Les racines de la crise du système éducatif.

Contribution d’un camarade de l’UPML

Le 21 septembre dernier, Christine Renon, collègue directrice d’école de Pantin, a mis fin à ses jours sur son lieu de travail. Elle avait pris soin d’adresser un long courrier à ses collègues afin d’expliquer son geste désespéré.

Par ce courrier, largement diffusé pendant plusieurs jours, elle souhaitait dénoncer les dérives de l’institution. Le constat qu’elle porte est sans appel et reflète parfaitement le sentiment de très nombreux-ses collègues : un métier et des missions largement vidés de leur sens, une accumulation excessive de tâches, des attentes/exigences administratives et hiérarchiques qui nient l’humain et le lien social… La longueur de la liste des reproches suffit à comprendre ce qui l’a amenée à cette décision sans retour.

Maltraitance des enfants et des personnels

A l’Éducation Nationale comme ailleurs sévit un management du travail qui cherche en permanence à astreindre l’activité humaine à des pressions de rentabilité, à des obsessions de normalisation et tout cela dans l’ignorance de la réalité quotidienne de souffrance et d’incompréhension que ces impératifs produisent. Christine Renon exprimait dans sa lettre la perte de sens d’un métier où l’administration prône la bienveillance à l’égard des élèves, tout en créant des conditions de maltraitance des enfants et des personnels. Christine Renon expose des situations de travail partagées où chacun est amené à se reconnaître. Pour preuve, le mouvement de grève du jeudi 3 octobre a compté plus de 200 écoles fermées en Seine-Saint-Denis et des milliers d’enseignants grévistes dans le premier et le second degré à travers la France !

L’école n’est pas un îlot isolé, elle reflète la société, les courants qui la traversent. Si elle a permis à de plus larges couches de jeunes d’acquérir une certaine culture, et par là même une certaine ouverture sur le monde, elle reste un moyen pour la bourgeoisie de contrôler, ou du moins de tenter de contrôler les esprits, et d’assurer la pérennité du cadre bourgeois, a fortiori dans sa phase de mutation néo-libérale.

L’école des « valeurs de la République » …

L’école publique a certes quelque peu changé depuis les années 1880 et Jules Ferry, qui voulait transformer chaque écolier en patriote, en futur soldat prêt à mourir pour la France. Mais, sur le fond, l’idéologie qu’elle diffuse reste la même. Les ministres de l’Éducation successifs, de droite comme de gauche, ne cessent de le répéter : l’école doit apprendre le respect des « valeurs de la république ». Il faut entendre par là celles que la bourgeoisie veut inculquer aux jeunes.

La nécessité de donner un minimum d’instruction aux enfants des classes populaires ne s’imposa à la bourgeoisie française qu’à la fin du 19e siècle. Elle avait de plus en plus besoin de trouver sur le marché du travail une main-d’œuvre ayant un minimum d’instruction, c’est-à-dire sachant lire, écrire et compter. Dans le contexte politique de l’époque, les bourgeois républicains ne tenaient pas à ce que cette instruction populaire soit dominée par le clergé. L’État devait donc se charger de développer l’éducation des enfants des classes populaires indépendamment de l’Église, en finançant la construction d’écoles dans chaque commune et en les remettant dans les mains d’instituteurs rémunérés par lui, d’instituteurs qui seraient les « hussards » de la république.

… et du colonialisme-impérialiste français

L’œuvre de Ferry ne peut décemment pas être dissociée de la politique de la bourgeoisie républicaine au pouvoir en France à partir de 1879. J. Ferry en fut un des principaux idéologues et promoteurs. Au-delà du mythe du vertueux républicain, c’est la nature de classe de sa politique qui doit être étudiée. Le rôle de mobilisation idéologique assigné à l’école prend tout son sens si on le relie à la politique extérieure portée par Jules Ferry et les Républicains modérés. Continuant l’action des régimes précédents, qui ont conquis et colonisé l’Algérie et le Sénégal, ils donnent une nouvelle impulsion à l’impérialisme français.

Il s’agit pour eux de se tailler en Afrique et en Asie des zones économiques exclusives, où les industriels nationaux pourraient écouler leurs produits, mettre au travail une main-d’œuvre bon marché ou s’approvisionner en matières premières. Par la conquête militaire, les gouvernements offrent ainsi aux bourgeoisies nationales des marchés réservés, qui leur permettraient de conforter leurs taux de profit. L’école développe les attitudes, les valeurs et le savoir confortant la colonisation.

Et aujourd’hui où en sommes nous ?

Le processus à l’œuvre au sein de l’Éducation épouse les contours de la mutation du Capital opérée depuis des décennies. Même si chaque pays garde apparemment la maîtrise de sa propre organisation scolaire, une politique mondiale s’élabore dans les commissions et réunions de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans les rapports de la Commission Européenne et de la Banque mondiale. L’école se voit de plus en plus privée de toute autonomie vis-à-vis de la production et de sa logique. Les enseignants sont assimilés à des techniciens de la pédagogie ou à des cadres. L’école tend ainsi à se privatiser, non pas nécessairement sur les plans juridique et financier – du moins pas encore – mais par sa transformation interne en un marché où la concurrence entre individus et établissements devient la règle.

Au service de la guerre économique internationale

Les connaissances, compétences et capacités individuelles constitue une matière première exploitable source de compétitivité dans la guerre économique généralisée. Pour l’OCDE, La Banque mondiale et la Commission européenne, c’est là la seule véritable justification de l’investissement éducatif. Cette subordination de l’enseignement aux impératifs économiques s’étend à l’ensemble des cursus. Pour la Commission européenne, les « compétences personnelles liées à l’esprit d’entreprise devraient être enseignées dès le plus jeune âge » (dans L’Esprit d’entreprise en Europe, Bruxelles, janvier 2003). Pour l’OCDE, l’une des conditions de la compétitivité et de l’emploi est la « souplesse du marché », ce qui suppose une transformation des mentalités à laquelle devrait contribuer l’école. Quoi de mieux alors que de définir l’école elle-même comme une entreprise, chargée de la production de compétences ou de formation de capital humain ?

C’est dans cet esprit que s’inscrit la récente loi Blanquer. C’est ce qui se tapit derrière l’obligation de scolarité dès l’âge de 3 ans. C’est ce qui s’inscrit derrière chaque article et préconisation : les méthodes de l’entreprise, sa culture managériale, son langage, ses pratiques. Il s’agirait maintenant de s’organiser pour contrer ces attaques virulentes. Refusons cette soumission de l’école aux exigences du patronat. L’heure de la riposte a sonné ! En s’inscrivant dans la contestation générale et grandissante de la société capitaliste.

Kroupskaïa (commissaire à l’éducation après la révolution d’Octobre 17 en URSS), disait dans «Instruction Publique et démocratie, » en 1915 : « L’objectif de cette école nouvelle doit être d’assurer le plein épanouissement d’individus ayant une vision globale des choses, comprenant clairement la nature et la société qui les entourent, aptes, aussi bien en pratique qu’en théorie, à exercer toute forme de travail tant physique qu’intellectuel et capables de se forger une vie en société sensée, riche de contenu, pleine de joie et de beauté ».

Un camarade de l’UPML

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