Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire – Partie II

La partie I de cet article est disponible ici

La brochure en format PDF est disponible ci-dessous: 

LE CAMP RÉVOLUTIONNAIRE GANGRENÉ PAR LE RÉFORMISME

Que ces idées soient répandues dans la société, soit.

Ce qui devient plus grave, c’est qu’elles sont aussi, in fine; très présentes chez ceux qui, pourtant, se targuent de les rejeter.

Ainsi, même au sein des sphères idéologiquement anarchistes ou communistes, habituellement promptes à clamer leur idéologie révolutionnaire, la pression des élections entraine un phénomène dialectique particulier. Tout comme, en géologie, la chaleur et la pression donne naissance à des roches métamorphiques, ici, elle donne naissance à une chose d’une nature nouvelle. Les discours révolutionnaires se craquellent, et, derrière leur vernis, réapparait le fond réformiste. Quant à la radicalité, elle s’évanouit au profit du pragmatisme réformiste.

Pourquoi ?

Fondamentalement, la raison est un certain pragmatisme stratégique. Ce pragmatisme stratégique est articulé autour d’une idée maître : l’idée que la stratégie s’accommode très bien de louvoiement incessants, qu’il est possible de pouvoir courir deux cibles en même temps. C’est là une faille de raisonnement majeure, laquelle aurait hérissé le poil de Clausewitz lui-même.

Ce pragmatisme stratégique est le reflet, dans une certaine mesure, d’un rapport étroitement individuel aux questions politiques: certains, ainsi, avancent qu’il est possible de participer et de militer pour les premiers et deuxièmes tours électoraux, mais également d’être présent pour le troisième tour social. Factuellement, ceci est vrai.

Cependant, les questions politiques ne sauraient se satisfaire d’un traitement individuel.

Ceux qui votent par dépit, quelle ligne tiennent-ils, tiennent-elles, devant les masses ? « Votez en bonne foi, si ça ne marche pas, on s’émeutera. » Cette ligne est non seulement fausse, mais toxique. Toxique car elle inféode les masses au bon vouloir des urnes, à ce jeu pourri et truqué. Ce discours flatte la démocratie bourgeoise, estime qu’elle peut déboucher sur une issue positive, qu’elle représente le pouvoir populaire. En somme, elle lui donne une légitimité qu’elle ne devrait pas avoir.

Si Jean-Luc Mélenchon gagnait, demain, son programme serait inapplicable, comme l’était celui de François Hollande, pourtant outrancièrement modéré. Non pas par manque de volonté personnel, non pas par lâcheté, mais tout simplement parce que le cadre ne le permet pas. Ce cadre est celui, dessiné par la bourgeoisie, pour satisfaire ses intérêts tout en maintenant la pression populaire à un niveau acceptable. Le résultat serait un gouvernement croupion des intérêts de la bourgeoisie, d’autant plus féroce dans sa répression des mouvements sociaux du fait que la bourgeoisie n’aie strictement aucun remords à le faire haïr.

Cette double stratégie ne correspond qu’a brouiller les pistes, à semer le désarroi et la démoralisation au sein des masses, à les guider vers l’abattoir social-démocrate. En un sens, elle ressemble au programme de transition comme un fruit pourri en ressemble à un autre.

Si, tactiquement, il est possible de se présenter à des élections, ceci ne saurait être compris autrement que comme un baromètre, un appui tactique, une tribune : dénoncer leur teneur, leurs cadres étroits, dénoncer le fait que le pouvoir réel est ailleurs.  En l’occurrence, aucun candidat, aucune candidate ne le fait, toutes et tous respectent cet espace clôt comme un lieu de démocratie.

Ce pragmatisme est également le reflet d’autre chose, d’une faille dans la solidité idéologique. Bien souvent, les lois objectives de la société, les lois du capitalisme, sont ravalées au rang de fétiches. Elles sont priées, elles bénéficient d’un culte, mais, dans le fond, sont perçues comme des superstitions, des croyances. La nature de classe de l’Etat, l’impossibilité de l’amender, la dictature de la bourgeoisie… ces concepts fondamentaux sont soudain relativisés, réduits, oubliés, en face de l’irruption du réel. Bien souvent, l’adhésion idéologique reste superficielle, la compréhension peu profonde, et cela se ramène bien souvent à une sympathie pour tel ou tel courant, mais non au fait d’en devenir militant.

D’une part parce que ces faits absolus sont traités de manière relative, d’autre part parce que la pression, la peur, l’emporte sur la raison.

L’Education Nationale fait un travail de qualité dans son formatage des esprits. La promotion du vote est un enjeu constant. En sixième, en seconde, la démocratie athénienne et la république romaine servent à légitimer la forme de gouvernement actuel comme étant la meilleure, issue de 2000 ans de maturation. La Révolution française s’y adjoint, ainsi que d’autres chapitres, pour enfoncer le clou : le système démocratique bourgeois n’est pas parfait, mais il est le meilleur. Tout ce qui s’en écarte emmène irrémédiablement vers cette nébuleuse dépolitisée nommée « totalitarisme. »

Faisant d’une pierre deux coups, elle imprime une image de terreur dans la tête de chaque écolier : le communisme est le mal ; Hitler est égal à Staline…etc. Cette anticommunisme, bien imprégné, fournit une couche solide, efficace, pour prémunir la jeunesse contre l’adhésion aux idées communistes. Elle forme un des socles du cordon sanitaire, qui ne se retrouve pas contre le trotskisme et l’anarchisme.

L’Education Civile -maintenant également Morale- fait le reste : voter est l’acte démocratique suprême, celui qui couronne la vie politique, le seul légitime. Ne pas voter est un acte de trahison : celui qui ne vote pas perd tout ses droits de critiquer, il laisse le « mal » gagner.

Pourtant ce chantage produit sa propre contradiction. Debut avril, l’Unité Communiste a ainsi publié une brochure nommée Dernière ligne droite avant l’élection. Ce passage permet de répondre à cet argument :

« N’est-ce-pas une splendide inversion de logique ? Si nous acceptions de jouer ce jeu truqué, en déclarant qu’il est valide, valable, qu’il est dans les règles, nous serions -là- moralement liés à son résultat. En d’autres termes, si nous jouons le jeu, nous devons en accepter l’issue.

Lorsque François Hollande fut élu, notre organisation n’existait pas encore. Mais ses militants portaient déjà ce mot d’ordre. La gauche qui a élu Hollande, Mélenchon y compris, avait donc donné sa voix, sa validation, à l’homme, au gouvernement, qui liquida le plus le code du travail et la protection sociale dans la Vème République.

Quelle légitimité ces porteurs du fléau ont ils à le critiquer après coup ? Aucune.

Dans les publications de 2012, émises par nos militants, nous annoncions ce résultat. La bourgeoisie avait choisi Hollande comme son fer de lance. Le soutenir signifiait se compromettre avec lui. Voter signifiait accepter le jeu truqué. Voter signifiait donc le considérer comme légitime et démocratiquement élu.

Dans un placardage anti-électoral, daté de 1906, signé d’Albert Libertad : Le criminel c’est l’électeur, les anarchistes pointaient du doigt, avec une rare raison, ce jeu truqué. Ce texte n’est pas vieilli, n’est pas obsolète. Il est encore un credo,  moralisateur certes, mais, sur le fond, juste.

Nous ne jouons pas les jeux truqués de la bourgeoisie, nous ne leur donnons pas notre validation. »

De fait, ce travail de terrorisme civique est un exemple d’intelligence, il est un succès à tout point de vue et a su magnifiquement mouler les esprits. Il est le point de naissance de cette peur atavique qui s’empare de nombreux militants et militantes. De plus, il se marie parfaitement avec un autre aspect, celui de l’épouvantail frontiste.

La peur du F.N. est telle que même des organisations communisantes appellent à lui faire barrage, en votant pour le candidat favori de la bourgeoisie lui-même, Emmanuel Macron. Ainsi, le tour de passe-passe, le chantage au vote utile, contre la droite et l’extrême-droite, fonctionne. La balle est au centre.

L’ironie de la chose est d’autant plus palpable que la vérité, triste, est que chaque gouvernement, à peu de choses près, aura comme programme celui que les grands monopoles, les trusts, les cartels de la bourgeoisie choisiront pour elle ou lui. La marge de manœuvre est, d’une manière générale, tellement restreinte qu’elle en est inexistante en pratique.

D’autres formes de participation honteuses existent, souvent maquillée sous les ors du centrisme. Celles-ci mettant sur le même plan l’abstention et le vote, la participation au jeu des bourgeois et sa dénonciation. Dans le discours de ces organisations, ni l’un ni l’autre ne suffit. C’est une vérité que même les réformistes franc n’hésitent pas à tenir. Cependant, en mettant sur le même niveau la dénonciation du système démocratique-bourgeois et la participation à ce jeu, cela revient à ne pas dénoncer le cadre de cette dernière et à la considérer tout aussi valable que la première.

Cela revient donc à ne pas dénoncer le système électoral pour ce qu’il est réellement, une mascarade ; à ne pas poser politiquement les questions ; à soutenir en sous-main les candidatures de certaines listes. C’est une manière parfaitement centriste d’aborder les choses.

Ceux et celles qui déclarent leur opposition au capitalisme, qui ont conscience de tout cela, qui militent contre ce système, mais qui acceptent ses règles et son jeu, s’inféodent au réformisme.

Pourtant, il serait faux de se contenter de monter sur un piédestal et de clamer cela. Les organisations révolutionnaires ont leur part de responsabilité dans l’hégémonie réformistes. Etant les seules forces d’opposition réelles au capitalisme, à l’impérialisme, elles sont même dans une situation de responsabilité totale et absolue.

Ce qui fait la force du système capitaliste, ce n’est pas qu’il est -dans l’absolu- solide. Ce système est un colosse au pieds d’argile, miné de contradictions internes, pourrissant et putréfié. Sa force est relative. Elle est relative à la faiblesse des organisations révolutionnaires.

La présence des idées réformistes, au sein des masses comme au sein des militants et militantes anticapitalistes, est le fruit de la faiblesse et de la désorganisation du camp révolutionnaire au sein de l’Etat français.

Comment reprocher à la bourgeoisie, à la petite-bourgeoise, à l’aristocratie ouvrière, aux réformistes de ne pas être contre le système électoral ? Celui-ci sert particulièrement bien leurs intérêts, sert leur cause.

Seules les organisations révolutionnaires peuvent porter un discours révolutionnaire, il ne saurait surgir de la bouche de leurs ennemis, ni ex-nihilo.

 

Une pensée sur “Du réformisme à l’opposition extra-parlementaire – Partie II

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *