La bataille de l’histoire. IV

Lutter contre la conspiration omniprésente.

Ces travaux de recherche mettent fin au mythe conspirationniste d’une direction intégralement trustée par Staline, qui impose son agenda personnel. Elle replace la direction soviétique dans une situation nettement plus réaliste, son omniscience et sans forcément une maîtrise parfaite des événements. Les emballements existent, comme pendant la collectivisation, qui forme une véritable révolution culturelle. Des bataillons entiers de jeunes activistes bolcheviques sillonnent les campagnes. Ils appliquaient avec un zèle parfois féroce les directives du Parti, quitte à les outrepasser, au nom de la révolution. Getty, à nouveau, en parle ainsi :

La révolution stalinienne a été une campagne enthousiaste, pas une politique. Les normes industrielles scientifiques et les calculs rationnels du potentiel agricole ont été mis de côté au profit d’une mobilisation enthousiaste. “Les bolcheviks peuvent prendre d’assaut n’importe quelle forteresse” est devenu le mot d’ordre de la nouvelle révolution ; la vitesse et la quantité plutôt que la précision et la qualité sont devenues les critères de succès. Des avertissements prudents furent dénoncés comme du sabotage ou du “naufrage capitaliste”, et une analyse minutieuse fut suspectée. Personne ne pouvait rester à l’écart de la grande poussée de modernisation et de socialisme. Et peu le faisaient. La période du premier plan quinquennal (1928-32) fut une période d’exubérance et d’enthousiasme. Des millions d’ouvriers sont allés à l’école et sont passés à la direction. Des millions de jeunes paysans se sont échappés des villages et ont afflué vers de nouvelles vies dans la construction. Les jeunes se sont portés volontaires en grand nombre pour travailler à l’effort commun, pour aider à la collectivisation et pour améliorer leurs qualifications professionnelles. Pour les jeunes Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev [au pluriel dans l’extrait de départ], ce fut le meilleur des temps. C’était la période d’optimisme et de dynamisme et l’époque qui a lancé leur carrière. La mobilité ascendante enthousiaste des plébéiens ressemblait beaucoup à l’aboutissement de la Révolution : les travailleurs prenaient le pouvoir et construisaient le socialisme.1

Finalement, l’explosion de violence de 1937, souvent perçue comme l’aboutissement d’un long processus policier téléguidé par Staline, se montre sous son vrai jour  : une conjonction de différents processus arrivés à maturité.

  • Des difficultés internes au parti  : Frustration des échelons inférieurs du Parti face à la main-mise d’un certain nombre de potentats locaux. Méfiance de ces potentats face à ces subordonnés et subordonnées. Énervement de la direction face à l’immobilisme et au manque de réactivité des mandarins. Tentatives de ces mandarins de dévier l’énervement de la direction contre des boucs émissaires.
  • Des problèmes économiques  : Stagnation économique et accroissement des écarts de niveau de vie, produits par la complexification de l’économie. Refus des kolkhozes d’honorer leurs versements, ce qui s’est traduit pas l’impossibilité pour les stations de travail de payer le carburant et les pièces pour les tracteurs, entraînant des baisses dans les rendements agricoles…
  • Conflit entre les planificateurs et les stakhanovistes, ce qui désorganisait la production et entraînait des dénonciations, lesquelles contribuaient à désorganiser la production à leur tour…
  • Des conflits de société, dans lesquels démasquer l’ennemi servait également à régler son compte à des affaires personnelles.
  • Vampirisation des ressources par le budget militaire (le premier du monde) et méfiance grandissante envers la menace bonapartiste et fasciste.
  • Des guerres internes et obscures entre factions au sein du Parti…

Quel rôle pour les procès de Moscou dans cette équation  ? La question demeure ouverte. Mais à minima, certaines choses sont claires. Trotski essayait de créer les conditions de son retour en URSS, quitte pour cela à passer les accords et les compromis les plus douteux. Il est cependant improbable que ses alliés et appuis, qui ne partageaient pas ses thèses, lui auraient laissé la moindre chance de revenir. Le compte rendu fait par l’agent du NKVD, Mark Zborovski, compagnon de beuverie du fils de Trotski, montre le peu de confiance qu’avait celui-ci dans ses chances de succès.

Boukharine, Rykov, Tomski ou d’autres ont probablement agi en fonction de leurs opinions, en étant effrayés par la collectivisation et la planification, et ont certainement essayé de trouver les moyens d’arrêter les frais. Mais il n’est pas exclu non plus qu’une certaine prophétie auto réalisatrice se soit opérée  : Boukharine sentant le sol se dérober sous ses pieds, essayant de trouver des issues illégales, ce qui confirmait les soupçons de ses persécuteurs…

Il existe également, dans le choix de la mise en scène et du caractère public de ces procès, une dimension de «  prophylaxie sociale  », pour reprendre les termes de Annie Kriegel. Cette prophylaxie servait à démontrer que quiconque, quelle que soit sa place dans la hiérarchie du Parti, pouvait chuter s’il transgressait les lois.

Quant à l’armée, le travail sur les purges militaires permet de les restituer dans leurs justes dimensions, soit 6/7  % de militaires démis de leurs fonctions de manière définitive.2 Quant à Toukhatchevski lui-même, la fermeture des archives sur cette question la rend, pour le moment, insoluble. Cela n’enlève rien au fait que, politiquement parlant, le maréchal avait le «  profil parfait  » pour être un équivalent à Bonaparte.

Or, si le détricotage des processus de la répression en général, et de la iejovchina en particulier, plus compréhensible, elle la rend aussi nettement moins acceptable que dans la doxa totalitaire inversée.Cette doxa exige qu’elle soit jugée comme un «  mal nécessaire  ». Aujourd’hui, elle ne peut ni être vue comme une opération téléguidée pour «  sauver le Parti  », ni comme une opération pour l’inféoder à l’ogre stalinien. Elle est ce qu’elle est  : une singularité de violence, à la croisée d’une multitude de chemins.

L’une comme l’autre survivent cependant. Chez les anticommunistes, la même rengaine est répétée. Dans nos rangs, inlassablement, nous entendons aussi les mêmes histoires. Elles sont celles qui sont les plus diffusées. Ainsi dans Staline : Histoire et critique d’une légende noire, Domenico Lorduso, a produit un immense mémoire en défense de Staline et du stalinisme. C’est quelque chose qui peut tout à fait se comprendre. Nous sommes un grand nombre à vouloir laver les affronts. Certains sont essayés à écrire de véritables actes de réhabilitation de Staline. Le grand problème de ce travail, au demeurant quasiment introuvable, est qu’il s’agit, là encore, d’un ouvrage bâti sur une histoire totalitaire inversée. D’une part, la pétition de principe est inversée (gentil au lieu de méchant), d’autre part, le contrôle totalitaire sur la société est maintenu, avec un Parti efficace et parfaitement rodé, avec des ennemis intérieurs qu’il faut liquider…Etc. En défendant Staline par Staline, ou par des contemporains, Lorduso pèche par les sources.

Plus complexe est la situation de Grover Furr3. Furr possède des sources nombreuses et variées. Il a réalisé aussi un vrai travail de fond sur les archives, notamment celles de Trotski, dans lesquelles il a pu trouver un certain nombre de mensonges et d’amalgames. De ce point de vue là, il apporte des éclairages sur la propagande anti-communiste et sur le pont qui s’est formé entre l’anticommunisme de droite et celui «  de gauche  ». Trotski, a son corps défendant, a été utilisé par la droite et l’extrême-droite dans leur croisade.

En ce qui concerne les purges et la iejovchina, il analyse parfois très justement les choses  : il reprend de J. Arch Getty la question de la résistance des potentats locaux à la démocratisation. Il apporte des éléments convaincants sur l’exagération de la répression par ces échelons intermédiaires, dans le double but de remplir et de dépasser les plafonds d’arrestation maximum autorisés, mais également de rendre la répression inefficace en accusant et contre-accusant tout ce qui bouge. Cependant, il fait de Iejov un conspirateur qui œuvrait dans le but de protéger l’appareil tout en discréditant la direction soviétique. En somme, un champion de la bureaucratie.

Ce portrait de Iejov est totalement contradictoire avec l’ensemble des travaux réalisés sur sa personne. Ouvrier, «  vieux bolchevique  », Iejov était plus connu pour sa détestation de la bureaucratie que pour sa propension à la défendre. Dans les débats au sein du Politburo, il était un partisan constant du «  démasquage  » des ennemis de la révolution. Boris A. Starkov et John Arch Getty ont d’ailleurs proposé deux approches de la question dans Stalinist terror, new perspectives. Dans les deux cas, Iejov apparaît comme une personne sincèrement convaincue qu’il existe des conspirations anti-soviétiques dirigées par des cadres de l’industrie, ce qui fait écho à son parcours d’ouvrier personnel et à son inimité pour cette catégorie sociale.

En retirant la possibilité de l’erreur de bonne foi, Furr appuye une hypothèse conspirationniste, hypothèse qu’il étaye en empruntant certains éléments à la méthode hypercritique  : il joue sur le sens des mots(extorquer des aveux = faire avouer), récuse certaines sources ou certaines témoignages sur la base d’un sophisme génétique, mais procède également par la pétition de principe (qu’il dénonce quand elle ne va pas dans son sens). Or, cette méthode ne permet pas de comprendre les faits, ni de pouvoir les défendre.

Paradoxalement, les travaux de Marc Ferro, de Alain Blum, de Nicolas Werth, ou d’historiens et d’historiennes anglo-saxons (Fitzpatrick, Arch Getty, Carr, Wheatcroft) sont plus utiles que ceux faisant une défense rigide. Ils peuvent parfaitement être employés conjointement avec les classiques pour permettre de retrouver véritablement le sens de ceux-ci.

Seul ce travail conjoint permet de comprendre l’intérêt de textes staliniens tels que le vertige du succès, ou encore pour une formation bolchevique. Ils révèlent des difficultés extraordinaires à mettre en œuvre la construction du socialisme. Ils contribuent aussi à rendre plus réaliste les portraits des acteurs  : les choix de ceux-ci, parfois hasardeux, font écho à ceux qui sont faits à l’heure actuelle dans le milieu militant, ainsi que l’existence de réseaux, de conflits, de luttes souterraines où l’idéologie passe au second plan.

Quelque part, ne pas prendre en compte tous ces aspects revient à n’utiliser que la physique classique et la logique déductive pour comprendre le monde. Or, il existe aussi des phénomènes quantiques, contradictoires, qui brouillent l’analyse. À une certaine échelle, ils peuvent devenir primordiaux. C’est là où une compréhension profonde du marxisme est vitale.

1The Stalin Revolution was an enthusiastic campaign, not a policy. Scientific industrial norms and rational calculations of agricultural potential were cast aside in favor of enthusiastic mobilization. “Bolsheviks can storm any fortresses” became a watchword of the new revolution ; speed and quantity rather than accuracy and quality became the criteria for success. Cautious warnings were denounced as sabotage or “capitalist wrecking,” and careful analysis was suspect. No one could stand aside in the great push for modernization and socialism. And few did. The period of the first Five Year Plan (1928-32) was one of exuberance and excitement. Millions of workers went to school and moved into management. Millions of young peasants escaped the villages and flocked to new lives in construction. Young people volunteered in large numbers to work for the common effort, to help with collectivization, and to improve their work qualifications. For the young Nikita Khrushchevs and Leonid Brezhnevs, this was the best of times. It was the period of optimism and dynamism and the era that launched their careers. The enthusiastic upward mobility for plebeians looked very much like the fruition of the Revolution : the workers were taking power and building socialism. (Getty, J. A., Naumov, O. V., & Sher, B. (2010). The road to terror : Stalin and the self-destruction of the Bolsheviks, 1932-1939 (Updated and abridged ed). Yale University Press., p. 29)

2R. R. Reese, The Red Army and the Great Purges, in Getty, J. A. (1993). Stalinist Terror : New Perspectives. Cambridge University Press.

3Auteur de Khrouchtchev a menti, de Les amalgames de Trotski, mais aussi de Iejov contre Staline.

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