L’ultime avertissement du GIEC

Occulté par la guerre, le rapport du GIEC est passé à peu près inaperçu. Ou presque : il a été mentalement rangé dans la case des « crises abstraites » au profit de l’omniprésence des crises concrètes. Pourtant, il est alarmant. La question de la radioactivité est revenue sur le devant de la scène avec la question des poussières de Tchernobyl et des combats autour de Zaporojie, mais ces évènements, bien que graves, ne peuvent occulter une tendance de fond inéluctable : nous marchons vers une catastrophe mondiale.

Pour résumer brièvement ce rapport  :

  • Les dispositions prises lors de l’accord de Paris, +1,5 C°, se traduiront néanmoins par un impact important sur les disponibilités en eau et en nourriture, particulièrement en Afrique, en Asie, ou dans les Îles.
  • Dans ces régions, il faut s’attendre à un développement du stress thermique (l’impossibilité de maintenir son corps à des températures normales), du stress hydrique (moins de 1700m3 d’eau par an et par habitants), un développement de maladies nouvelles, une dégradation de la qualité de l’air et une plus grande mortalité.
  • Une division par deux des aires de répartition des espèces animales et végétales, avec un phénomène de désertification et de migrations massives à la clé. Le GIEC note un déplacement de la plupart des espèces vers les pôles.
  • Le GIEC souligne un manque de volonté politique de la part de la grande majorité des pays, ce qui se traduit par des perspectives d’évolution allant vers +2,7 C° d’ici la fin du siècle. Dans certaines projections, la Terre est déclarée inhabitable d’ici 2500.

Non seulement le grand écocide se poursuit, mais il s’amplifie. La nature subit des ravages qui s’amplifient, les espaces sauvages se restreignent, se fragmentent. Non seulement cela est un crime en soi, mais c’est également une destruction des bases naturelles qui permettent la vie.

Ces questions vitales sont, une nouvelle fois, remisées dans un coin sombre de l’esprit, et dans des promesses creuses de candidats aux élections présidentielles. Elles sont remises à plus tard, réduites à des abstractions. Lorsqu’elles sont posées, elles le sont sous la forme de culpabilisation des plus pauvres, tandis qu’on observe clairement que la pollution est, comme tout, une affaire de classes sociales.

Nous n’aimons pas être mis non plus devant le sentiment de mortalité. Et ce, tant individuellement que collectivement. Pourtant, il est clair que des bouleversements se préparent. Nous ne voulons pas employer des comparaisons douteuses, telles que la «  grenouille dans la casserole d’eau  ». Mais il y a une réalité  : les transformations sont difficilement visibles, paraissent lentes, ou même sont noyées par des aléas du quotidien. On peut prendre en exemple les propos de Pascal Praud «  Le réchauffement climatique alors qu’il fait moins 3 ce matin dans les Yvelines. Donc bon hein  ».

La réalité est que non seulement ce changement climatique se manifeste par une entropie (une tendance au chaos) plus grande  : cela explique les vagues glaciales comme les sécheresses. Mais il fonctionne aussi par bond qualitatif. C’est à dire que l’apparente stabilité ou lenteur d’évolution peut masquer un effet domino qui bouleversera avec une ampleur sans précédent -exceptés les éruptions volcaniques ou les astroblèmes- le climat.

Don’t look up.

Le film Don’t look up, sorti à la fin de l’année passé, avait permis de poser la question de la négation du danger, voire même de l’opportunisme face au danger. Loin d’être une caricature grossière, le film a été salué par les chercheurs et les chercheuses (et en l’occurrence particulièrement les chercheuses) comme représentant parfaitement le climato-scepticisme agressif. Nous pouvons revenir sur l’échange de Pascal Praud, accompagné d’Elisabeth Levy. Face à Claire Nouvian, militante écologiste le ton a été donné  : «  C’est vous qui êtes folle, c’est vous qui êtes dingue !  » hurlait Mme Lévy. «  Ce que vous dites est parfaitement ridicule et désagréable pour ceux qui vous reçoivent […] Vous avez le droit d’écouter les autres plutôt que donner une image ridicule et hystérique de votre pensée  » ajoutait Pascal Praud.

Le message écologiste, qui remet en cause certains fondements parmi les plus centraux de la société capitaliste, n’est pas le bienvenue sur les plateaux de l’infotainement, cette information-divertissement. Elle sucite trop l’inquiétude. Elle n’est pas non plus compatible avec la ligne directrice du capitalisme  : favoriser le plus possible les échanges et les ventes, accélérer la rotation du capital. Que tout ce qui soit acheté soit consommé, remplacé, le plus vite possible.

Car l’écologie concrète pose plusieurs questions  : la consommation d’une part, mais surtout la production des marchandises et leur sens. Et ça, le capitalisme ne peut le tolérer.

La guerre en Ukraine est, là encore, un exemple intéressant. Elle a fait surgir la guerre dans un espace mental jugé sécurisé. Les propos répugnants, piochant dans un inconscient raciste, de certains commentateurs l’ont très bien illustré  : «  on se croirait en Syrie ou en Afghanistan  !  ».

Cette guerre est celle d’une pression géopolitique, basée sur le redécoupage du monde entre puissances. Elle reste, quelque part, une guerre de luxe, c’est à dire une guerre basée sur le désir d’expansion, sur le désir d’accroissement – bien que la question de la sécurité territoriale joue un rôle de premier plan dans l’univers mental russe.

Avec la destruction programmée des terres arables, avec les menaces sur la sécurité alimentaire, d’autres guerres peuvent naître. Dave Reay, directeur du Climate Change Institute, déclarait que le changement climatique  : « menace de détruire les fondements de la sécurité alimentaire et en eau, de la santé humaine et des écosystèmes et, finalement, d’ébranler les piliers mêmes de la civilisation humaine ». Il y a là une toute autre dimension. La guerre pour la survie alimentaire sera d’un tout autre ordre, menée avec l’énergie du désespoir.

La question des réfugiés, on l’a vu, est une question à géométrie variable. Or, l’évolution prédite par le GIEC est effrayante  : « Près de la moitié de l’humanité vit dans la zone de danger – maintenant. De nombreux écosystèmes ont atteint le point de non-retour, maintenant. Les faits sont indéniables. » déclarait Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU. Ces 3,5 milliards d’être humains, au minimum, sont menacés d’être déplacés. Ceux-là, il est douteux qu’ils soient soutenus avec la même ferveur hypocrite.

Intégrer les conclusions du GIEC  : agir pour l’humanité et pour la nature.

L’humanité, dans un sens, est à un croisement de son histoire. La question de savoir si nous pouvons dépasser ce cap difficile  : celui de la lutte entre les désirs individualistes et celui de la mise en avant de l’intérêt général de l’humanité. Nous avons pu voir lors de la Pandémie que les volontés de dépasser ces limites individuelles existent largement. Il existe un réel désir de dépassement, d’émulation, d’avancée commune et de solidarité.

Mais il manque les cadres pour y parvenir, c’est à dire les espaces organisationnels, politiques, qui permettent la prise de conscience de cet intérêt profond, et qui peuvent contrebalancer la propagande consumériste. Propagande omniprésente qui résume la valeur de la vie humaine à ses possessions de biens de consommation. Nous ne blâmons personne et nous ne voulons pas donner de leçons de morale  : il est logique de penser comme ça. C’est pour cela que notre tâche est de fournir les moyens de dépasser ce raisonnement, d’y inclure l’humanité comme ensemble et la nature.

Ces cadres sont embryonnaires  : les pays dominants ne veulent pas entendre parler de baisse de la consommation et du niveau de vie, les pays qui émergent ne veulent pas que ces goinfres pollueurs leur fassent la morale. De même, il est difficile à entendre, pour les classes populaires, pour celles et ceux qui triment jour après jour, qu’il faille renoncer aux loisirs et à la consommation alors que la grande bourgeoisie se pavane en jet privé.

C’est là où le mouvement communiste, nous le pensons, peut jouer un rôle. Il ne limite pas les questions écologistes à des questions de consommation individuelle. Il les pose en termes de production, en termes d’échanges inégaux entre Nord et Suds économiques, en termes de classes sociales et surtout en termes de pouvoir, de capacité à réellement transformer ces rapports.

Comme nous l’avons mentionné dans des articles précédents, nous avons besoin d’une écologie totale, de passer d’une prédation des ressources naturelles à une politique planifiée, régulée, de développement qui part des ressources disponibles et de leur gestion à long terme. Un changement de perception de notre environnement  : non plus comme une ressource qu’il faut exploiter, mais comme le partenaire nécessaire.

Il n’existe pas de moyen termes entre les deux  : soit nous parvenons à conquérir, par la lutte, la possibilité de construire cette société nouvelle  ; soit nous connaîtrons des cycles de crises constantes, avec un épuisement progressif de ressources irremplaçables, condamnant l’humanité à végéter dans une Terre devenue une prison polluée.

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