Dijon. Résister à l’injonction de condamner.

Dans la ville de Dijon, un conflit d’importance entre les dealers de certaines cités et un grand nombre de membres des communautés tchétchènes a eu lieu. La raison  : l’agression d’un jeune tchétchène de 16 ans à Dijon. Il s’en est suivit une impressionnante suites d’images. Combats, armes de guerre, accidents de voiture, embrasements…

Les réactions ont été vives. L’extrême-droite et la droite élargie se sont emparés de l’affaire, dans le but d’en faire une réponse au mouvement antiraciste. Il a été fait une injonction classique à la gauche  : celle de condamner les violences, comme si elle portait la responsabilité. A quel titre  ? Elles seraient les conséquences d’une politique permissive, qui, au nom du «  vivre ensemble  », aurait permis à des groupes étrangers de parasiter la France, de construire des «  clusters de non-droit  ». Cela mérite investigation.

Ces violences sont regrettables. C’est un fait indiscutable. Mais elles sont aussi inévitables étant donné le fonctionnement socio-économique du pays. De fait, une condamnation n’a pas de sens, elle revient à condamner des phénomènes sans jamais poser la question des causes. Elle revient également à crier avec la meute et à donner de la légitimité aux discours réactionnaires. Elle induit une causalité fausse entre immigration et délinquance. Dans la réalité, cette réalité que les racistes et les réactionnaires veulent mettre en avant, la responsabilité des violences est ailleurs.

Il faut le rappeler  : les violences, les expéditions punitives, les régalements de compte n’ont pas attendus l’arrivée de nouvelles populations pour exister. Il est paradoxal que ceux qui condamnent ces violences puissent, dans le même temps, fantasmer sur Peaky Blinders. Les problématiques sont littéralement les mêmes. L’isolement, l’exclusion sociale, l’enclavement produisent mécaniquement ces phénomènes.

Sans perspectives économiques, sans intégration dans un tissu social, le seules réponses sont logiquement les suivantes  :

  • Les trafics comme perspective économiques principales. Hier, les «  apaches de la zone  »1 se livraient au trafic d’alcool, au vol, au recel et à la prostitution. Aujourd’hui, les drogues ont changé, mais par les mécanismes.
  • Les réseaux de clans et de seigneurs féodaux pour protéger celui-ci. Ces réseaux se constituent sur la base de solidarités de quartier, de solidarité d’origine, de familles élargies. Ce mode d’organisation économique est équivalent au principe des caporégimes2 italo-américains par exemple.

Sans abolir l’exploitation, pas d’issue  !

Le fait qu’il existe des discriminations amplifie d’ailleurs cette situation, en enclavant encore davantage les habitants et les habitantes de ces quartiers. Mais s’il n’y avait pas de fils et de filles de la migration, ces discriminations se porteraient simplement sur d’autres parties de la population. L’existence de ces modes de fonctionnement est structurel et ne peut être aboli tant que l’exploitation elle-même n’est pas abolie.

Les mairies de gauche – dans l’ensemble – tentent en général de traiter cette situation avec des moyens dérisoires, apportant des soins palliatifs à quelque chose qui touche à la structure économique et sociale du pays. Elles sont ciblées pour cela comme conciliantes et laxistes.

En revanche, la droite, quant à elle, s’est très bien adaptée à des rapports avec ces «  zones de non droit  ». Il suffit de penser à Serge Dassault qui distribuait allégrement les liasses de billets pour acheter les votes et la «  paix sociale  ». Car, il faut le souligner, la structure économique des réseaux illicites en fait des petits boutiquiers qui ne veulent, paradoxalement, pas de troubles. C’est aussi ce qui explique les liens parfois très proches avec la police, comme dans le cas de la bac de Marseille-Nord ou avec Michel Neyret, dirigeant de la PJ de Lyon.

Les fascistes eux-même ne rechignent d’ailleurs pas à trafiquer. Historiquement, lafrench connection ou le gang des lyonnais ont servi leurs intérêts, tout comme ceux du PS. Ces groupes mafieux ont financé des milices et la lutte contre la CGT et le PCF. Dans les années 1980,Serge Ayoub a été ainsi arrêté pour trafic d’amphétamines, tandis que Claude Hermant – indicateur, en plus – a vendu des armes pour les terroristes de Daech. Il n’est pas non plus impensable que certains magasins tenus par les fascistes puissent servir d’écran au blanchiment en fonds. D’ailleurs quid des consommateurs de ces drogues  ? La cocaïne trouve preneur dans les boîtes de nuit branchées, elles aussi liées aux milieux mafieux. Elle se retrouve même jusqu’au fond des narines des fascistes eux-mêmes, qui parfois en usent et en abusent jusqu’à l’overdose.

Tout pour servir la réaction.

Dans le fond, ce ne sont pas les violences ou la nature économique des clans mafieux qui a provoqué cette levée de bouclier de la part de la droite et de l’extrême-droite, mais bien l’occasion. Occasion de stigmatiser toujours davantage les banlieues et les origines de ses habitants et habitantes. Occasion de réclamer leur déportation sous couvert de «  lutte contre le communautarisme  » et contre le «  métissage invasif  ». Il est d’ailleurs curieux que métissage et communautarisme s’opposent pourtant, mais les réactionnaires ne sont pas à un paradoxe près. Manuel Valls est aussi parvenu à orienter les choses en direction de l’Islam et des mosquées salafistes, bien que les choses n’aient aucun rapport avec l’affaire en tant que telle. Ils manient des concepts contradictoires pour, comme un voilier virant sous le vent, avancer bords après bords vers ce qu’ils veulent réellement dire  : déportation et/ou élimination.

L’essentiel pour eux est de pouvoir se servir de la situation comme point d’appui. Elle alimente une prophétie autoréalisatrice  : plus leur discours progresse, plus l’exclusion se renforce, et donc plus elle donne corps à leur théorie. Leur capacité à atteindre une hégémonie dans ce domaine, entraînant la droite et une partie de la gauche dans leur sillage, doit nous inquiéter au plus haut point.

Pas d’angélisme.

Nous ne nourrissons pas d’angélisme béat sur la situation dans ces quartiers et sur le vécu de ceux qui sont confrontés à ces caporégimes, féodaux et mafieux. Il faut une issue. Mais cette issue ne peut pas être un soin palliatif. C’est une remise en cause de la structure économique complète du pays et se remise à plat. Il n’existe pas de solution de court terme. L’appel à la répression, l’appel à la force, l’appel à l’écrasement n’a d’autre effet que de faire parler et de donner de l’espace médiatique. Mais tant que les carcans qui maintiennent dans la misère ces personnes ne sautent pas, il ne peut y avoir d’issue.

Le seul moyen terme possible passe par la reconstruction de réseaux de solidarité basés sur le progressisme et l’émancipation commune. Précisément ce que la coalition des partis bourgeois a détruit, dans le but d’anesthésier les «  classes dangereuses  » et leur politisation. Cette reconstruction se heurte au fait que les organisations militantes sont le plus souvent extérieures, et voient leur travail comme un «  pèlerinage  » occasionnel dans les quartiers.

C’est dans le cadre d’une démocratie populaire que les questions politiques peuvent être réglées. C’est dans le cadre d’une économie planifiée et bâtie sur la réponses aux besoins qu’il est possible de répondre à la question sociale. Dans des pays comme la Turquie, la lutte contre les mafias menée par les organisations révolutionnaires et progressistes a été un net succès. Notamment car, au lieu de se placer dans le camp de la réaction, ceux et celles qui ont mené cette lutte se sont placés dans le camp, positif, des aspirations légitimes des habitants et habitantes de ces quartiers. C’est cela, cette ligne de masse progressiste, qui doit servir d’exemple.

Ne cédons pas  !

Nous redoutons que ces violences amènent au basculement politique que souhaitent grand nombre de politiciens  : celui de la décomplexion la plus totale sur la racisme et de la censure des mouvements antifascistes et antiracistes.

Nous appelons a ce que les classes populaires ne se divisent pas, ne se fragmentent pas en groupes ennemis. Qu’elles avancent ensemble pour frapper les exploiteurs, pour faire naître un nouveau monde. C’est dans cette arène que disparaîtront définitivement les caporégimes féodaux, les petits boutiquiers réactionnaires, et que naîtra une société égalitaire et démocratique, seule capable d’assurer la sécurité des individus et leur prospérité.

1Apaches est un terme générique qui sert à désigner des bandes criminelles du Paris de la Belle Époque. Ce terme, qui apparaît vers 1900, résulte d’une construction médiatique basée sur un ensemble de faits divers. En 1902, deux journalistes parisiens, Arthur Dupin et Victor Morris, nomment ainsi les petits truands et voyous de la rue de Lappe et « marlous » de Belleville, qui se différencient de la pègre et des malfrats (notamment la bande à Bonnot) par leur volonté de s’afficher et, parfois, par la revendication de cette appellation. (Source Wikipédia)

2Un caporegime ou capodecina, généralement abrégé en capo, est un grade utilisé dans la mafia pour un membre de la famille du crime qui dirige un « équipage » de soldats et a un statut social et une influence majeure dans l’organisation.

Une pensée sur “Dijon. Résister à l’injonction de condamner.

  • 17 juin 2020 à 8 h 52 min
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    “L’appel à la répression, l’appel à la force”.
    Paradoxalement, c’est ce que les habitants du quartier concerné ont demandé, tant les “forces de l’ordre” tardaient à venir ; trop contentes de se faire supplier d’ailleurs.
    Le problème est bien posé : comment nous militants du communisme, apporter une alternative correcte quand nous sommes extérieurs, sinon surveiller par la police, les gangs et les intégristes quand nous avons la chance d’être à l’intérieur ?
    A court terme (car il y a des situations d’urgence qui n’attendent pas une solution idéale à demain), il nous faut don nous en remettre à l’organisation local des habitants qui, ainsi, arrivent à bouter les dealers et les violences qui leurs sont liées. C’es sur cette base (certes imparfaite) qu’il faut partir.

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