La guerre couve en Ukraine.

L’Ukraine bénéficie de ce triste privilège d’avoir une géographie particulière. Espace de manœuvre historique, la plaine d’Ukraine a vu passer les cavaliers de Gengis Khan tout comme les Panzer de Gerd von Rundstedt. En plus d’être un point de passage idéal, le pays est bloqué entre deux immenses poids géopolitiques. D’un côté, la Russie, de l’autre les différentes alliances européennes. Dans l’histoire, l’Ukraine a changé de main à plusieurs reprises. Protégée par le glacis du Bloc Est pendant la guerre froide, le pays a retrouvé sa situation de pivot stratégique avec l’effondrement de l’Union soviétique. A la suite de cette période, se retrouve à nouveau tiraillée entre est et ouest.

Depuis 2014, la tension ne s’est pas apaisée dans la région. Le Donbass est devenu certes un front froid. L’annexion de la Crimée est devenue un état de fait établi. Mais, de part et d’autre de la frontière, simple ligne tracée dans cette immense plaine, la guerre couve. La Russie mobilise régulièrement des troupes, accumule du matériel, simule des réponses à des agressions militaires occidentales. Elle manifeste une activité constante dans le secteur, tout comme dans les régions proches des États Baltes. En réponse, l’OTAN, elle aussi, déploie des forces importantes.

En France, à l’approche des élections, les positionnements sont clivés. Le centre de l’échiquier politique, ainsi que la «  deuxième gauche  », dans la continuité d’une mentalité issue de la guerre froide, sont les plus pro-américains. Plus on s’éloigne du centre, plus les positions par rapport à la Russie sont favorables, jusqu’à une certaine adulation, notamment chez ceux que nous nommons les «  communistes conservateurs  ». Cette adulation, nous ne la partageons pas. Nous ne pouvons pas nous contenter de sympathie ou d’antipathie pour construire une vision du monde.

Nous mêmes, quelle est notre posture  ?

La situation en Ukraine ne peut pas se résumer à des affrontements manichéens et unilatéraux. Il existe un problème d’échelle, un problème d’imbrication et un problème, aussi, de perception. Bien sûr, nous il est triste que l’URSS ne soit plus. Bien sûr, les USA et leur répugnante politique d’agression est irritante. Mais nous devons sortir du sentimentalisme pour analyser froidement les choses.

  • Si nous prenons l’échelle internationale, si nous élargissons au maximum notre compréhension de la situation, que voyons-nous  : l’Occident, et en premier lieu les USA, perçoivent toujours le monde avec les lunettes de Mackinder, de Spykman, de Brzezinski. Ils mènent toujours une politique d’encerclement du Heartland en installant des régimes politiquement hostiles autour de celui-ci, en subventionnant des ultra-nationalistes, bref, en créant un cercle de fer qui enserre un ennemi irréductible. Irréductible, éternel car généré constamment par les déterminismes de la géographie. D’ailleurs, c’est cette position privilégiée, protégée, qui a permis aux expériences socialistes de ne pas être balayées par les vagues d’interventions ou d’invasions.
Heartland, Rimland : quelle théorie pour l'espace maritime contemporain ? -  Les Yeux du Monde
Le monde de Nicholas Spykman. Kiev (K) est un des pivots.
  • Le souvenir des interventions blanches et Alliées, ainsi que l’invasion allemande de 1941 avaient laissé les soviétiques convaincus d’une chose  : Ils ne pouvaient pas tolérer l’existence de régimes hostiles à leur porte. Il fallait donc soit placer des régimes amicaux, soit repousser les frontières. Staline fit les deux  : il avança les frontières soviétiques1 et installa les Démocraties populaires, lesquelles devaient être des coalitions antifascistes. Elles n’ont décanté en régimes simili-soviétiques qu’a cause de la guerre froide. Pour les affaiblir, les américains ont financé et financent toujours des organismes comme le NED, National Endowment for Democracy, à hauteur de 135 000 000 de dollars en 2009, pour soutenir les actions pro-occidentales.
  • À la chute de l’URSS, la négociation avec les vainqueurs était la suivante  : la Russie serait entourée d’une zone neutre. Dans la perception de ses dirigeants, il s’agissait de quelque chose de vital. Dans la perception des occidentaux, la Russie devait ne pas se relever de la chute de l’URSS.
  • La séparation des républiques socialistes a créé une situation de déchirement. Non seulement un déchirement sentimental, mais surtout un déchirement économique. La politique de développement de l’URSS était celle de la complémentarité entre les différentes parties de celle-ci. L’Ukraine était un grenier à blé (grâce au tchernoziom, cette terre d’une richesse unique), un centre industriel, avec le Donbass, mais aussi un centre de haute technologie, avec l’avionneur Antonov. Cette organisation du travail, voulue à l’origine, dans les années 1920-1950 comme équitable, s’est transformée en système centré autour de Moscou. Cela a d’ailleurs entraîné des grognes importante. Mais toujours est-il que lorsque l’URSS a perdu ces territoires, cela a été l’équivalent d’un déchirement physique  : on lui avait retiré des organes vitaux. Les RSS devenaient des organes isolés, sans système central, tandis que le centre n’avait plus de périphéries.2
  • Les impérialismes européens -on parle souvent de l’Allemagne, mais la France a eu sa part du gâteau- ont pris la place vacante, pour intégrer l’Ukraine dans leur sphère économique. Mais, même sous une forme complètement différente de l’URSS, elle s’est relevée. Dans plusieurs pays, l’attitude vers la Russie s’est modifiée positivement. Les occidentaux ont alors durci le ton, et des régimes anti-russes ont été installés.
  • La Russie voit donc, dans les avances faites par l’occident à l’Ukraine, une poursuite du containement et du roll-back de la guerre froide. Politique elle-même fille du grand jeu mené par les anglais en Asie Centrale.Pour elle, l’intrusion de l’OTAN, de l’UE, ou de n’importe quelle organisation menaçante pour son leadership est intolérable. Elle le perçoit exactement de la même manière que les américains percevaient l’existence de rampes de missiles à Cuba en 1962.
  • Elle a le sentiment, en outre, que l’Occident lui tend un piège  : plus elle tente d’accentuer son contrôle sur un espace qui lui échappe, plus elle se montre agressive. Plus elle se montre agressive, plus elle est isolée sur le plan international. Plus elle est isolée, plus elle se sent menacée. Cependant, le temps joue aussi en sa faveur  : ses partenariats avec la Chine et le développement d’un espace d’échange en Asie la favorise à long terme. Le bloc russo-chinois est-il en revanche en mesure de défier l’Occident  ? Difficile à dire. Mais il faut reconnaître que la Russie applique à la lettre le proverbe ukrainien Qui remue le passé perd un œil ; qui l’oublie perd les deux.

L’Ukraine  : un enjeu et un théâtre.

Le fait que ces arguments soient en faveur de la Russie, cette peur sincère de l’attaque, cette peur sincère de l’encerclement, ne justifie pas tout. Les Ukrainiens eux-mêmes ont aussi leur mot à dire.

  • Une très large majorité de la population ukrainienne se sent simplement pris en otage dans des enjeux géopolitiques épuisants. De plus, les dirigeants ukrainiens étant hautement courtisés par les puissances impérialistes, ils sont le plus souvent corrompus jusqu’à la moelle. Aujourd’hui, l’échec total de la politique de vaccination contre la pandémie a montré la défiance avec laquelle les habitants et habitantes de l’Ukraine considèrent les discours officiels et les autorités.
Élection présidentielle ukrainienne de 2010 — Wikipédia
Elections de 2010 en Ukraine. En rose, la candidate pro-occidentale Timoshenko, en bleu le candidat pro-russe Ianoukovitch.
  • D’ailleurs, illustration de cela, le président Volodymyr Zelensky est un acteur qui jouait dans une série moquant la corruption. Il a bénéficié d’une campagne soutenue par le magnat des médias Ihor Kolomoïsky, lequel est plutôt considéré comme favorable à la Russie. Par ailleurs il s’est frontalement opposé à la ligne dure de Poroshenko, président sortant, issu de l’extrême-droite. Il n’est pas vraiment possible de placer l’Ukraine comme un simple pion docile de l’occident.
  • Le gouvernement ukrainien, bien que restant majoritairement pro-occidental, s’est montré particulièrement modéré dans son rapport à la Russie. Le président Volodymyr Zelensky a ainsi proposé à plusieurs reprises des rencontres avec Vladimir Poutine, ainsi que la mise en application des décisions prises à Minsk. Il a d’ailleurs été critiqué pour ses retraits de troupes ou pour sa libération de prisonniers, les fameuxBerkouti,ayant participé à la répression de Maïdan.
  • Cependant, l’intégrité territoriale de l’Ukraine est constamment menacée par une Russie qui lui dénie régulièrement toute légitimité à exister de manière indépendante. La prise de la Crimée a eu un impact énorme sur la population ukrainienne et a contribué à stimuler un ultra-nationalisme agressif. C’est ce qu’on voit dans l’apparition quasiment constante de symboles nazis ou néo-nazis dans les zones de fronts. Plus encore que le contenu idéologique, c’est le sentiment de rejouer l’histoire à l’envers qui explique ces choix. L’Ukraine nationaliste, en construction culturelle et historique, cherche ses héros dans les pires poubelles de l’histoire. Cela explique aussi le choix de s’approcher de l’OTAN et de l’UE. D’autant que la Russie traiterait plutôt l’Ukraine comme un confin, surtout son occident, tandis que l’UE la traiterait comme une interface, et en particulier son occident.
  • Tout comme la RDA et la RFA au moment de la guerre froide, l’Ukraine possède une conscience aiguë de sa place dans le cadre d’une guerre chaude entre Occident et Russie. Elle sait qu’elle serait un théâtre d’opération. Elle en connaît bien le coût. Si les régions les plus occidentales de l’Ukraine ont tendance à souffler sur les braises, comme à Lvov, les plus proches de la Russie redoutent une escalade. Elles sont plus proches à la fois culturellement, économiquement et affinitairement de la Russie. Contrairement à un certain nombre de discours l’Ukraine n’est pas unilatéralement en faveur d’une guerre.
  • La politique d’irrédentisme3 de la Russie s’est manifestée sur la Crimée, par l’annexion, sur le Donbass, par le soutien aux insurgés, mais aussi sur les États Baltes, en jouant sur le statut de non-citoyens des minorités russes dans ces pays. Cet irrédentisme stimule le nationalisme grand-russe et polarise les régions ciblées, accentuant les tensions. Si elle a permis des gains réels de territoires pour la Russie, elle rend, par contre, nettement plus improbable le fait que l’Ukraine (ou la Baltique) puisse consentir à rejoindre de nouveau l’orbite de Moscou. Là aussi, la fierté nationale et le sentiment d’être dépecé, pour ces pays, réduit drastiquement les marges de négociations.

Dans le fond, le jeu mené par les occidentaux ne peut qu’évoquer celui mené par les USA avec le Japon à la fin des années 1930. Le Japon était alors une puissance montante, avide de se tailler un espace propre (l’hypocrite sphère de co-prospérité asiatique, en réalité sphère de domination) dans un monde saturé par les puissances occidentales. Tant que cette montée en puissance pouvait s’exercer au détriment de l’URSS, le monde laissait faire. Mais face à la résistance de la Chine et à son échec à la frontière soviéto-mongole, le Japon s’est alors intéressé au butin accumulé par l’Europe en Asie du Sud-Est. Cette quête avide est devenue une menace. Et pour juguler cette menace, les USA ont sanctionné le Japon, lui ont coupé les vivres, l’ont privé du pétrole. En exigeant qu’il mette genou à terre devant eux, les USA ont laissé deux options au Japon  : soit renoncer à ses conquêtes, renoncer au sang versé, se laisser humilier. Soit tenter le tout pour le tout.

Si nous ne pouvons tout de même pas comparer la Russie de Poutine au Japon Shōwa4, la situation présente des similitudes. À trop vouloir humilier continuellement une puissance, à trop blesser l’orgueil national, on peut s’attendre à des actions brusquées, voir des tentatives de coup de force. Surtout que la société russe, contrairement aux sociétés occidentales, peut consentir beaucoup plus facilement à un affrontement direct. L’argument matraqué constamment de la lutte pour la survie est entré dans un grand nombre d’esprits.

Reconnaître ne veut pas dire accepter.

Notre dossier: guerre et révolution en Ukraine | Mediapart

Le fait que nous reconnaissions une légitimité aux deux discours (la Russie essayant de se protéger de l’Occident, l’Ukraine essayant de se protéger de la Russie) illustre bien une situation de blocage. Cette situation de blocage ne peut être réellement dépassée que dans le cadre d’une destruction de l’impérialisme. Un conflit dans cette région serait un désastre. Un désastre pour 44 millions d’ukrainiens et d’ukrainiennes qui ne demandent rien à personne, si ce n’est qu’on les laisse en paix. Un désastre pour l’occident et pour la Russie, dans un affrontement terrible. Cet affrontement pourrait prendre différentes formes  : guerre d’usure, grandes manœuvres, sièges de villes, terrorisme… Cette guerre pourrait s’internationaliser  : la France n’a t-elle pas de nouveau fait mention de la notion d’ennemi dans ses livrets militaires  ?

De plus, l’Ukraine possède une particularité qui pourrait menacer l’Europe entière. La Zone d’Exclusion de Tchernobyl, tout comme la réserve radioécologique d’État de Polésie au Bélarus, sont des espaces particuliers. Les sols et la végétations sont toujours contaminés par les retombées de la centrale de Tchernobyl. Non seulement des opérations militaires dans le secteur pourraient amener à leur relâchement (par l’atteinte portée aux sols ou l’incendie des forêts), mais l’accès à des produits contaminés pourrait aussi permettre la création de bombes radiologiques. Il s’agit d’un espace qui doit être sanctuarisé, ainsi que le personnel scientifique et technique de la zone.

Notre point de vue est double  : en tant que membre de l’ICOR, nous avons des camarades en Ukraine ou en Russie. Nous ne pouvons donc nous contenter d’un regard d’observateur étranger, complètement extérieur à la montée des tensions, ou, pire, caressant cyniquement l’hypothèse d’une conflagration est-ouest. De même, les cris lancés en direction de la Russie, comme ceux d’authentiques provocateurs tels que Raphaël Glucksmann, n’ont aucun sens. À quoi bon souligner les travers d’un régime étranger, aussi grands soient-ils, lorsque le confort, la richesse et les relations commerciales de notre propre pays sont bâties sur le crime et la complicité du crime. Poutine n’est pas en train de préparer une extermination de l’Ukraine, mais de vouloir l’intégrer de force dans son espace économique. La France ne vient pas au secours des Ukrainiens, mais vient défendre les investissements du Crédit Agricole ou de Gérard Mulliez, patron d’Auchan, dont les magasins sont présents là-bas. Cela vaut-il qu’on y laisse notre peau, puisqu’aucun de ces bourgeois ne risquera la sienne  ?

Notre action est en France. Notre premier ennemi, l’ennemi sur lequel nous pouvons agir, l’ennemi qui est notre bourreau quotidien, ce n’est pas la Russie. C’est notre propre bourgeoisie, nos propres exploiteurs, nos propres faucons avides de conflit. Cette croyance en une France moralement supérieure doit cesser  : regardons la réalité en face. Dans le cas d’une escalade militaire dans la région, l’action première que nous avons à faire est d’entraver au maximum toute implication de notre propre pays dans celle-ci. En second lieu, nous devons aider, soutenir, du mieux possible, ceux qui feront de même dans le camp adverse. Notre esprit ne doit pas être celui de va-t’en guerre, mais bien l’esprit de Zimmerwald, où, pendant la 1ere guerre mondiale, les pacifistes conséquents, les révolutionnaires, se sont réunis.

Zimmerwald Conference issues a call for immediate peace | Sky HISTORY TV  Channel
Plus que jamais, l’esprit de Zimmerwald doit être celui des communistes et des révolutionnaires.

1Le cas de la frontière polonaise est souvent utilisé comme récrimination, mais l’URSS a simplement pris position sur la ligne proposée par Lord Curzon en 1919-1920.

2Dans une certaine mesure, c’est ce qui est arrivé aussi à l’Autriche-Hongrie. Empire étendu au début du XXe siècle, morcellement d’Etats après la guerre. Vienne, qui était une capitale d’Empire, hypertrophiée, s’est retrouvée capitale disproportionnée d’un minuscule pays. Ce traumatisme joue un rôle de premier plan dans l’acceptation très large de l’Anschluss réalisé par l’Allemagne en 1938.

3Mouvement nationaliste réclamant l’annexion des territoires où vivent des nationaux « non rachetés » (sous domination étrangère).

4L’ère Shōwa est la période de l’histoire du Japon où l’empereur Shōwa régna sur le pays. Elle débute le 25 décembre 1926 et s’achève le 7 janvier 1989. Elle est aussi l’ère japonaise qui suit l’ère Taishō et précède l’ère Heisei. Elle est marquée par la conquête coloniale en Chine, par les crimes de masse commis lors de celle-ci, puis par la participation à la Guerre du Pacifique.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.