30 anniversaire de la chute de l’URSS. (2/4)

Partie II  : pourquoi la chute de l’URSS  ?

La Chute de l’URSS est la conjonction de plusieurs facteurs. Grossièrement on peut identifier quatre éléments qui expliquent qu’elle ait eu lieu  :

Une stratégie de transformation erratique, des raisons économiques, des dissensions entre centre et périphéries et une politique de réformes qui joue le rôle de détonateur. A ces facteurs internes, s’ajoute une pression externe, bien connue, que nous allons intégrer dans les différentes parties.

La construction du communisme  : face aux rendements décroissants.

Paradoxalement, un ouvrage anticommuniste comme Le pouvoir confisqué de Hélène-Carrère d’Encausse illustre avec acuité les transformations politiques au sein de l’URSS avant et après 1956. La période stalinienne est une période de bouleversements sociaux, d’ascension pour un grand nombre de jeunes ouvriers et de jeunes ouvrières. J. Arch. Getty la décrit ainsi  :

La révolution stalinienne a été une campagne enthousiaste, pas une politique. Les normes industrielles scientifiques et les calculs rationnels du potentiel agricole ont été mis de côté au profit d’une mobilisation enthousiaste. “Les bolcheviks peuvent prendre d’assaut n’importe quelle forteresse” est devenu le mot d’ordre de la nouvelle révolution ; la vitesse et la quantité plutôt que la précision et la qualité sont devenues les critères de succès. Des avertissements prudents furent dénoncés comme du sabotage ou du “naufrage capitaliste”, et une analyse minutieuse fut suspectée. Personne ne pouvait rester à l’écart de la grande poussée de modernisation et de socialisme. Et peu le faisaient. La période du premier plan quinquennal (1928-32) fut une période d’exubérance et d’enthousiasme. Des millions d’ouvriers sont allés à l’école et sont passés à la direction. Des millions de jeunes paysans se sont échappés des villages et ont afflué vers de nouvelles vies dans la construction. Les jeunes se sont portés volontaires en grand nombre pour travailler à l’effort commun, pour aider à la collectivisation et pour améliorer leurs qualifications professionnelles. Pour les jeunes Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev [au pluriel dans l’extrait de départ], ce fut le meilleur des temps. C’était la période d’optimisme et de dynamisme et l’époque qui a lancé leur carrière. La mobilité ascendante enthousiaste des plébéiens ressemblait beaucoup à l’aboutissement de la Révolution : les travailleurs prenaient le pouvoir et construisaient le socialisme.1

Eric Hobsbawm la décrit également comme une ère d’ascétisme militant, d’égalitarisme forcené. Une économie de pénurie de biens de consommation, mais une période enivrante d’accouchement d’un monde nouveau, dans la douleur et parfois le sang.

Cette période est marquée par des actions et des rétroactions mal comprises, mal interprétées : si l’économie se démonétarise par la collectivisation et la planification, elle se complexifie et se professionnalise aussi. Elle a besoin à la fois d’un entrain révolutionnaire pour franchir les obstacles, mais dans le même temps d’une apparition de normes de fonctionnement. Il en résulte alors une progression parfois sans grande harmonie, chaotique, mais qui contribue à remplir progressivement les objectifs pour passer à une nouvelle étape : celle d’une société communiste. Des privilèges existent, temporaires, précaires. Gravir les échelons, c’est également augmenter sa vulnérabilité. Vulnérabilité qui touche tous les niveaux, y compris les proches du pouvoir. Les carrières sont météoritiques et les chutes sont vertigineuses.

Après 1956, tout semble se stabiliser. Les dirigeants décident de réviser la politique stalinienne de construction du socialisme et de confrontation avec l’impérialisme. Les choses doivent désormais suivre leur cours. Les responsables deviennent inamovibles, les carrières sont lissées. Les mêmes visages occupent les mêmes postes jusqu’à leur retraite. Hélène Carrère-d’Encausse note ainsi l’évolution des moyennes d’âge. Les avantages précaires, plus postes de combat que sinécures, deviennent des planques. La nomenklatura et les apparatchiks se développent, passant de couche sociale à catégorie figée. La transition socialiste, processus de transformation des rapports sociaux, des rapports économiques, de l’organisation du travail et de l’espace, devient de plus en plus une métaphore idéologique qui se confond avec la simple élévation du niveau de vie et du niveau de consommation. Plus l’URSS « avance » vers le communisme, plus celui-ci apparaît lointain, plus le sentiment général est qu’il n’arrivera jamais et que les rendements deviennent décroissant.

Leonid Brejnev and Gerontocracy. | Behance
La gérontocratie soviétique des années 1970-1980.

L’essoufflement.

A la fin des années 1970, le dirigeant Youri Andropov demande au KGB d’enquêter sur la situation économique de l’URSS. Cette enquête se base non plus sur un simple inventaire de la production, mais bien sur l’intégration de notions telles que celles de la valeur ajoutée. Les résultats sont alarmants  : l’URSS est derrière le Japon et même la RFA en termes de PNB.

Contrairement à une idée reçue, l’URSS de l’après-guerre n’était pas un marché clôt. Dès les années 1930, elle fait preuve d’une porosité vis-à-vis du marché mondial. Ainsi, la crise économique de 1929, bien que n’ayant pas eu de conséquences directes, a joué sur la capacité de l’Union soviétique à bénéficier de crédits d’achat auprès d’autres pays (USA et Allemagne notamment), ou d’écouler son stock de matières premières. Cette crise joue d’ailleurs un rôle de catalyseur dans la politique stalinienne de collectivisation, mais aussi dans les répercutions de celle-ci au cours des années 1930 (difficulté à se procurer des tracteurs ou des pièces détachées, ainsi que des engrais chimiques). Après la Seconde Guerre mondiale, des échanges importants, mais peu médiatisés, se déroulent. A titre d’exemple, les réacteurs RBMK d’URSS servaient à produire du silicium irradié, lequel servait pour la fabrication de composants électroniques au Japon et aux USA.

Dans cet unique océan d’échange marchands, l’URSS était désavantagée. Son système industriel, né dans l’urgence des années 1930, n’était plus agrandi à coup de « prises d’assaut » staliniennes. Il était désormais « géré », avec très peu d’investissements, devant se développer sur ses propres ressources. La réforme Liberman des années 1960, a introduit une autonomie des entreprises les unes par rapport aux autres, chacune devant réussir à faire preuve de sa viabilité. Pour certains ensembles économiques, qui ne peuvent pas être rentables par nature, c’est une catastrophe. Elle est atténuée par les apparatchiks, lesquels se méfient de la montée en puissance des gestionnaires d’usine et des administrateurs, mais la situation est problématique. Le billard à trois bandes de l’ère stalinienne : experts-bureaucratie-base est remplacé par un affrontement binaire entre bureaucratie et experts. Cette relation duale met de côté la lutte des classes interne au socialisme. Quant à la mise en place des réformes, elles se traduisent par un vieillissement progressif du parc industriel. L’inextricable système bureaucratique d’attribution des marchés au sein de l’État soviétique ne favorise pas l’innovation. À ce titre là, le die & retry libéral, dans lequel le coût social est supporté par les travailleurs, permet une adaptabilité importante aux évolutions des marchés.

Dans le même temps, le choix d’une recherche appliquée aux besoins urgents avait privé l’URSS de la possibilité de s’inclure dans la révolution technologique des années 1980, celle de l’informatisation. La dépendance de l’URSS envers des systèmes périmés (la lampe à vide plutôt que le transistor) lui faisait accumuler un retard technique que seul l’espionnage industriel venait compenser.

L’exportation de produits pétroliers avait donné un avantage conséquent à l’Union après le choc pétrolier des années 1970. Cependant, ces exports créaient un fonctionnement par rente, profitable, mais fragile. Le contre-choc pétrolier des années 1980 et le ralentissement général de la croissance à l’issue des 30 glorieuses est venu en apporter la démonstration.

Jusque dans les années 1980, les crédits accordés à l’URSS étaient considérés comme relativement fiables. Mais passé cette datte, l’endettement, la dépendance à la perfusion de crédits étrangers, est devenu une menace pour la stabilité économique du pays. Alors que le programme de Gorbatchev demandait des moyens d’investissement immenses, les prêteurs fermaient leurs portes aux demandes soviétiques.

En plus de cela, la défection de certains agents et militaires hauts placés a permis à l’occident de découvrir la réalité économique soviétique, secret jalousement protégé par le KGB.

Vetrov.

Vladimir Vetrov, dit « Farewell », a été un de ces acteurs essentiels de la chute de l’URSS. Son histoire est digne d’un roman, et a été plusieurs fois adaptée en film. Agent mal noté, frustré de l’absence de possibilité de promotion, pris d’alcool, qui finit par se retrouver dans l’escarcelle des services secrets français. Il leur fait des révélations fracassantes : l’intégralité de la liste des agents du KGB en Europe. Ces révélations, ainsi que les 2 997 documents secrets transmis par Vetrov, sont données en 1981 aux Américains par Mitterrand, désireux de montrer son allégeance à l’Occident. Il s’en suit deux choses importantes : les USA découvrent la vulnérabilité et les tensions internes de l’URSS, ainsi que sa dépendance à l’espionnage. Les français lancent alors une opération de balayage contre le KGB, en le prouvant par des documents soviétiques. Cette manœuvre révèle aux soviétiques la source d’information. Vetrov n’est cependant pas arrêté pour cela, mais pour la tentative de meurtre de sa maîtresse et le meurtre d’un membre de la militsya. Lorsque l’enquête finit par déterminer sa responsabilité, il est exécuté.

Le dernier espion de la guerre froide
Vladimir Vetrov : le dernier espion de la guerre froide.

Vetrov, par son action, a convaincu les américains que l’URSS peut chuter. C’est un bouleversement dans la conception de l’avenir, qui faisait de l’URSS une entité appelée à perdurer. Pour le gouvernement américain, l’épuiser devrait provoquer son effondrement. Reagan, en 1983, lance ainsi l’IDS, Initiative de Défense Stratégique, souvent nommé « Star Wars  ». Si ce projet a pour ambition de mettre fin à la parité nucléaire, il sert aussi provoquer à des dépenses immenses. Le budget militaire représente 50 % du budget de l’État soviétique, tandis que pour les USA, elle ne dépasse pas les 6 %. Avec des investissements minimum et une faible aide accordée aux Talibans et aux Contras du Nicaragua, les américains provoquent des pertes coûteuses dans l’armée soviétique et amplifient la grogne contre le régime.

La catastrophe nucléaire de Tchernobyl est venue parachever ce sentiment de détresse. En plus du coût humain2 et du coût financier3 un sentiment d’humiliation s’est emparé de l’URSS. L’une des centrales les plus modernes du monde montrait alors ses défaillances techniques. Si le procès de Tchernobyl a fait reposer intégralement la faute sur les opérateurs, la réalité était différente  : les réacteurs RBMK et leurs systèmes de contrôle étaient d’une autre époque. L’effort sacrificiel réalisé par l’URSS pour juguler la contamination est un effort digne d’une société en guerre totale.

Les tensions entre centre et périphéries.

Ironie de l’histoire, la centrale nucléaire de Tchernobyl était la première centrale installée en Ukraine. Elle était réclamée à corps et à cri par le PC local, comme démonstration de l’intérêt porté à un développement moins inégal. La réalité étant que les périphéries soviétiques étaient souvent des parents pauvres. Ces confins de l’Union soviétique et les régions du bloc Est au contact avec l’occident étaient soumises à une tension énorme.

Le cas Berlin.

Berlin-Ouest illustre pleinement les problèmes des interfaces de contact entre occident et bloc Est. Anomalie issue de la transgression des conventions d’armistice par les occidentaux, l’enclave de Berlin-Ouest a été une épine dans le pied de l’ensemble du camp socialiste durant toute la durée de la guerre froide. Il est d’ailleurs illustratif d’un changement de conception entre la période stalinienne, marquée par l’affrontement entre visions du monde, et la période suivante, marquée par les conceptions de sphères d’influence.

Pour la direction stalinienne, l’existence de la RDA et de la séparation entre Allemagnes est loin d’être vue comme positive. L’idée de base, jusqu’en 1947, est uniquement d’obtenir des gouvernements de coalition antifascistes, que ce soit dans les pays de l’Est comme en Corée ou en Allemagne. Il faut dire que la situation est inédite  : l’Armée Rouge occupe des territoires, mais le gouvernement soviétique ne croit pas à la possibilité de les soviétiser «  par en haut  ». L’ambition est de les neutraliser. Seule la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et l’Albanie sont dans des situations différentes, soit par la libération de leur propre territoire, soit par une révolution. Après 1947 et le durcissement de l’attitude des occidentaux, les soviétiques à leur tour durcissent leur attitude vers les pays dans l’orbite soviétique.

Reste Berlin-Ouest. Lors de la crise de Berlin, en 1947-1948, le gouvernement soviétique, prend acte de l’unification unilatérale des zones d’occupation soviétiques. En somme il déclare «  puisque vous voulez faire un pays avec vos zones, nous aussi.  » et coupe l’enclave. C’est une provocation en réponse à une autre provocation. Mais elle fait long feu  : le pont aérien empêche l’asphyxie de Berlin et les soviétiques reculent. En réponse à la création de la RFA, la RDA est proclamée.

Les capitaux occidentaux affluent dans Berlin-Ouest, laquelle devient une vitrine de la société de consommation et du succès du capitalisme. C’est une excellente opération de communication pour l’Occident : ils peuvent porter à bout de bras une économie artificiellement florissante, attractive, tandis que le bloc Est ne peut pas réaliser la même chose. Il s’agit de favoriser l’hémorragie de population en utilisant la capitale pour siphonner le camp socialiste. C’est un succès. Succès auquel répondent maladroitement les dirigeants de la RDA, notamment par le Mur, devenu en lui-même un aveu d’échec. Ce n’est pas un hasard si le signal de la fin de l’URSS est la chute du Mur : il incarne la capacité de subversion des sirènes de la consommation, de l’impérialisme et du capitalisme. Aurait-il mieux fallu, comme Staline le pensait, comme Béria l’a aussi défendu, abandonner l’Allemagne ? Peut-être.

Le commerce extérieur et l’infiltration.

Autres aspects de ces interfaces problématiques, le cas de la contrebande et du commerce. En dépit de défaillances importantes, ce n’est pas par son centre que le système soviétique s’est effondré. Les régions les plus centrales sont d’ailleurs celles qui sont restées les plus favorables au maintien de l’Union soviétique. Mais ce sont, en revanche, les régions périphériques qui sont celles par lesquelles se sont infiltrés les retours d’une économie de type capitaliste. Soit par le développement d’une mafia corruptrice, grâce à la contrebande, aux petits échanges, aux petits privilèges accordés aux hommes de la nomenklatura. Soit par la libéralisation progressive du commerce international, dans lequel officient ceux qui vont se repaître de la dépouille de l’URSS. Ces deux branches de la tenaille (souvent d’ailleurs assez proche l’une de l’autre), jouent un rôle considérable dans la renaissance très rapide du capitalisme en Russie. Ces marchands se sont par la suite dotés de leurs propres banques, puis ont grossi sur les ventes des secteurs d’État à l’encan.

Ethnic map of the USSR : r/MapPorn
Les ethnies soviétiques.

Autre point, non négligeable, est celui de la mainmise Russe sur la plupart des secteurs clés. Cette domination est devenue progressivement de moins en moins acceptée. Dans le Caucase et en Asie Centrale, les tensions sont particulièrement fortes. La révolution Islamique d’Iran influence certaines des populations de ces régions périphériques, tandis que l’humiliante guerre d’Afghanistan produit des réactions de solidarité. Hélène Carrère-d’Encausse, encore, dans L’Empire Eclaté, prophétise sur un effondrement en provenance de ces régions. Elle considère que la disproportion démographique entre ces régions et celles du centre va entraîner des revendications ethniques qui vont mettre à mal les relations de domination entre centre et périphérie. Il faut dire que ces questions obsèdent quelque peu l’historienne4.

Certains éléments semblent lui donner raison  :

Le 17-18 décembre 1986, des émeutes ont lieu à Almaty du fait du limogeage du premier secrétaire du Kazakhstan, un Kazakh, remplacé par un membre du Parti Communiste de Russie. Ces émeutes sont sévèrement réprimées.

Le 27 février 1988, les forces armées de la RSS d’Azerbaïdjan massacrent une trentaine d’Arméniens à Soumgaït. Cet événement est significatif  : les tensions entre les républiques sœurs d’URSS s’exacerbent, tandis que le centre peine à réagir. Les véhicules anti-émeute sont pris d’assaut par les manifestants. Il faut deux jours pour que l’armée soviétique reprenne le contrôle.

Mais finalement, ce sont les régions les plus proches de l’occident, celles qui notamment possèdent des liens historiques ou économiques, qui sont les premières à tomber. Les États Baltes notamment sont la porte d’entrée de l’onde de choc.

Explosion de la soupape de sécurité.

La démocratie soviétique est devenue un sujet de plaisanteries. Cependant, elle mérite qu’on se penche dessus. Gorbatchev, dans ses projets de Perestroika et de Glastnost, reprend des éléments qui avaient été développés dans les années 1935-1936 par la direction soviétique. Une des peurs, dès cette époque, est celle de l’anémie terrible qui frappe le fonctionnement des soviets depuis la fin de la guerre civile5. Lorsqu’en 1936, la réforme démocratique est tentée, elle se heurte à une levée de bouclier importante de la part des militants du PC(b). La raison invoquée est le risque que la démocratisation facilite le retour des vieilles classes. L’opération est néanmoins tentée, mais avec une contrepartie liée au lobbying intense des ultras du parti  : une opération de balayage de la société a lieu en parallèle. Cependant, autant la Perestroïka stalinienne avait vocation a affirmer la contrôle central sur l’économie, autant celle de Gorbatchev est une libéralisation à outrance. Elle est constituée de 5 points.

  • Fin de la collectivisation. Les terres sont restituées aux paysans avec des contrats à très long terme (50 ans) pour les productions familiales.
  • Développement de PME et de coopératives économiques.
  • Développement de l’autogestion des entreprises d’État avec une liberté laissée à la définition des prix de vente.
  • Politique de libéralisation politique et de stimulation de la démocratie locale.
  • Politique de listes multiples avec des candidats qui ne sont plus cooptés par les échelons supérieurs (repris de la politique de 1936-1937).

Lorsque Gorbatchev lance sa version de la Perestroïka, les tensions sont déjà à leur comble. Il agit comme quelqu’un qui ouvrirait une cocotte minute sous pression. Elle lui explose au visage. Il est notable que cette politique est marquée par le compromis. Deng Xiaoping avait développée une politique similaire, mais l’avait fait appliquer à fond en créant une réforme du cadre légal  : droit de l’entreprise, droit des faillites, droit des contrats, droit bancaire, droit de la propriété foncière, droit du travail, etc. En outre, il avait complètement verrouillé l’aspect politique pour l’imposer par le choc. Chez Gorbatchev, la négociation avec les grands du régime et l’amateurisme de la transition économique génère une anarchie dans laquelle les rapaces précités vont se ruer. De plus, les liquidateurs de ce qui pouvait rester de socialiste en profitent pour s’affirmer, même aux plus hauts échelons de l’État. Ainsi, Alexander Yakovlev, membre du Poliburo, décrit son action  :

«  Après le XXème Congrès, dans un cercle très étroit de nos amis et associés les plus proches, nous avons souvent discuté des problèmes de démocratisation du pays et de la société. Nous avons choisi une méthode simple – comme un marteau-pilon – pour propager les “idées” de feu Lénine. Un groupe de réformateurs authentiques et non imaginaires a élaboré (bien sûr, oralement) le plan suivant : frapper Staline et le stalinisme avec l’autorité de Lénine. Et ensuite, en cas de succès, – frapper Plekhanov et la social-démocratie – contre Lénine, et ensuite – avec le libéralisme et le “socialisme moral” – contre le révolutionnarisme en général… Le régime totalitaire soviétique ne pouvait être détruit que par la glasnost et la discipline totalitaire du parti, tout en se cachant derrière les intérêts de l’amélioration du socialisme. […] Avec le recul, je peux dire avec fierté qu’une tactique intelligente, mais très simple – les mécanismes du totalitarisme contre le système du totalitarisme – a fonctionné.  »

– Yakovlev, dans l’introduction du “Livre noir du communisme”.

Il est probable que Yakolev escomptait passer d’un système dirigiste à un autre. Le tout en prétendant améliorer le socialisme. Cela ne peut pas ne pas faire penser à la citation de Mao présente dans De la dictature intégrale sur la bourgeoisie de Tchang Tchouen-Kiao.

«  Tu veux la transformation socialiste ? Il prétend consolider l’ordre de démocratie nouvelle.  »

Mais, en fait de transition simple, cette marche forcée vers la «  liberté  » s’est traduite en réalité par un effet de dominos. En relâchant la pression qui maintenait l’unité de l’URSS, Gorbatchev ouvre la porte à un délitement qui s’amplifie sans cesse. Délitement alimenté par la propagande occidentale, laquelle promet paix, liberté et prospérité à ceux qui sortiraient du communisme.

La fin.

Très vite, l’URSS se délite. Les périphéries se mobilisent, tandis que le centre abandonne toute répression  : il ne faut plus se mettre en porte à faux avec l’occident, qui détient la dette du pays. Entre les émeutes en Asie Centrale en 1986, celle dans les Pays Baltes en 1987, les pogroms dans le Caucase, des mobilisations en Ukraine et en Moldavie, la liste est longue, et parfois teintée de sang.

Moscou perd peu à peu le contrôle. Dans le même temps, le bloc se fissure. Jaruzelski cède devant Lech Walesa. La Chute du Mur est un catalyseur. En URSS, le 25 octobre 1989, le PCUS perd ses sièges spéciaux au Congrès, son rôle de Parti Unique est de plus en plus précaire.

Après des soubresauts, l’agonie se termine  : 14 janvier 1991, Nikolaï Ryjkov démissionne de son poste de premier ministre. Pourtant, le référendum du 7 mars 1991 sur le maintien de l’URSS est approuvé à 76,4  %. Cette importante victoire pour les partisans du maintien de l’URSS est sans lendemain. D’autres forces centrifuges, bien plus importantes, sont à l’œuvre.

Le 12 juin, Boris Eltsine remporte les élections et devient président de la République Soviétique de Russie. Il proclame l’indépendance de la Russie. Le 19 août le « Comité général de l’état d’urgence », formé par des cadres importants des services militaires et secrets tente un coup de force. Eltsine apparaît alors comme un héros, faisant un célèbre discours, juché sur un tank.

Le 24 août, Gorbatchev dissout le Comité Central, démissionne de ses fonctions de secrétaire général et dissout les unités du Parti. Dans le même temps l’Ukraine prend son indépendance. Entre août et décembre, 10 font sécession. Le 8 décembre, la CEI, Communauté des États Indépendants, simple association, prend place. Au début la matinée du 25 décembre, Gorbatchev annonce sa démission de la présidence de l’URSS : « J’interromps ainsi mes activités au poste de président de l’Union des républiques socialistes soviétiques  ». Le Soviet Suprême, le même jour, annonce que la RSFS de Russie devient la Fédération de Russie. A 19h32, le drapeau rouge est baissé pour la dernière fois sur le Kremlin. A 23h40, le drapeau Russe est hissé, pour la première fois depuis la Révolution. En dépit des propos de Gorbatchev, qui déclare « l’ancien socialisme s’est effondré avant qu’un nouveau, plus humain et plus scientifique, ne soit prêt à fonctionner », c’est une page de l’histoire qui se tourne.

1The Stalin Revolution was an enthusiastic campaign, not a policy. Scientific industrial norms and rational calculations of agricultural potential were cast aside in favor of enthusiastic mobilization. “Bolsheviks can storm any fortresses” became a watchword of the new revolution ; speed and quantity rather than accuracy and quality became the criteria for success. Cautious warnings were denounced as sabotage or “capitalist wrecking,” and careful analysis was suspect. No one could stand aside in the great push for modernization and socialism. And few did. The period of the first Five Year Plan (1928-32) was one of exuberance and excitement. Millions of workers went to school and moved into management. Millions of young peasants escaped the villages and flocked to new lives in construction. Young people volunteered in large numbers to work for the common effort, to help with collectivization, and to improve their work qualifications. For the young Nikita Khrushchevs and Leonid Brezhnevs, this was the best of times. It was the period of optimism and dynamism and the era that launched their careers. The enthusiastic upward mobility for plebeians looked very much like the fruition of the Revolution : the workers were taking power and building socialism. (Getty, J. A., Naumov, O. V., & Sher, B. (2010). The road to terror : Stalin and the self-destruction of the Bolsheviks, 1932-1939 (Updated and abridged ed). Yale University Press., p. 29)

2Entre 500 000 et 800 000 personnes ont travaillé sur le site de la catastrophe. Les conséquences de l’exposition aux rayonnements ionisants sont cependant difficiles à déterminer.

3Les chiffres publiés suite à la catastrophe ont varié de 2 milliards de roubles en 1986 à 17 milliards de roubles en 1991. Ces chiffres couvriraient les interventions, la perte de production pour le secteur électrique et les coûts sanitaires. Il est délicat de traduire les roubles d’il y a vingt ans en euros d’aujourd’hui, mais l’ordre de grandeur pourrait être de 30 milliards d’euros de 2006. La Biélorussie a ainsi estimé le coût à 235 milliards de dollars sur 30 ans. L’Ukraine donne un chiffre de 201 milliards de dollars sur cette période, et les chiffres de la Russie sembleraient avoisiner 20 milliards de dollars. (source INRS)

4Après les émeutes de 2005, elle déclare  : « Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues. »

5On accuse très souvent Staline d’avoir fait cela. Mais comme le note Marc Ferro dans son travail Des soviets au communisme bureaucratique : Les mécanismes d’une subversion, le dépérissement de la participation aux soviets est antérieur à la création de l’URSS même. Les soviets ont d’ailleurs été eux même victime de leur propre radicalité dans la guerre civile, allant jusqu’à dépasser les mots d’ordres bolcheviques et à interdire par eux même la plupart des partis.

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