Il y aura t-il de la gauche à Noël ?

Les mésaventures de la gauche aux présidentielles.

Avec l’approche des élections présidentielles, une pression s’installe progressivement sur les organisations. Même parmi ceux et celles qui sont prompts à dire que «  si les élections changeaient quelque chose, elles seraient interdites  » naît une inquiétude. Celle de voir une nouvelle fois les exploiteurs l’emporter. Il faut être sincère  : ils l’emporteront dans tous les cas. C’est leur jeu, leurs règles, pour élire un représentant pour leur Etat. La différence est de savoir quelle fraction d’entre eux, quelle ligne va être celle qui va exercer le pouvoir. Mais cette crainte, dopée par les discours et les injonctions à voter, pousse cependant une grande partie du monde militant extra-parlementaire à se positionner, malgré lui, sur cette question. Enfin, revient en toile de fond cette question, celle de l’union de la gauche.

La belle union de la gauche, cette idée d’unir tout ce qui se tient d’un certain côté de l’échiquier politique, cette idée fait rêver. Mais, à vouloir l’unité de la gauche, on finit par oublier qu’est ce que ce terme recouvre comme réalité concrète. Le PS est il, par exemple, à gauche  ?

Définir la gauche n’est pas qu’une question de placement arbitraire, il s’agit d’une question idéologique réellement profonde. Il ne s’agit pas que de valeurs morales. La gauche morale nage dans la faillite la plus totale, et, au nom de cette morale, celle du moindre mal, a capitulé progressivement. De plus, les valeurs universalistes ou de tolérance ne sont pas son apanage. Les libéraux peuvent les porter également. La primauté de l’égalité, du collectif, sur l’individu, peut-être. Mais il y a également une question profonde, la gauche peut se définir par le regroupement de ceux et de celles qui ont vocation à ne pas seulement modifier la répartition des richesses, mais bien la manière dont elles sont produites, les rapports de productions.

Cela fait de la gauche quelque chose de bien plus restrictif qu’une simple couleur. L’unité de la gauche est possible sur cette base, nous y reviendrons, mais ce n’est pas celle qui nous est proposée.

L’Union de la gauche ou la nécromancie du PS.

Lorsqu’on regarde ceux et celles qui crient à tue-tête au besoin d’une primaire de la gauche, comme Montebourg ou Hidalgo, on se rend compte facilement des motivations sous-jacentes  : ce sont des candidats sur la droite de la gauche, qui ne feront pas un score important, mais qui sont sûrs de l’emporter dans le cas d’une primaire. En effet, non seulement les primaires favorisent constamment les plus centristes, les plus conciliants, mais elle favorise aussi ceux et celles qui possèdent une structure technique et des relais leur permettant de peser. Or, si le PS est une créature mourante, il possède encore des points d’appui locaux et des courroies de transmission importantes. Dans le cas d’une primaire, ce poids jouerait grandement dans la négociation. De toute manière, les expériences de gouvernement «  de gauche  » ne peuvent pas convaincre. Le mandat de Hollande a été une catastrophe sur le plan social. Le PS ne s’en est jamais expliqué. D’ailleurs on peut noter l’hypocrisie absolue d’ex-ministres comme Myriam El-Khomri, qui une fois dans l’opposition, s’en sont pris au projet de «  loi travail  »… projet qui était le sien. Dès lors, nourrir ceux qui nous dévoreront n’a pas d’intérêt.

D’une manière générale, les débats politiques sont strictement limités par un tabou absolu  : le fait de parler de la République comme d’un régime (les fascistes les plus radicaux le font, et on ne peut leur donner totalement tort sur le fait de s’emparer de ce créneau), mais aussi de parler du rapport à l’impérialisme français. Le débat politique en général n’est pas sur la question de l’extraction du profit (du capitalisme) ou sur l’extraction du surprofit (l’impérialisme et le néo-colonialisme), mais uniquement bien sur leur péréquation  : c’est à dire sur la manière dont sont répartis ces bénéfices entre les classes sociales. L’exemple le plus poussé est la fameuse primaire populaire. Cette primaire a volonté a créer un esprit de synthèse entre les différentes classes, ainsi, l’idée est de trouver un terrain d’entente, un consensus, entre des personnes ayant des intérêts clairement opposés. Cette approche, au demeurant très démocratique, débouche sur une impasse  : au maximum elle est corporative, dans le sens où elle ferait croire à l’illusion qu’il existe un intérêt commun entre le patron et son employé. Or, celui ne peut exister que ans un espace : une unité pour agrandir la sphère d’influence impérialiste française.

Ce grand consensus, nous l’avions illustré dans un article parodique cet été :

Mais la réalité est là. Si, entre la position la plus sociale dans le social-chauvinisme, celle de Mélenchon, et la plus fasciste celle de Zemmour, il existe un océan, les deux rives se font cependant face. Gare à celui qui oserait défier ce consensus.

L’Extrême-gauche dans la toile d’araignée de l’élection.

Les seuls dont on pourrait s’attendre à ce qu’ils puissent faire voler en éclat ce consensus sont à l’extrême-gauche. Cependant, soit ils sont dans une logique de spectacle, comme la candidature Akira, qui nous semble aujourd’hui cliniquement morte, soit ils ne le font pas. Ce n’est pas qu’il y ait une solidarité avec l’impérialisme français, non. Mais c’est plutôt que lorsqu’on commence à évoquer cette question, on ouvre une boîte de Pandore qu’on ne peut refermer.

Imaginer un candidat dire, pour engranger des voix, qu’il faut rompre frontalement avec l’impérialisme français est inimaginable. Cela voudrait dire arracher toute une partie de notre système économique, et, en particulier, celle qui fait de nous un pays avancé, une grande puissance. Cela voudrait dire renoncer à un niveau de vie, un confort, se projeter dans un avenir incertain. Cette rupture doit avoir lieu pourtant, c’est un objectif des révolutionnaires, mais en faire un argument de vote est suicidaire.

Les candidatures d’extrême-gauche sont toutes marquées par le même mal  : ce sont officiellement des candidatures qui ont pour vocation d’utiliser l’espace médiatique comme tribune. Pourtant, quand on prend les discours de Poutou, de Kazib ou de Arthaud, on se rend compte que cet espace est à demi-exploité. Il est exploité sur le terrain économique  : augmentation des salaires, conditions de travail, parfois quelques évocations de nationalisation1. Mais ce sont des discours qui ne sont, au final, pas éloignés de ceux de la CGT.

Croisade nihiliste ou construction d’un imperium ?

Utiliser un espace médiatique comme tribune demande de faire des choix cruciaux. Tout comme dans un procès, il n’existe pas 36 000 stratégies possibles  : soit on choisit la voie des circonstances atténuantes, soit on choisit la voie de la défense de rupture.2 Dans un cas, cela revient à accepter le cadre dans lequel on évolue comme étant légitime, et dans lequel on peut développer des argumentaires de transformation de celui-ci. Dans l’autre, il s’agit de pourfendre la nature même du cadre dans lequel on évolue (par exemple le cadre de l’élection présidentielle comme espace d’expression démocratique). Dans un cas, cela se matérialise par des votes, dans l’autre, cela ne se matérialisera pas d’une manière concrète, mais en avantage moral et en influence, qui ne sont pas des choses tangibles, et qui sont, de plus, volatiles. Il faut donc la capacité de pouvoir les utiliser.

Choisir entre les deux, c’est s’exposer au risque de ne parvenir à remplir ni l’un ni l’autre des objectifs. Or pour une organisation déclarant être révolutionnaire, il y a forcément un risque, qui est celui de passer de la «  guerre de mouvement  », la recherche de la rupture, à la «  guerre de position  », la bataille pour la réforme. C’est le reflet aussi d’une difficulté à déterminer une stratégie  : faut-il rechercher une construction, sur le long terme, d’une organisation avec ses ramifications, qui puisse posséder une forme d’imperium, avec ses mairies, avec ses régions, ses élus, son électorat3… etc. Ou faut-il miser sur une croisade nihiliste, croisade qui ne peut pas permettre de conquérir des positions, mais de gagner des forces. Pour nous qui n’avons pas d’appareil à protéger, qui ne risquons pas de perdre notre imperium, la deuxième solution est à prendre sans hésiter.

Mais pour ceux et celles qui se sont démenés pour gagner des parrainages, pour financer ces campagnes balbutiantes, qui espèrent dans leur fort intérieur être récompensés (collectivement, s’entend) de ces efforts, il y aura toujours la tendance à essayer de concilier l’un et l’autre, à espérer voir une percée dans l’espace confiné du monde de l’élection. Dans le cas de la campagne d’Annasse Kazib, la petite structure formée par les ex-NPA de Révolution Permanente subit une pression importante. Un investissement personnel, financier, nerveux, physique est demandé. Et plus des énergies sont mises en œuvre dans cette affaire, plus on voit apparaître un biais, celui du coût irrécupérable4. Il faut donc des résultats, résultats qui ne peuvent pas être un arrêt de la campagne au profit d’un autre (de Poutou par exemple), ni une croisade nihiliste pour semer le chaos.

Oser parler politique : pas si simple !

Ce problème pose aussi la question de la politique, ou plutôt de la peur de l’aborder. Parler de la politique, parler du pouvoir, de son exercice, veut dire transgresser l’injonction morale à être la gauche inoffensive, celle qui doit garder les mains blanches et propres. Une injonction imposée par les exploiteurs, selon laquelle lorgner sur l’exercice réel du pouvoir est « mal ». Une injonction qui a rendu tabou toute transformation profonde de l’ordre établi, car transformer est une chose autoritaire. C’est finalement la situation de la gauche en face de sa peur panique d’elle-même, qui ne sait pas comment présenter aux travailleurs sa physionomie politique. La peur d’effrayer en parlant pouvoir. La peur de passer pour totalitaire. Alors on modère, on dit se présenter pour ne pas gagner, pour l’honneur, pour la tribune. Et on a consommé une énergie folle pour pas grand-chose. Alors que dans le fond, les travailleurs et les travailleuses qui subissent l’exploitation, qui connaissent l’injustice, sont spontanément capable de comprendre ce qu’il y a de juste dans le fait de vouloir exercer le pouvoir.

Il y a là effectivement l’expression d’un mal terrible  : c’est celui de tenter de courir deux lièvres stratégiques à la fois. Il est cette dichotomie entre «  classe contre classe  » qui cherche la victoire stratégique d’emblée, et la stratégie classique de conquête, voire du programme de transition trotskiste. Celui-ci cherche à pousser les limites de la démocratie bourgeoise avec des programmes économiques impossibles à atteindre sous le capitalisme, dans l’espoir que cela stimule l’esprit révolutionnaire populaire. Mais la réalité est toute autre  : les promesse intenables engendrent le dépit, la déception économique entraîne la désespérance politique  ; quand à atteindre les limites… la possibilité de gagner en influence pour les atteindre paraît un chemin de croix sans fin. Les organisations trotskistes sont d’ailleurs passées de 5  % au début du siècle pour aujourd’hui végéter autour des 1-2  %. Certes il y a l’étau médiatique à franchir, l’oubli, la relégation loin des projecteurs. Mais il est invraisemblable que dans ses tweets Anasse Kazib s’en étonne. Faux étonnement ou vraie naïveté  ? Toujours est il qu’il n’y a pas lieu d’être surpris de cela. Il faut l’acter, simplement. Comme acter qu’on ne gagne pas contre plus fort que soi dans un jeu truqué.

Soyons cependant sincères, il nous est facile de le pointer du doigt dans la situation dans laquelle nous sommes, où nous ne possédons pas ce degré d’influence. Est-il consubstantiel au trotskisme  ? Non. Seulement, les autres organisations, comme le PCF, ont complètement abandonné l’idée de chercher un autre espace d’affrontement que le terrain électoral. De ce point de vue là, hormis quelques pourcents supplémentaires supposés maintenir en vie un moribond, rien n’est à attendre.

Le centre de gravité : entre droite et extrême-droite.

Si nous sommes totalement sincères avec nous mêmes, nous ne pouvons que nous rendre à l’évidence  : il n’existe, dans la configuration actuelle, aucune chance pour la gauche de remporter ces élections. Le centre de gravité des débats échappe pour le moment aux organisations de gauche.

Les idées réactionnaires ont réussit à opérer des percées invraisemblables. Nous avons pu voir des créatures sans la moindre épine dorsale en politique, comme Manuel Valls, parler de l’immigration avec les mêmes tonalités que l’extrême-droite. Mais ce discours apparaît dans la bouche de personnalités comme Arnaud Montebourg, qui a tenté cette carte avant de se rétracter piteusement. La question de la sécurité des individus est passée d’une question de contexte social, de terreau d’apparition de la délinquance à une question de moyens pour mener des expéditions punitives dans les quartiers. Une large sphère reprend des thèses sur les incompatibilités civilisationnelles, sur la nécessité d’une épuration ethnique ou de déportation. Le matraquage constant sur ces questions, la préparation des esprits de la population à ces thématiques rendent inaudibles les paroles, pourtant sensées, de ceux qui voudraient parler d’autre chose. Même eux doivent patiemment répondre à ces discours empoisonnés. Quelle place, en 2022, pourra exister pour des discours qui sortent de cette bataille de fixation  ?

Boycott, vote ou opposition extra-parlementaire ?

Il y a cinq ans, nous avons adopté une position de boycott des élections, en appelant à l’abstention. Les résultats des élections étaient alors connus d’avance. Aujourd’hui, nous faisons face à une situation beaucoup plus incertaine. Nous ne pouvons pas reprocher à qui que ce soit de vouloir voter, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas d’organisation extra-parlementaire avec un poids suffisant pour permettre de représenter une alternative crédible.

Mais il faut œuvrer à faire mieux. C’est dans un climat crépusculaire, sous une répression féroce, que le concept des conseils est apparus. Ces conseils, que ce soit ceux de la Révolution Française, de la Commune de Paris ou des révolutions de 1905 et 1917 en Russie, ont permis de réaliser quelque chose d’important. Devenir des centres d’un pouvoir reconnu comme légitime par une partie de la population, et ainsi exister politiquement en dehors de cadres démocratiques étroits ou en leur absence. Cette capacité à être des pôles politiques n’est pas à la portée des organisations politiques actuelles. C’est un travail de longue haleine de faire que cela soit le cas. Nous pensons que ces oppositions extra-parlementaires, ce pôles d’organisation, de débat, de politisation sont une des clés pour sortir de candidatures stériles et humiliantes. Les divergences qui existent entre ces forces doivent être résumées à ce qu’elles sont  : des divergences entre adversaires. Pas en ennemis. Elles sont donc surmontables.

L’autre clé étant le rassemblement des communistes

Nous avons un travail long à faire pour unir les forces politiques qui veulent changer de régime, celles qui veulent d’un nouveau mode de fonctionnement, celles qui veulent une société dont seront exclu les exploiteurs. Ce trajet ne se fait pas en secte ou en solitaire. Il se fera aussi dans un projet d’action concrète d’organisation des luttes, pas seulement pour leur convergence, pas seulement pour leur coordination, mais bien pour leur synthèse politique, laquelle ne peut être que révolutionnaire.

1Ce n’est pas l’apanage de la gauche trotskiste, loin de là, mais ces nationalisations n’ont souvent pas grand sens, car ce n’est pas la propriété juridique des moyens de produire la richesse qui compte.

2Spécialité de Jacques Vergès notamment. Un procès de rupture (ou défense de rupture) est un procès au cours duquel le prévenu ou l’accusé dénie au juge ou à la juridiction toute légitimité pour les juger.

3Le fait d’accorder d’ailleurs quelques miettes, sous la forme de postes ou autre, est une tactique rodée de neutralisation.

4Le biais des coûts irrécupérables (Sunk Cost Effect en anglais) est la tendance qu’ont les individus à être influencés de manière irrationnelle par des décisions prises antérieurement (investissement financier réalisé, temps passé, efforts consentis, etc.) dans le cadre d’un projet ou d’une activité, lorsque se pose la question de les poursuivre ou de les arrêter. (Source La Toupie)

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