100 jours de guerre (2/2)

Une chute de régime est elle possible  ?

Croire en un changement de régime en Russie est douteux. Poutine, même si sa côte de popularité a grandement diminué, continue de représenter des éléments importants pour les Russes. Il incarne la sécurité et la stabilité, deux choses essentielles pour les habitants d’un pays qui est passé par des années 90 tumultueuses. L’angoisse de l’abîme, du vide, est très importante dans la population.

Poutine incarne aussi une certaine sanction des rapports de force entre les différentes composantes du pays  : siloviki (membres des services de sécurité / armée…), industriels, banques… même si les premiers semblent avoir pris un ascendant considérable depuis le Covid. Il incarne aussi une espèce de césarisme  : Le césarisme apparaît dans une situation d’ « équilibre catastrophique des forces », où aucun des camps en présence n’est en situation d’emporter la décision, et où de surcroît ils menacent de se détruire mutuellement. (Contretemps). En somme, il donne naissance à une forme de stabilité dans un pays qui est dans une situation explosive. C’est ce qui fait que la Russie est un pays particulier  : elle n’est pas fondamentalement une dictature, elle n’est pas totalitaire – même si la pression de la guerre cause forcément des manifestations qui s’apparentent à des «  moments totalitaires  » – mais elle a une forme de démocratie qui ne correspond pas à celle à laquelle nous avons l’habitude.

L’esprit du gouvernement russe

Ainsi, la Russie est construite, dès 1999-2000, autour de plusieurs notions  : celle de la «  démocratie souveraine  » tout d’abord. Elle borne les limites du consensus démocratique autorisé. Mettant en avant le respect des institutions et de la stabilité du pays, elle exclu tout ce qui peut être considéré comme représentant une «  aventure  »  : ainsi, les «  agents de l’étranger  », les «  extrémistes  » (de droite ou de gauche) sont censurés. Les partis politiques qui peuvent se présenter sont soumis à des critères bien précis et sont manipulés par une forte dose d’ingénierie électorale  : des partis d’opposition sont montés ou mis en avant pour capter le vote d’une part des mécontents. Ainsi le Parti libéral-démocrate de Russie était le parti des libéraux. Les nostalgiques de l’URSS ont le KPRF. Russie Juste s’adresse à «  l’homme du travail  » selon ses dirigeants. Mais ces partis sont d’accord avec Russie Unie sur les questions centrales. Il ne sont que des oppositions de pure forme. Ils sont une opposition qualifiée de systémique  : une opposition qui s’intègre dans le système. En revanche, il n’y a pas de place pour une opposition anti-systémique, qui remet en cause le système.

Autre notion, la «  verticale du pouvoir  » et la «  dictature de la loi  ». Le chaos décentralisateur des années 1990 (dans lesquels Elstine a encouragé à ce que les régions prennent le plus de compétences possibles) et la corruption constante sont deux ennemis du pouvoir. Poutine a comme ambition de contrôler la Russie et de la mettre en ordre de marche. Pour contrer les baronnies locales, il impose ses propres relais et un contrôle strict et vertical. Pour lutter contre la corruption et les tendances centrifuges, il impose une loi inflexible. Cependant, des marges de manœuvre existent, car le capitalisme russe possède aussi des intérêts puissants et qui lui sont propres. S’il a stratégiquement intérêt à ce que le pays soit plus ordonné, les contradictions internes jouent un rôle important dans la difficulté de moderniser le pays. Il en résulte alors un certain équilibre entre les forces.

Mais cet équilibre instable est précaire, et il existe des dynamiques internes qui contribuent à ce que la nature du régime évolue avec le temps. Poutine était un libéral – conservateur durant ses premiers mandats, en somme de 1999 à 2012 environ. Durant cette période, il a donné une image d’un partenaire de l’occident, qui arrimerait la Russie à l’Europe. À la suite de la crise économique de 2008, laquelle à brisé le pouvoir des oligarques, puis des contestations de la période 2011-2012, la tonalité du discours s’est transformée. La dimension conservatrice est passée au premier par rapport à la vision libérale. L’État est devenu plus impliqué dans les affaires économiques.

Une philosophie sociale-réactionnaire

Certains y ont vu une espèce de «  socialisme light  ». Des communistes égarés par le campisme, mais même des libéraux effrayés de la mainmise de l’État sur certains secteurs clés. Or, si la Russie a été obligée de maintenir des protections datant de l’URSS (notamment un âge de départ à la retraité resté bas jusque récemment), il ne s’agit pas de mesures de transformation de la société, mais bien de mesures de stabilité et de consensus. Poutine ne construit pas de socialisme, il serre les rangs pour affronter les tempêtes, chose que chaque pays suffisamment puissant au plan international pour être autonome, mais incapable d’exercer une domination importante, est obligé de faire.

La philosophie qui sous-tend l’action du gouvernement a évolué. De plus en plus, Vladimir Poutine fait référence à des penseurs réactionnaires  : Ivan Iline, Nicolas Berdiaev, ou… Alexandr Soljenitsyne. Celui-ci écrivait  : « la notion de liberté a été déviée vers un débridement des passions donc du côté des forces du mal. Les droits de l’Homme ont été placés si hauts qu’ils écrasent les droits de la société et détruisent celles-ci. L’idéologie régnante qui met au-dessus de toute l’accumulation de biens matériels, le confort trop prisé, entraîne en l’Occident un amollissement du caractère humain, un déclin massif du courage et de la volonté de se défendre  ». Quant à Ivan Illine  : :« La Russie a besoin d’une dictature ferme, national patriotique et inspirée de l’idée libérale. [Son] chef doit être guidé par l’idée du Tout et non par des motifs particuliers, personnels ou partisans. […] Il frappe l’ennemi au lieu de perdre du temps, il mène le peuple au lieu d’être à la solde des étrangers. »

De plus en plus, le triptyque « autocratie, orthodoxie, vie nationale (narodnost) » s’impose. Dieu est entré dans la constitution de 2020, ainsi que le mariage exclusivement hétérosexuel. La Russie connaît une transformation conservatrice amplifiée par le fait qu’elle n’ait pas connu d’équivalent à mai 1968. D’ailleurs les observateurs extérieurs notent que, depuis le Covid, l’entourage de Vladimir Poutine s’est restreint. Les rapports de forces entre les différentes composantes de l’État Russe semblent avoir changé progressivement vers un accroissement du pouvoir des siloviki. C’est cet isolement, ce sentiment obsidional (d’état de siège) qui explique une tendance à ce que la politique extérieure deviennent plus rigide et plus brusquée. Mais si la popularité de Poutine baisse sans cesse, les Russes sont hostiles par dessus tout à un changement de régime. Difficile d’y voir une issue pour le moment, à moins d’un cataclysme.

L’effet domino de la guerre

Si le théâtre des opérations est limité à l’Ukraine, l’onde de choc de la guerre se diffuse bien plus largement.

Ainsi, en France, parmi les conséquences les plus visibles, la hausse du coût de nombreux produits de consommation courante. Elle est directement liée au conflit ukrainien, notamment pour les produits agricoles provenant de ce pays. Mais elle est aussi la conséquence de la rupture des relations économiques avec la Russie, tant par rapport aux sanctions qu’aux contre-sanctions prises par la Russie. Enfin, il existe un effet multiplicateur, relié à la panique des marchés ou à la spéculation à la hausse sur les produits de remplacement. En dernière instance, quelque soient les raisons, ce sont toujours les mêmes catégories sociales qui paient le prix de ces événements. Cependant, les mouvements comme le Gilets Jaunes ne semblent pas reprendre  : les hausses, même extrêmement fortes, paraissent moins «  arbitraires  » et «  injustes  », tandis que la période électorale anesthésie tout. Le NUPES par exemple, par la voix de Mélenchon, déclarait qu’il fallait mieux voter pour eux que faire la grève. C’est peut-être partiellement vrai, mais cela contribue à temporiser une situation de conflit social qui finira par exploser.

On note d’ailleurs que la politique du gouvernement français est nettement moins interventionniste que celle d’Allemagne par exemple. L’Allemagne a ainsi débloqué des aides supplémentaires, baissé les taxes sur les carburants, et fourni un ticket unique de 9€ mensuel permettant l’accès à l’ensemble des transports en commun. On ne peut que saluer.

En Europe

En Grèce, pays vulnérable, l’inflation a débouché sur la colère. Le 2 mai, le pays est figé par une grève massive dans le pays. Si le gouvernement est résolument aux côtés des ukrainiens et de l’OTAN, une partie importante de la population, notamment autour des puissants syndicats et partis communistes, a contribué à entraver la livraison d’armes. Étant donné la place stratégique du pays et son importance, le groupe aéronaval français stationne désormais dans ses eaux. Une manière de mettre une pression supplémentaire. De plus, la Grèce s’est retrouvée dans une situation gênante  : elle a saisi un pétrolier russe contenant du pétrole iranien. En rétorsion, l’Iran a intercepté et arraisonné deux pétroliers grecs dans le Golfe Persique. De quoi contribuer encore davantage à envenimer la situation.

La Hongrie, dirigée par le président d’extrême-droite Orban, est apparue comme la fausse note dans l’unanimité européenne. Le gouvernement hongrois a ainsi refusé d’appliquer des sanctions sur le pétrole. Il s’est également arrangé pour que certaines personnalités, à l’image du patriarche Kirill, chef de l’Église Orthodoxe, soient exemptés de sanctions. Officiellement, pourtant, il soutient la politique de l’UE. Il a ainsi déclaré  : «  Nous condamnons l’agression de Poutine, l’attaque contre un État souverain. Nous disons “non”, et cela pour toujours, à tout effort visant à restaurer l’Union soviétique. » Cette phrase est intéressante à plus d’un titre  : elle permet d’amalgamer l’attaque de la Russie avec la politique soviétique, salissant encore la mémoire de l’URSS. Elle permet aussi de se défausser  : puisque la Russie ne cherche pas à restaurer l’URSS, la Hongrie peut donc se raviser. Mais surtout, la guerre lui permet de resserrer son contrôle sur le territoire  : Orban a pris prétexte de la situation de guerre pour suspendre une partie des libertés démocratiques. Le 24 mai, il a ainsi proclamé l’état d’urgence, permettant de “restreindre ou de suspendre purement et simplement les droits fondamentaux de chacun” selon l’ONG TASZ.

En Allemagne, la question du réarmement pose, en dernière instance, la question des rapports de force au sein de l’UE. Depuis le traité de Rome en 1957, le consensus autour duquel se sont construit les rapports entre Allemagne et France est simple  : La France gère la politique et l’Allemagne l’économie. La France possède donc une armée qui lui permet de gérer la projection de force, un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU et l’arme atomique, tandis que l’Allemagne concentre plusieurs des grands fleurons de l’industrie. Aujourd’hui, avec les changements liés à la guerre, cette répartition des rôles peut ne plus fonctionner. L’Allemagne deviendrait donc de nouveau une puissance dans l’ensemble des domaines. De quoi effrayer la France, laquelle n’aurait plus ni le dynamisme économique ni les fonctions «  régaliennes  » de l’UE.

Pour le monde

Dans l’ensemble, la focalisation de l’attention mondiale sur le conflit en Europe contribue à accentuer l’instabilité internationale et accélère des processus déjà présents avant la guerre. Elle est un catalyseur des tensions. L’occident, qui connaît un déclin relatif, voit celui-ci accru par le fait de devoir couvrir une nouvelle situation de conflit. L’arrêt de certaines opérations menées par la occidentaux, les concessions qui peuvent être faites à des alliés contre la Russie (nous pensons ainsi à la Turquie), peuvent contribuer à l’émergence de nouveaux foyers de conflits ailleurs dans le monde. Cela peut d’ailleurs bénéficier à des mouvements en butte à l’impérialisme français, par exemple.

L’avenir du monde est incertain, et de nombreuses possibilités existent. La fracture qui s’ouvre entre Russie et UE, aujourd’hui, pose un grand nombre de questions. La manière dont cette guerre se résoudra et la politique qui sera menée vers la Russie sera déterminante  : elle définira la nouvelle géométrie du monde. Si l’UE et la Russie restent séparés par une frontière étanche, cela contribuera à renforcer le poids de l’autre bout du monde, de la Chine et de l’espace Indopacifique. Car aujourd’hui, l’Occident ne possède plus la capacité de faire la pluie et le beau temps partout sur le monde. Les nouvelles puissances montantes, particulièrement les trois grandes puissances continentales d’Asie, qui pèsent la moitié de la démographie terrestre, ont leur mot à dire.

Pour nous

Pour nous, cette guerre est désastreuse à plus d’un titre. Premièrement par son coût humain. Ensuite parce qu’elle contribue à ouvrir la voie à une accentuation des pressions politiques et économiques sur le peuple en général Enfin car elle ouvre aussi la voie à de nouvelles conflagrations plus importantes et d’autres boucheries. Elle fracture l’unité internationale de celles et ceux qui subissent le joug de l’impérialisme et de l’exploitation.

Nous n’avons pas confiance dans les gouvernements pour assurer la paix, même si nous continuons de militer en faveur d’un armistice immédiat et de l’ouverture de négociations sérieuses, dans lesquels le besoin de sécurité des deux pays impliqués peut être pris en compte réellement.

Nous avons en revanche foi dans les organisations populaires des pays belligérants, lesquelles peuvent aussi gagner du terrain. Nous appelons à les soutenir et à diffuser leurs mots d’ordre.

Cependant, l’ensemble des mesures locales ou nationales se heurte à le tendance générale au conflit  : tant que l’accaparation capitaliste domine un monde aux ressources limitées, il ne peut exister de paix réelle. C’est uniquement lorsque les forces révolutionnaires auront pu ériger des bastions suffisamment puissants, que les puissances impérialistes seront brisées, que nous pourrons espérer connaître une vraie paix.

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