Questions sur la guerre (3/3)

Dernière partie de notre série de questions sur la guerre : Folie géopolitique ou rationalité ? La Russie est elle isolée ? Les réfugiés et réfugiées d’Ukraine sont ils traités avec empathie ? Celle-ci masque t-elle un racisme inconscient ? Enfin, comment sortir des postures de plateau télévisé à la BHL ?

Folie géopolitique ou rationalité  ?

Vladimir Poutine est-il fou  ? Cette question a fait couler beaucoup d’encre. Lorsque les géopolitologues de comptoir ne sont plus disponible, on fait appel aux psychologues du même acabit. Disons le clairement, nous ne pensons pas que Vladimir Poutine soit fou. Il est en revanche fermement convaincu de certaines conceptions géopolitiques et de certains fonctionnements des rapports de force entre puissance.

Dans l’introduction de The Political Thought of Joseph Stalin – A Study in Twentieth Century Revolutionary Patriotism, Van Ree fait un tableau de la personnalité de Staline, qu’on juge parfois marquée par un pragmatisme allant jusqu’à l’opportunisme. Dans son jugement, Van Ree considère qu’on ne doit pas ôter les conceptions profondes et la vision du monde des personnages politiques, vision du monde qui correspond au canevas dans lequel ils vont développer leur action. La rationalité «  vulgaire  » n’est donc pas toujours la bonne grille d’analyse, mais il faut prendre en considération une rationalité autre, une rationalité idéologique.

Vladimir Poutine, agent du KGB, a vu de près le délitement de l’URSS et l’effondrement de la vie des Russes. Il est le témoin privilégié d’un cataclysme qui l’a profondément marqué et qui a profondément modelé sa vision du monde. Formé à une certaine école de pensée marxisante (plutôt que réellement marxiste), il a fait sienne une thèse qui était aussi celle de Staline  : l’inévitabilité des guerres entre pays impérialistes. Dans sa conception, toute action de l’UE ou de l’OTAN s’inscrit forcément dans un plan d’action visant à cibler la Russie et à porter la guerre chez elle. D’autant que la Russie a connu son lot d’invasions et de guerres. Suffisamment pour que cela marque profondément sa perception de l’étranger, et la peur que l’ennemi s’installe derrière l’ultime barrière naturelle de son pays, avant l’autoroute à chars de la grande steppe  : le Dniepr. Pascal Marchand, dans La Russie par delà le bien et le mal, analysait la situation géopolitique de la Russie sous des termes très intéressants. Il compare la perception de l’Europe de l’Est par la Russie à la doctrine Monroe des USA au XIXe et début XXe. Pour la Russie, l’Europe de l’Est doit être son Océan protecteur, chargé de servir à protéger contre une menace militaire ou contre une invasion (la Russie étant par ailleurs largement sous-dotée militairement, à part en artillerie, face à l’OTAN.) C’est une vision géopolitique récurrente, notamment c’est celle qu’on a retrouvé en URSS à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Durant l’intervalle 1944-1947, la position du gouvernement soviétique est de maintenir neutralisée la zone occupée par l’Armée Rouge. L’URSS appuie d’ailleurs assez peu les conquêtes du pouvoir des partis communistes dans la zone. C’est envenimement des relations internationales qui conduit à un durcissement de l’attitude soviétique.

De plus, il est indéniable que l’OTAN essaie de mettre une pression constante sur la Russie. L’élargissement de l’OTAN après la chute de l’URSS, en dépit d’un accord tacite pris avec Gorbatchev. L’Ukraine est pourtant resté longtemps une no-go zone dans l’esprit des géopolitologues US, y compris les plus agressifs, car elle était vue comme étant l’étape de trop, celle qui risquait de déclencher une guerre. L’influence de l’OTAN dans la mer Baltique, le verrou Turc étaient déjà des menaces puissances. Lorsque les forces armées géorgiennes ouvrent le feu sur les forces d’interposition russes en 2008 – ce qui est le casus belli – la Russie juge que ses frontières sont menacées et réagit comme si c’était son propre territoire qui était attaqué. La narration des VRP de l’impérialisme français, comme Glucksmann, ont soigneusement renoncé à mentionner cette raison, pour ne pas perturber une narration qui se nourrit de «  gentils et de méchants  ». Quant à la question criméenne, elle demeure débattable au regard de la courte appartenance de cet espace à l’Ukraine et de sa composition. Pascal Marchand note d’ailleurs que celle-ci ne s’est jamais sentie ukrainienne et que les résultats du référendum peuvent donc être vraisemblables.

Nous ne nions pas non plus que l’UE lorgne sur un butin important dans les régions précédemment soviétiques. Mais il existe aussi des dynamiques internes aux pays, notamment des procès de construction nationale  : ces procès expliquent aussi le fait que des pays veulent se construire en démarcation avec la Russie. Toute action n’est pas au stricto-sensu une opération dirigée directement contre la Russie, mais contribue aussi à un émiettement des sphères d’influence du pays. Le passage des Etats Baltes dans l’UE n’a pas inquiété outre mesure la Russie. Elle n’a pas d’intérêts économiques dans ces pays, en dépit de la présence d’une forte population Russe – privée d’ailleurs de droits civiques. Mais en revanche, la présence massive de l’OTAN serait perçue comme une menace directe.

Le problème de fond étant que cette peur face à l’installation de l’OTAN dans l’étranger proche de la Russie créé un phénomène de prophétie auto-réalisatrice  : La Russie a peur, elle renforce sa présence et sa pression, suscitant en réaction une crispation et une peur, qui, elle même, suscite à son tour une pression plus grande de la Russie. En fin de compte, dans cette opération en Ukraine, Vladimir Poutine a obtenu exactement l’inverse de son premier objectif. Cela ne le rend pas fou, cela le rend cependant un piètre calculateur. Après tout, historiquement, la Russie à toujours été une meilleure joueuse d’échecs qu’une joueuse de poker.

Une Russie isolée  ?

La question de l’isolement de la Russie par rapport à l’Europe a été largement évoquée comme argument pour lui faire courber l’échine. Or, la situation est plus complexe que cela et nous replace aussi dans un eurocentrisme trompeur.

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Le vote contre est souvent mis en avant, mais l’abstention joue un rôle bien plus important.

Il nous faut pour cela restituer rapidement un contexte général  : nous percevons la Russie comme une puissance strictement européenne, et nous avons tendance à oublier d’autres dimensions qui peuvent exister.

Premièrement, le transfert progressif du centre de gravité économique du monde de la façade Atlantique à la façade Pacifique bouleverse, lentement certes, mais sûrement, l’importance des secteurs. L’Europe se voit toujours comme un unique centre du monde. Aujourd’hui, les perspectives de développement et de réorientation vers la Chine existent. Elles demandent un long travail pour la Russie mais sont des hypothèses qui permettraient, à terme, de composer avec la dégradation des relations avec l’Occident.

Dans les prises de sanction contre la Russie, il y a eu une unanimité Occidentale quand au fait de condamner et de sanctionner. Mais cette unanimité Occidentale masque une indifférence quant à cette guerre pour le reste du Monde. Pascal Marchand, que nous avons déjà cité, note avec justesse que la perception de la Russie dans le monde n’est pas celle que possède l’Europe. Pour les Indiens, la Russie ne signifie pas grand-chose. Elle n’est ni mal perçue, ni bien perçue (encore qu’il y ait eu des relations indo-soviétiques, au détriment de la Chine), c’est la même chose en Syrie, en Irak, en Afrique ou dans le Pacifique. Elle n’évoque rien. En revanche, l’Occident évoque un pôle géopolitique qui a été dominant, agressif, parfois génocidaire. Le comportement Russe, d’invasion de l’Ukraine, est au pire des cas mis sur le même plan que les interventions catastrophiques de l’Occident en Afghanistan, en Syrie, en Libye ou en Irak.

Aux yeux d’une des plus grande partie de la planète, même si celle-ci ne représente qu’une fraction du PIB mondial, la Russie agit exactement de la même manière que d’autres grandes puissances. Son attitude, n’étant pas exceptionnelle, n’entraîne ni réprobation ni adhésion. Notre exceptionnalisation du conflit Ukrainien est aussi le fait que l’Europe Occidentale est témoin direct de cette guerre. Elle est vue comme une confrontation du «  bien  » occidental au «  mal  » eurasiatique, en oubliant que nous n’avons pas fait mieux nous même.

Distanciation raciale et réfugiés.

Par ailleurs, l’exceptionnalisation du conflit ukrainien est le fruit de plusieurs facteurs. L’attitude de solidarité spontanée envers le peuple Ukrainien était de loin supérieur à celui qui a été accordé aux autres victimes de crises géopolitiques. Ce deux poids, deux mesures est régulièrement monté à la surface.

Nous allons du « On ne parle pas là de Syriens qui fuient les bombardements du régime (…). On parle d’Européens qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures, et qui essayent juste de sauver leur vie » à l’émotion de voir des « Européens aux cheveux blonds et aux yeux bleus  » (un officiel ukrainien sur la BBC), en passant par les propos sur une « immigration de grande qualité, dont on pourra tirer profit  » (le président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale sur Europe 1) quittant Kiev « ville relativement civilisée, relativement européenne  » (un correspondant sur CBS). Au total, un pot pourri d’inconscient raciste. Il faut le détailler quelque peu. Dans Contre l’empathie, le philosophe Paul Bloom explique que l’empathie soudaine pour des groupes humains est reliées directement au fait de voir sa propre peur, ses propres souffrances, dans le regard des autres. En revanche  : «  Inconsciemment, nous pensons que les personnes d’un groupe étranger sont moins humaines, moins intelligentes et moins susceptibles d’éprouver des sentiments complexes, montrent les études.  »

Par ailleurs, dans«  How economic, humanitarian, and religious concerns shape European attitudes toward asylum seekers », une étude réalisée sur la perception des réfugiés, on note que des biais négatifs existent  : les musulmans sont souvent déconsidérés par rapport aux personnes ayant «  l’air chrétien  ».

Ce n’est que par une attitude consciente de solidarité internationale, et non pas par la simple empathie ou antipathie viscérale qu’il est possible de pouvoir sortir de cette exceptionnalisme. Car les mobilisations de solidarité à géométrie variable sont nombreuses. Tout aussi nombreuses sont les postures de solidarités digne de plateau télévisés.

Contre les postures de plateau télévisé.

Notre tâche en tant que communistes n’est pas tant d’aller invectiver l’impérialisme d’en face pour lui faire des leçons de morale. Nous avons vu que nous serions bien en peine de faire quelque leçon que ce soit à qui que ce soit. De toute manière, cela n’a aucune portée.
En réalité, décrier l’impérialisme de l’autre, c’est un peu faire un effet «  Lisa Simpson  » : crier “Vive le Tibet Libre” sur une chaîne US. Ça ne change rien à la situation là bas, mais en plus on accompagne la campagne menée par son propre impérialisme pour rivaliser en termes de soft power avec les autres. Cela n’empêche bien sûr pas de venir en aide aux réfugiés et aux victime de guerre.

Alors que faire  ? Il est bien sûr extraordinairement compliqué et dur de se dire, et plus encore de dire «  notre impérialisme ne vient pas en aide aux Ukrainiens s’il intervient, il se contente d’avancer ses positions.  » Ça, les gens qui sont sous les bombes ne veulent pas l’entendre. De même, leur parler de défaitisme révolutionnaire, leur dire comme George Orwell «  le meilleur moyen de mettre fin à une guerre est de la perdre  » est difficilement acceptable. Reste aussi l’atavisme de croire qu’on est le meilleur impérialisme, le plus humain.

Dans le cas où nous sommes il nous paraît important de définir trois tâches  : 1) apporter un soutien conséquent aux forces opposées à la guerre dans le pays agresseur (en l’occurrence, qu’on le veuille ou non, c’est la Russie). 2) venir en aide aux organisations populaires du pays agressé. 3) éviter toute internationalisation du conflit, laquelle accroirait encore les souffrances.

Finalement, un gaulliste comme De Villepin résume assez bien cela, de manière pragmatique  : “La solution à ce drame ne sera pas militaire” […] “Ayons l’intelligence et la mémoire de nous souvenir que les interventions militaires ne donnent jamais les résultats espérés”. […] “N’oublions pas les souffrances, le martyr, la souffrance qu’a connu le peuple irakien ; le martyr, la souffrance qu’a connu le peuple libyen ; n’oublions pas les souffrances que nous avons infligées par des interventions militaires sans issues  !” Transformer l’Ukraine en Afghanistan ne rend service à personne. D’autant que le but de la Russie demeure au maximum d’installer un régime qui lui soit dévoué, et non plus d’exterminer cette population. Il en a profité pour fustiger les va-t-en-guerre à la BHL, et leurs «  postures de plateau télévisé  ».

Prioriser l’opposition à notre propre impérialisme est la seule manière de jouer un rôle.

Le risque international paraît pour le moment relativement faible.

Il n’est pas dit cependant que celui-ci soit en mesure de le faire  : le format «  guerre coloniale  » de l’armée française lui interdit une guerre de masse. De plus, il lui faudrait laisser tomber des territoires qui sont bien plus important pour lui que l’Ukraine. Entre le risque de perdre l’uranium du Niger et celui de perdre les Auchan d’Ukraine, l’enjeu n’est pas le même. La Bundeswehr, l’armée d’Allemagne, selon le lieutenant-général Alfons, son chef, est «  plus ou moins à sec  ». Pour le moment, il semble que les sanctions restent la voie privilégiée. Le réarmement Allemand, bien qu’immense, mettra plusieurs années pour devenir effectif. L’argent ne fait pas tout, il faut aussi entraîner des troupes.

L’opposition à l’impérialisme.

Nous savons que c’est extraordinairement compliqué, déjà d’une manière générale, mais encore davantage quand les émotions s’en mêlent.

Réussir à expliquer ce conflit, sans rentrer dans le pathos, est un combat en soi. Il demande de sortir de l’émotionnel, de sortir aussi de la courte focale opérationnelle, et d’élargir celle-ci à un cadre historique et à un cadre géopolitique qui puisse prendre en compte la situation de la Russie  : c’est à dire d’une «  puissance faible  » pour reprendre les termes de Pascal Marchand, qui veut essayer d’avancer ses pions, mais qui tremble aussi pour sa sécurité.

Il nous faut aussi parvenir à casser ce Roman National qui fait de notre impérialisme, de nos bourgeois, des individus plus doux et plus tendres que les sbires de Moscou. Or, la démocratie libérale est un luxe qui est le produit du dopage impérialiste. Si nous ne l’avions pas, si nous de l’avions plus, nous reviendrions au même point que la Russie.

Enfin, il faut aussi parvenir à réaliser le tour de force de parler du défaitisme révolutionnaire et de l’intérêt d’affaiblir notre impérialisme. Mais là, on se heurte à une difficulté que beaucoup d’organisations qui ne sont pas des sectes ne parviennent pas à aplanir. Et pour cause  : l’affaiblissement de l’impérialisme français est la voie qui amènerait à une plus grande polarisation de la société, à un plus grand antagonisme entre exploiteurs et exploités. Elle est en outre une cause internationale  : travailler à libérer les zones qui sont encore dominées par notre propre impérialisme. C’est donc ce passage qui permet des révolutions nationales-démocratiques dans les pays dominés, mais qui est aussi le point de passage vers une révolution prolétarienne dans les pays dominant.

Or, nous sommes face à un dilemme  : pour la grande majorité des exploités, lutter pour affaiblir l’impérialisme de son pays n’est pas rationnel  : cela induirait une plus grande vulnérabilité et une plus grande précarité. Il est plus rationnel alors d’aller vers le social chauvinisme, le fait de soutenir son impérialisme pour que les miettes soient plus grandes. Une révolution qui mettrait fin au parasitisme de la bourgeoisie permettrait non plus d’avoir uniquement des miettes de la production, mais d’avoir l’intégralité du gâteau à disposition.

Cependant ces perspectives, bien que nettement plus positive et favorables au monde entier et à la population française ne sont pas perçues comme étant rationnelles. Elles restent des hypothèses, des spéculations, alors que les risques sont réels. Il faudrait des organisations plus fortes pour qu’une révolution et un mouvement anti-impérialiste deviennent des croyances rationnelles, mais pour qu’elles deviennent plus forte, il faudrait une crise de régime dans laquelle les solutions traditionnelles ne sont plus opérantes. Finalement, il faut être fort pour oser le faire, et il faut le faire pour devenir fort. Donc, là, on est mis devant notre faiblesse : on est pas assez fort pour que notre projet apparaisse rationnel.

Cette force proviendra à la fois des développements des organisations communistes et de leurs influences combinées, mais aussi de leur capacité à s’organiser conjointement. Et là, nous avons pu constater que la route est encore longue. Les contacts demeurent précaires, la méfiance et la conflictualité sont élevés. Nous ne pouvons blâmer personne et des bonnes volontés existent. Mais elles se heurtent au fait que, très souvent, les propositions unitaires n’apparaissent que comme des absorptions  : après tout, il est bien compliqué que «  deux fusionnent en un  ».

Nous pensons toujours que les cadres étroits, entre organisations, sont trop exigus pour réellement avancer. Nous, nous pensons qu’il faut quelque chose de plus large, qui n’apparaisse pas comme l’émanation d’une seule organisation, pour pouvoir élaborer d’une manière ouverte, positive, les structures de demain. Nous le faisons donc au sein de l’ICOR et des amis de l’ICOR, creuset, nous le pensons d’une nouvelle internationale. Même la présence importante d’organisations plus grande n’a pas entravé la possibilité d’élaboration et de naissance d’un vrai débat. Dans le cadre de ce conflit, cette structure nous a permis de faire des pas de géants dans la construction d’une solidarité internationale. Nous appelons à l’amplifier. Malgré des défauts, des travers, des manques, il s’agit à l’heure actuelle de la seule structure non reliée aux ex-partis du bloc est, à exister avec cette ampleur. Avec ses ramification russes et ukrainiennes, elle joue un rôle direct dans ce conflit.

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