La Bataille pour l’histoire. II

Faire évoluer notre regard sur notre histoire.

Du côté des léninistes, un problème similaire s’est posé  : que faire de l’histoire  ? Aujourd’hui, il est rarissime qu’un militant ou une militante rejette en bloc l’existence du Goulag, des purges, des famines. La publication d’expériences, réelles, de répression, a rendu impossible le fait de maintenir la ligne de défense des années 1920-1930.

Dans le même temps, le courant anticommuniste totalitaire à pris une ampleur immense, appuyée par C.-J. Friedrich, Z. Brzezinski, R. Conquest, H. Carrère d’Encausse… Cette conception totalitaire s’est d’ailleurs appuyée sur les analyses de Léon Trotski, qui, parmi les premiers, avait commencé à employer ce terme. I. Deutscher, un des grands spécialistes de L. Trotski, indiquait ainsi que celui-ci écrivait, avant son élimination, un texte sur la question. «  Le socialisme n’aurait aucune valeur s’il n’apportait non seulement l’inviolabilité juridique, mais aussi la pleine sauvegarde des intérêts de la personnalité humaine. Le genre humain ne tolérerait pas une abomination totalitaire sur le modèle du Kremlin.  »1 Il est possible de retrouver notre analyse sur cette question dans les brochures précédemment rédigées.2.

La domination presque sans partage du paradigme totalitaire, ainsi que la très grande difficulté pour trouver d’autres sources que celles pré-cité, a obligé à un revirement même chez les militants et militantes communistes. Ne pouvant ignorer les témoignages et les coups de boutoir de la part de la bourgeoisie, une nouvelle ligne de défense s’est construite  : retourner l’histoire des trotskistes et des anticommunistes.

Tous les événements mis en avant par les autres historiographies sont inversés. Staline, de méchant omniscient et omnipotent est placé comme une figure de pouvoir compétente, œuvrant inlassablement à la création du socialisme, manœuvrant avec génie pour changer la société. Il faut préciser que la responsabilité des militants et militantes communistes n’est pas totale. En faisant de Staline le maître déifié de l’URSS, les anticommunistes ont validé intégralement le culte de la personnalité. Il en est de même pour les révisionnistes khrouchtcheviens et pour les trotskistes. «   On se limite en substance à dénoncer, comme étant la cause de tous les maux, les défauts personnels de Staline. On reste dans le domaine du culte de la personnalité. Auparavant tout le bien était dû aux qualités positives, surhumaines, d’un homme. Actuellement, tous les maux sont dus aux défauts exceptionnels et même ahurissant de ce même homme  », écrivait Togliatti.3

Cette contre-histoire totalitaire se nourrit donc à la fois de bases similaires à celle des anticommunistes, notamment au niveau des processus de prise de décision et des rapports de pouvoir, mais en adjoignant à cela le fait de «  tordre le bâton dans l’autre sens.  » En somme, tout ce qui est dit, tout ce qui sert comme procédé d’accusation, est soit déformation anticommuniste, soit un mensonge.

Sur ces fondations, l’histoire apologique de l’URSS devient une justification du récit totalitaire. L’arrivée au pouvoir de l’équipe de direction stalinienne est toujours présentée comme une période de dépérissement démocratique, mais justifiée au nom de la nécessité, alors que la réalité est nettement plus complexe4 et les processus qui sont arrivés à maturité sous Staline avaient déjà commencé sous Lénine. Ils ont par ailleurs été vivement combattus par la direction nouvelle, qui a tenté à plusieurs reprises de ressusciter la démocratie populaire.5

L’histoire de la répression est commune aux deux côtés de la barricade. Une histoire téléologique et policière, dans laquelle le scénario suit une trame unique et bidimensionnelle. La lutte contre les oppositions, les tourments de la révolution culturelle stalinienne, les purges, les procès s’enchaînent et culminent avec la iejovchina, prélude à la guerre. Elles sont jugées comme étant «  un mal nécessaire  » avec des «  erreurs  ». Mais elles ne remettent pas en cause un postulat  : la toute puissance de la direction sur un Parti obéissant et efficace. Surtout, elles escamotent un pan important de la question  : celles des insuffisances, des dysfonctionnements, des incompréhensions, des actions et des rétroactions.

Il est possible d’invoquer la faiblesse des sources pour justifier cette analyse. Ce désert est un fait. Mais d’une part les «  staliniens apologiques  » ont opté pour les mêmes méthodes d’analyse que les autres, c’est-à-dire une kremlinologie «  rouge  », de l’autre, il y a eu le fait d’écarter méthodiquement tous les travaux réalisés sur l’URSS, au nom d’un sophisme génétique  : le fait qu’il s’agisse d’écrits non-communistes. Au lieu de combattre les conceptions totalitaires, ces militants et militantes, malgré une bonne foi constante, l’ont embrassé  : ils en ont fait un étendard. La même chose s’est produite avec ceux qui acceptent la déstalinisation. Dans les deux cas, c’était uniquement les décisions du parti qui donnaient le ton, et il suffisait de lire les discours pour pouvoir pénétrer profondément la pensée des grands idéologues communistes.

Jusqu’à l’ouverture des archives et dans le déferlement anticommuniste de la fin de la Guerre Froide, il pouvait être légitime de procéder ainsi. Mais légitime ne veut pas dire juste. Il fallait contre-attaquer et défendre ce qui devait être défendu. Éviter qu’elle soit, dans sa chute, précipitée dans les enfers et qu’elle soit intégralement disqualifiée. Pour réaliser cette tâche difficile, certains ont rejeté les accusations de la part de la bourgeoisie comme un bloc. Ce rejet, compréhensible, s’est mêlé à la difficile tâche d’être critique et analytique. Sous la pression ces autres aspects ont été remisés. Cette absence de critique a fait que beaucoup se sont sentis trompés par la manière dont l’URSS et les expériences socialistes ont été présentés, en externe comme en interne. En faisant une défense sous la forme de l’apologie, elle a entraîné la déception. Au cours de l’existence de l’URSS, cette défense aveugle a contribué à détacher les travailleurs du PCF (en 1956 comme en 1991) au lieu de les souder.

Aujourd’hui, cette pression d’une défense pied à pied n’existe plus. Celle qui existe est, en revanche, celle de reconstruire une histoire juste, critique, utile. Il n’y a pas de sens à nier l’existence du Goulag, des purges, de la Terreur, de la collectivisation forcée ou du traité de non-agression germano-soviétique. En revanche, il existe un impératif de les comprendre et de les expliquer. D’une part pour combattre les mensonges. D’autre part pour que nous puissions comprendre à quels obstacles nous aurons nous même affaire, si ou quand nous nous retrouverons à gérer un État.

Comprendre l’histoire pour convaincre.

Comprendre l’histoire en profondeur permet de dépassionner sa défense. Il est normal que la très grande majorité des individus soient horrifiés par le fait que nous puissions défendre – même de manière critique – l’Union soviétique. Comment ne pas les comprendre  ? Comment ne pas prendre en compte le fait que l’Éducation Nationale, l’histotainement, ou les publications à grand tirage n’influencent pas les masses  ? La bourgeoisie a fait de la condamnation du communisme une priorité absolue. Les publications actuelles, qui mettent en avant le Goulag ou les «  crimes staliniens  » sont une piqûre de rappel constant pour vacciner les prolétaires et les classes populaires contre la révolution. Nous devons comprendre cela, ou nous serons isolés.

De même, nous devons comprendre les engagements de ceux qui veulent lutter ou qui luttent. Quelqu’un qui se tourne vers l’anarchisme ou le trotskisme, ou même le réformisme radical, le fait en tout premier lieu parce qu’il ou elle pense qu’il s’agit d’une voie juste. Une voie qui apparaît juste car moins lourdement condamnée par l’Éducation Nationale ou par les médias bourgeois. De prime abord, il est parfaitement logique qu’une personne sincère et bien intentionnée ne se rue pas dans les bras des «  fossoyeurs de la révolution  », les «  autoritaires  », tels que sont qualifiés les léninistes. Cette conception se voit d’ailleurs dans le rapport ambigu entre trotskistes et anarchistes. Trotski était l’un des dirigeants bolcheviques les plus brutalement anti-anarchistes. Pourtant, il est vu plus positivement que Staline par les libertaires. Il ne s’agit pas donc d’une position conçue sur la base d’une réflexion historique, mais bien d’une image mentale.

Cette image mentale est parfois tellement intériorisée que la briser est une lutte de longue haleine. Dans plusieurs débats, les arguments de nos contradicteurs étaient basés sur le «  sentiment  » que le stalinisme, le maoïsme, Staline, ou autre, étaient de telle ou telle manière, qu’il s’y était passé telle ou telle chose. Cette conviction profonde est en partie nourrie par l’idéalisme et accentuée par ses déclinaisons les plus poussées, comme le post-modernisme, pour lequel les idées et les récits individuels sont plus porteurs de vérités que les faits6. Pour permettre de la battre en brèche, il est fondamental de savoir présenter une histoire compréhensible, cohérente, qui puisse permettre de prendre appui sur les éléments justes déjà présents. Cette histoire demande à être condensée.

Mais au-delà du débat historique historisant, souvent ramené à l’acte de foi, il existe quelque chose de plus profond et de plus essentiel  : le travail militant vers ceux et celles qui partagent les conceptions anticommunistes. Convaincre du bien-fondé de la révolution ne se fait pas sur la base d’un engagement identitaire, historiographique, mais bien sur la démonstration, là aussi, d’une stratégie permettant de construire cette révolution. Même chez les anticommunistes des classes populaires, il existe des idées justes. C’est sur elles qu’il faut prendre appui. Il nous faut apporter ce que ces courants idéologiques ne peuvent apporter  : un réel approfondissement des questions et de la trajectoire vers la révolution. Le réexamen des questions historiques est non seulement secondaire, mais il se fera de lui-même plus tard. Pour parler caricaturalement, on devient «  stalinien  » par sa pratique avant de l’être par son adhésion historique.

C’est là où une solide compréhension en profondeur est utile  : elle permet de rattacher les événements à leur signification profonde. L’adhésion aux conceptions maoïstes sur la base de la Révolution Culturelle n’est pas la même chose que d’adhérer à la question d’une révolution culturelle sans majuscule, luttant contre les travers d’un pouvoir imparfait, vulnérable à la lutte des classes sous le socialisme. Ergoter sur la dénomination précise sans prendre en compte son sens profond revient à saboter le débat.

À l’inverse, recruter sur la base unique de l’adhésion à un corpus vague n’est pas intéressant. C’est pour cela que nous renonçons en tant qu’organisation à trancher d’une manière nette et définitive notre positionnement sur certains débats. La question du maoïsme, par exemple. Si certains de nos membres se revendiquent de Mao et de l’expérience de la Chine, ce n’est pas une obligation pour adhérer. En effet, il existe d’immenses étapes à franchir avant d’avoir à se poser la question du maoïsme en tant qu’approfondissement ou que rupture dans le léninisme. Préempter sur ces questions serait baser l’adhésion sur le folklore et non pas sur la compréhension profonde de ce que cela signifie. En revanche nous considérons comme préalable le fait de ne pas rejeter l’étude de cette expérience.

Beaucoup d’organisations et de petits groupes s’attachent à régénérer la connaissance de notre propre histoire. Mais elles font face, seules, à cette somme ingérable de travail. Or, logiquement, beaucoup mettent en premier lieu la connaissance pointue.

Nous avons eu ainsi des discussions animées avec des militants et des militantes qui plaçaient très haut dans leur échelle des priorités la prise de position sur des sujets extrêmement précis. Nous-mêmes, dans nos premières années d’existence, avons surestimé grandement l’importance de ces «  questions de principe  ». Or, ce que nous a enseigné l’expérience de ces quelques années de travail, c’est que les questions étaient prises à l’envers. Elles ne peuvent être tranchées sans que les moyens matériels de le faire n’existent. En réalité, c’est l’unité sur des bases simples, de principes politiques accessibles, qui permet de disposer d’une masse critique permettant de réaliser ces tâches supérieures. À trop fonctionner comme des «  mini-partis  », nous tendons à nous épuiser dans la construction d’une connaissance parcellaire que nous érigeons comme vérité absolue. C’est là une dérive sectaire que nous devons combattre.

1I. Deutscher L’âge de la Révolution permanente une anthologie de Trotski

2https://unitecommuniste.fr/histoire/100-millions-sinon-rien-partie-5/

3 Togliatti, cité in M. Merleau-Ponty, Signes, 1960, p. 374-375

4 À ce titre, l’ouvrage de Ferro, M. (2017). Des soviets au communisme bureaucratique : Les mécanismes d’une subversion., réédition d’un travail des années 1980, ou les travaux de Bettelheim montrent les rapports complexes entre Soviets et Parti dès 1917.

5Origins of the great purges, encore.

6À ce titre, il est possible de consulter cet article qui s’intéresse au post-modernisme https://unitecommuniste.fr/france/fin-de-partie-vi-le-postmodernisme-contre-le-communisme/

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