clinique. Qu’observe-t-on  ? Qu’il existe des classes et des catégories différentes qui la pratiquent.

Imaginerait-on, dans n’importe quel autre branche professionnelle, les artisans et artisanes, les cadres, les travailleurs et travailleuses indépendants organisées avec les prolétaires  ? Ce serait une organisation corporatiste, dans laquelle la voix dominante serait celle des parts les plus bourgeoises du mouvement, au détriment des parts les plus prolétariennes. C’est une chose qui est rigoureusement interdite dans la CGT ou dans la très grande majorité des syndicats. Et pour de très bonnes raisons  !

Or, ce que nous observons dans le discours de défense «  dans l’absolu  » de la prostitution  : qu’il n’est jamais tenu par les personnes (très majoritairement féminines, très majoritairement issues de l’immigration récente) qui travaillent à l’abatage, dans les camions. Le discours «  libéral  » est exclusivement tenu par une frange indépendante, relativement privilégiée dans les formes selon lesquelles cette activité est pratiquée.

Au nom d’une défense de la liberté de marchandiser son corps, doctrine libérale, une partie du mouvement anti-abolitionniste confisque et sape la lutte de ceux et celles qui en sont les victimes les plus cruellement marquées, et qui n’ont généralement d’autre désir que de fuir cette situation. Dans un sens le discours libéral ressemble comme deux gouttes d’eau à celui tenu par le MEDEF, pour qui les droits des salariés, les taxes, les règlements entravent leur activité.

Mais quelle liberté dans la marchandisation de son corps  ?

Dans l’écrasante majorité des cas, le choix n’existe pas. Il est soit imposé directement par la contrainte, soit pas l’impérieuse nécessité de trouver des ressources. Cela ramène aux inégalités croisées  : la précarité est plus grande chez les femmes, et elle est encore plus dévastatrices chez celles qui sont issues directement de l’immigration, ou qui sont en situation irrégulière.

Dans le cas des escortes ou d’une certaine prostitution «  choisie  », il est possible de débattre de la notion de choix. Mais ce choix est le plus souvent mû par des facteurs économiques déterminants. En effet, quoiqu’il soit possible de dire, le fait de marchander son consentement est un acte sérieux, qui ouvre la voie à des conséquences.

Le consentement au viol  ?

Le consentement peut-il s’acheter  ? Nous ne le pensons pas. Nous pensons que deux facteurs entrent en ligne de compte dans la question des relations réellement consenties  : le désir et le consentement éclairé.

Il est possible de désirer sans consentir  : c’est d’ailleurs un argument régulièrement employé pour excuser le viol  : «  sa bouche disait non, mais son corps disait oui  ». Il est tout à fait possible d’avoir envie d’une personne et pour des raisons qui n’appartiennent qu’a soit, de ne pas vouloir.

Il est possible de consentir sans désirer  : de guerre lasse, sous la pression, pour faire plaisir à l’autre…etc. Dans le cas de la prostitution, c’est la norme  : le consentement est acheté contre une somme d’argent.

Dans un cas comme dans l’autre, avec l’ensemble des variétés de situation possible, avec tout un échéancier de gravité, cela reste des rapports anormaux, problématiques, et générant potentiellement une souffrance importante. Cet arrachage du consentement en faisant miroiter des progrès sociaux ou économique est à la base de nombreux rapports  : la promotion-canapé par exemple. Elle est revenue sur le devant de la scène, car elle était centrale dans la défense de Harvey Wenstein.

Or, il ne s’agit pas de condamner celles et ceux qui l’ont accepté. Dans le système libéral-capitaliste, où la précarité est constante, nous subissons tous et toutes la pression des exploiteurs et des chefaillons. Y céder n’est pas un crime, il est un malheur. Mais il est essentiel de dénoncer impitoyablement les organisateurs et les organisatrices de celui-ci  : ils sont les seigneurs féodaux modernes et sont des ennemis du peuple.

Nous-mêmes, très majoritairement masculins, essayons ne faire notre part pour lutter contre l’exploitation du corps des femmes et des hommes. Nous pensons qu’il existe un travail éducatif à faire auprès des hommes (très majoritairement  !) qui fréquentent la prostitution  : la sexualité est avant tout un acte social, non un besoin physique. Elle est principalement culturelle, il est donc possible d’agir dessus. Plus les clients seront rares, plus il sera possible d’assécher ces pratiques.

Lutter contre la stigmatisation de ceux et celles qui proviennent de ce milieu. Parfois, y compris dans le milieu de la pornographie, il est extrêmement difficile de faire une deuxième carrière. Des stigmates persistent. Nous considérons qu’il faut les dénoncer  : avoir été prostitué ou prostituée n’est pas infamant et ne remet aucune en quoique ce soit en cause la probité et les qualités des personnes qui l’ont pratiquée. Cela implique également que les viols commis envers les prostitués et prostituées, sur les acteurs et actrices pornographiques soient reconnus pour ce qu’ils sont  : des crimes à part entière, sans la moindre circonstance atténuante.

Surtout il existe un travail profond à réaliser pour extirper la base des rapports marchands entre individus  : c’est un travail de longue haleine contre le capitalisme et l’impérialisme, d’une part. Il s’agit de saper la base économique de la prostitution pour l’anéantir. Même après une révolution, la lutte ne se termine par contre l’extorsion de «  faveurs  ». Les expériences socialistes ont montré que des réseaux quasi-féodaux peuvent se reconstituer, même informellement, en continuant à pratiquer les mêmes oppressions. Il s’agit d’une vigilance de chaque instant.

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