Il n’aura échappé à personne que nous vivons un moment d’intensification des contradictions entre pays impérialistes et peuples opprimés, d’une part, et entre pays impérialistes, d’autre part.
La diplomatie américaine a une politique impérialiste toujours plus ouverte, y compris vis-à-vis de ses alliés impérialistes traditionnels (pays d’Europe de l’Ouest, Canada, Japon). Évidemment, Trump en est l’accélérateur, mais pas la cause : si l’on regarde la guerre commerciale avec la Chine, l’administration Biden la menait déjà, avec une intensité plus faible. Cette administration était aussi pleinement engagée dans la guerre impérialiste en Ukraine ainsi qu’en Palestine, en soutien de l’extermination des Palestiniennes et Palestiniens par Israël.
I. Sur le Venezuela
L’année 2026 a commencé par l’agression militaire américaine contre le Venezuela, dans le cadre d’une opération d’enlèvement de Nicolas Maduro, le président du pays. Rappelons que, s’il y avait encore besoin de le démontrer, le « droit international » n’engage que celles et ceux qui y croient. Tout comme le droit national légitime et stabilise les intérêts de la société bourgeoise, le droit international légitime et stabilise les intérêts des puissances impérialistes dominantes. Dès que celui-ci représente une contrainte trop importante pour ces dernières, il est donc tout à fait naturel qu’elles le rejettent. Les appels au respect du droit international, dont le champion français est le parti social-démocrate La France Insoumise, sont donc une approche réformiste complètement stérile.
Maduro représente le pouvoir chaviste, idéologiquement très opposé à l’impérialisme américain. Qu’est-ce que le chavisme ? Nous n’avons pas l’intention de réaliser une histoire complète de cette tendance politique. Nous ne soulignerons que les quelques points nécessaires à sa compréhension.
Le chavisme est un mouvement ancré dans les classes populaires vénézuéliennes, ayant pour but de redistribuer les richesses du pays en faveur des plus pauvres et de mener une politique anti-impérialiste de défiance envers les États-Unis et de soutien à Cuba. Ainsi, à l’époque du rapprochement Chavez-Cuba et de la prise du pouvoir de la gauche sociale-démocrate dans de nombreux pays d’Amérique latine, dans les années 2000, on pouvait avoir l’impression d’assister à la naissance d’un axe populaire et anti-impérialiste au cœur du continent.
En réalité, le chavisme n’a pas modifié substantiellement la position dominée du Venezuela et la nature compradore de sa classe dirigeante. Le pays n’a pas connu de développement industriel autocentré en rupture avec les dynamiques précédentes. Le Venezuela a continué à dépendre quasi exclusivement de la vente de pétrole aux pays impérialistes (aux premiers desquels, les États-Unis) pour assurer la reproduction de son économie. Ce qui a changé avec le chavisme, c’est que la richesse ainsi produite fut réinvestie dans des programmes sociaux d’État au lieu d’enrichir une poignée de capitalistes bureaucratique, du moins sous Chavez. Sous Maduro, le régime chaviste s’est consolidé sous la forme d’un capitalisme bureaucratique on ne peut plus classique avec des groupes d’intérêts (principalement l’armée) soudés autour de l’État par la captation de la rente pétrolière. Que ces programmes sociaux d’État aient été une grande réussite pour élever énormément et en peu de temps le niveau de vie des masses vénézuéliennes ne rentre pas en ligne de compte dans une analyse de classe du chavisme comme politique compradore. L’État vénézuélien a acquis un caractère keynésien avec le chavisme, mais pas un caractère socialiste : la transformation a eu lieu dans la péréquation du profit comprador (les politiques redistributives d’État), pas dans la réalisation compradore dudit profit par une classe capitaliste bureaucratique.
En ce qui concerne le positionnement géopolitique anti-impérialiste du chavisme, celui-ci est évident dans le discours et possède même une traduction pratique, dans le soutien à Cuba. Une classe et un État comprador ont toujours une autonomie propre dans leurs intérêts et leurs politiques. Un chef d’État comprador n’est jamais une pure marionnette. En l’occurrence, le chavisme exprimait une défiance réelle vis-à-vis de l’impérialisme américain et de son rôle historique comme contemporain en Amérique latine. Force est de constater que, malgré ces velléités, le Venezuela n’a jamais quitté sa position semi-coloniale dans les rapports impérialistes, et que, malgré la volonté de se tourner vers la Chine (donc, de devenir dépendant d’une puissance rivale des États-Unis), le Venezuela n’a jamais cessé de dépendre principalement de ses exportations de pétrole envers les États-Unis, d’où sa fragilité face aux sanctions américaines.
La nature compradore du régime chaviste n’est jamais apparu aussi nettement qu’avec sa dégénérescence finale sous Maduro, et aujourd’hui, sous Delcy Rodriguez, dont la volonté de négocier malgré l’agression américaine ne fait que traduire une incapacité fondamentale à résister face à l’impérialisme, caractéristique de la classe compradore.
Certains apologistes du chavisme pourraient arguer du — très réel — écart de force entre les États-Unis et le Venezuela. Pour le dire brièvement, il s’agirait d’une insulte à la mémoire des millions de martyrs (vietnamiens, algériens, coréens, chinois, palestiniens, kurdes…) de la lutte anti-impérialiste qui sont montés à l’assaut du ciel en dépit de tous les écarts de force militaire. Outre la faillite idéologique, il s’agirait également d’une faillite politique, puisque dans la lutte révolutionnaire l’inégalité des forces en présence est une constante presque toujours en défaveur des révolutionnaires. Invoquer cette disproportion pour capituler, c’est liquider toute perspective de lutte révolutionnaire réelle.
Le chavisme est ainsi l’exemple type de l’impasse que constitue tout mouvement anti-impérialiste sous direction réformiste bourgeoise, c’est-à-dire sans direction communiste prolétarienne. Même un mouvement sincèrement appuyé sur les masses, hostile à l’impérialisme et avec des références socialistes, se retrouve coincé dans la dépendance compradore dès lors qu’il reste enfermé dans un cadre bourgeois, sans Parti communiste pour assurer le succès de la révolution continue par étape jusqu’au socialisme. Chavez était un authentique représentant de la moyenne bourgeoisie nationale (comme c’est généralement le cas des officiers progressistes) ; en tant que tel, il ne pouvait pas subvertir la grande bourgeoisie compradore dans sa lutte contre le semi-colonialisme, même avec un large soutien des masses populaires. La bourgeoisie nationale n’a pas intérêt à la perpétuation du semi-colonialisme, mais elle n’a pas intérêt non plus au socialisme, ce qui en fait une classe progressiste, mais généralement réformiste. Au pouvoir, la bourgeoisie nationale ne reste pas nationale (progressiste), elle devient compradore (réactionnaire), c’est-à-dire qu’elle remplace et/ou intègre la classe dominante du capitalisme comprador. C’est ce qui s’est vérifié au Venezuela.
Passons du côté vénézuélien au côté américain. Que révèle cette agression ?
Elle ne peut se comprendre qu’avec l’accroissement des tensions interimpérialistes. En effet, dans ce contexte, l’impérialisme américain n’a plus d’intérêts à tolérer l’autonomie relative du Venezuela, et encore moins son potentiel rapprochement avec la Chine et la Russie. Au contraire, dans la lutte contre l’impérialisme chinois et l’impérialisme russe, affermir le contrôle américain sur le pétrole vénézuélien est un enjeu capital. Certains propagandistes libéraux ont voulu tourner en dérision l’analyse anti-impérialiste pour « prouver » avec une surabondance de détails techniques que les entreprises pétrolières américaines ne pouvaient, dans un futur proche, ni exploiter directement le pétrole vénézuélien (en s’implantant là-bas), ni même raffiner efficacement le pétrole brut exporté. Ce faisant ils oublient que, pour l’impérialisme américain, il ne s’agit pas forcément de prendre directement le pétrole pour en faire un usage immédiat, mais plutôt de contrôler les flux de pétrole1. Avoir un contrôle même indirect sur le Venezuela c’est, d’une part, avoir un contrôle majeur sur les prix du pétrole, et d’autre part, priver ses rivaux de l’accès à l’un des plus grands producteur de pétrole du monde. Ajoutons que Trump a été très clair sur ses intentions de profiter du pétrole vénézuélien et il n’y a pas de raison de ne pas le croire. Enfin, ce qui n’est pas « réaliste » à un moment T des tensions interimpérialistes peut tout à fait l’être à un moment T+1. Il n’était pas réaliste pour les États-Unis de 1938 de produire la masse d’armements qu’ils produisirent cinq ans plus tard en 1943. S’il n’est pas réaliste pour les États-Unis d’investir directement dès aujourd’hui dans le secteur pétrolier vénézuélien rien ne dit que cela ne le sera pas dans un avenir proche.
Depuis l’agression américaine, la contradiction principale au Venezuela est la contradiction entre l’impérialisme américain et le peuple vénézuélien — la contradiction entre l’impérialisme américain et russo-chinois est une contradiction secondaire. L’impérialisme russe et l’impérialisme chinois sont restés sur la défensive et n’ont apporté aucun soutien substantiel à la semi-colonie attaquée. Comme l’agression de l’Iran par Israël, en juin 2025, l’agression du Venezuela par les États-Unis était une guerre impérialiste que l’inaction de la Chine et de la Russie n’a pas transformée en guerre interimpérialiste ; contrairement à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui était une guerre impérialiste que la réaction des pays impérialistes occidentaux a transformée en guerre interimpérialiste. Avec l’intensification des contradictions interimpérialistes, une situation tolérable pour l’impérialisme américain est devenue intolérable, mais la contradiction principale n’est pas devenue la contradiction interimpérialiste : la contradiction impérialiste principale a été intensifiée par l’intensification de la contradiction interimpérialiste secondaire, sans inversion de leur position respective.
Contrairement à l’agression israélienne sur l’Iran qui a lancé la guerre juste de l’Iran contre Israël, en juin 2025, l’agression américaine sur le Venezuela est restée une opération militaire strictement unilatérale : non seulement les puissances impérialistes rivales n’ont rien opposé à cette agression, mais le Venezuela lui-même n’a opposé qu’une très modeste résistance, avant de se précipiter à la table des négociations. Encore une fois, cette attitude ne doit pas être comprise que comme la traduction de l’asymétrie des forces, mais surtout comme celle de la nature de classe de l’État vénézuélien. Ceci dit, si la classe dirigeante vénézuélienne avait opposé une guerre à l’agression américaine, celle-ci aurait été une guerre juste contre l’impérialisme — sans pour autant être une guerre révolutionnaire de libération nationale.
Dans la contradiction entre pays dominés semi-coloniaux et pays dominants impérialistes, les communistes doivent toujours prendre le parti des dominés. Bien sûr, les autorités compradores, incapables de proposer une réelle résistance anti-impérialiste, restent toujours des réactionnaires en face des masses populaires de leur pays. C’est pour cela qu’aucune unité — même temporaire — n’est possible avec la classe compradore. Nous n’avons pas prétention à dicter une ligne aux communistes vénézuéliens. En revanche, en ce qui nous concerne, nous devons fermement condamner l’agression américaine et participer aux mouvements de résistance anti-impérialiste contre les États-Unis. Dans ces derniers, nous devons mettre au centre de nos mots d’ordre la nécessaire lutte du peuple contre l’impérialisme, et non la négociation — toujours stérile — entre État semi-colonial et impérialiste.
II. Sur le Groenland
Passons à présent au second événement : les pressions américaines sur le Groenland. Au même moment où les Américains enlevaient Maduro, des membres hauts placés de l’administration Trump, tels que Stephen Miller, relançaient les revendications américaines sur le Groenland, ce qui fut confirmé par Trump lui-même, au sommet de Davos2.
Les pressions américaines sur le Groenland sont caractéristiques de l’accroissement des tensions interimpérialistes. En effet, elles sont la démonstration des contradictions entre impérialistes américains et européens. Le Groenland est une colonie danoise, qui a obtenu une grande autonomie à partir de 2009. L’histoire du Groenland est faite de pillages et d’exploitations du peuple inuit, qui dépend à présent complètement du Danemark pour assurer la reproduction de son économie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis y entretiennent des bases militaires, en accord avec le Danemark et par-dessus les populations locales, qui font les frais des pollutions lourdes provoquées par l’activité militaire américaine.
Le Groenland est stratégique à deux égards.
Tout d’abord, son sous-sol est riche en gisements de minerais stratégiques et d’hydrocarbures. Précisons toutefois que, jusqu’à aujourd’hui, les conditions environnementales et logistiques groenlandaises sont tellement difficiles qu’aucune multinationale n’a jamais réussi, malgré les tentatives, à exploiter ces ressources. Même sans aucune perspective d’exploitation immédiate, il faut bien voir que les États-Unis de Trump sont pleinement et ouvertement engagés dans une course à la sécurisation de l’approvisionnement en matériaux stratégiques (terres rares, hydrocarbures, etc.) pour sortir de la dépendance à l’égard de la Chine. Il est très simple de comprendre pourquoi, dans le cadre de la préparation à une confrontation interimpérialiste, les États-Unis voudraient ne pas dépendre de leur principal rival. Ainsi, l’État impérialiste est prêt à investir et à soutenir les capitaux privés, par eux-mêmes trop faibles et trop frileux. Très récemment, la banque d’import-export américaine (donc, un organe du gouvernement fédéral), à signé un prêt de plus de cent milliards de dollar à une grande entreprise minière américaine pour un plan d’exploitation des terres rares groenlandaise3. Nous avons là une illustration parfaite de l’État impérialiste s’engageant pour soutenir ses monopoles stratégiques. Comme pour le pétrole vénézuélien, il ne faut pas s’arrêter bêtement aux détails techniques et se souvenir que, pour les intérêts impérialistes, nécessité fait force de loi. Si les planificateurs américains finissent par estimer que les terres rares groenlandaises sont nécessaires pour gagner la guerre contre la Chine, il y aura exploitation. Dans un environnement aussi extrême que celui du Groenland, on ne peut assez insister sur la catastrophe écologique que l’extraction des minerais provoquerait.
Nous voyons sous nos yeux la barbarie impérialiste préparer la destruction des conditions de vie de l’humanité avant même la boucherie des champs de bataille interimpérialistes à venir. Une fois de plus, on ne peut qu’insister sur la nécessité du communisme et de l’engagement communiste. Les calculs de boutiquiers réformistes sur une liste « de rupture » pour n’importe quelle élection que ce soit (des plus ridicules aux plus sérieuses) paraissent déjà complètement vains et apparaîtront sans aucun doute criminels à celles et ceux qui vivront la mort de masse et la dévastation de la Terre.
Le second aspect stratégique du Groenland est sa localisation, situé dans le cercle polaire arctique. Le Groenland permet de contrôler les trajectoires aériennes de nombreux tirs de missiles balistiques, ou même de vol d’avions-espions. De plus, avec le Royaume-Uni et l’Islande, il constitue un des trois points de verrouillages des zones d’accès maritimes par lesquels des sous-marins russes pourraient se projeter en Atlantique Nord. Ce sont les raisons qui expliquaient la très forte présence américaine pendant la Guerre froide. Les impérialistes occidentaux et russes, qui parient sur le réchauffement climatique pour investir dans de futurs profits, prévoient que l’Arctique sera l’un des principaux nœuds du commerce maritime mondial d’ici 2050, ce qui augmente encore l’importance du Groenland.
Nous voyons donc clairement comment les pressions américaines prennent tout leur sens dans un contexte de tensions interimpérialistes toujours plus poussées qui amènent l’impérialisme américain à s’assurer le contrôle de toujours plus de ressources (géographiques, minérales, hydrocarbures, etc.) afin d’être en mesure de rester la première puissance mondiale et de gagner la guerre qui se prépare contre les autres.
Ce qui relève d’un intérêt particulier, c’est que cette préparation à une lutte interimpérialiste (avec la Russie et la Chine) se fait ici en aggravant une autre lutte interimpérialiste : avec les pays impérialistes d’Europe de l’Ouest. Dans sa quête d’espace stratégique, l’impérialisme américain est amené à empiéter sur celui de ses alliés impérialistes européens. La réponse plutôt unitaire des dirigeants européens, ainsi que la réalisation d’un exercice militaire conjoint au Groenland4, donne bien à voir cette réalité. Il y a bien concurrence entre impérialisme américain et impérialismes européens. La thèse révisionniste du super-impérialisme américain ne tient pas, même si c’est effectivement lui qui a la supériorité sur ses alliés impérialistes. L’impérialisme américain a toujours été placé en contradiction relative avec celui de ses alliés, il n’y a qu’à voir comment les Américains ont progressivement expulsé les Britanniques d’Iran, d’Irak et même d’Islande à la faveur de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a donc rien de particulièrement surprenant à ce qu’ils cherchent à faire de même au Danemark, et à travers lui, à l’Union européenne.
En ce qui nous concerne, communistes en France, cette crise a aussi été l’occasion pour les réformistes français de se confirmer comme l’aile gauche de la bourgeoisie impérialiste. Mélenchon a appelé à transformer en territoires de l’Union européenne ceux qui, comme le Groenland, n’y étaient qu’associés. Ces territoires sont tous des possessions coloniales des États membres de l’Union européenne. Il ne s’agit donc que de sanctuariser les possessions des pays impérialistes européens. Nous ajouterons simplement que la Kanaky, colonie très stratégique de la France dans l’indopacifique, fait partie de ces territoires. Mélenchon a aussi pris la parole pour appeler la France à se placer à la tête d’un front du « refus de la vassalisation » aux États-Unis. Dans l’aspect inégal de l’alliance occidentale entre les États-Unis et l’Union européenne (dans laquelle les États-Unis sont clairement dominants), Mélenchon ne fait que défendre les intérêts impérialistes de l’Union européenne, en cherchant à renforcer sa position face à celle de son allié-concurrent. De plus, champion de l’impérialisme français, il cherche toujours à défendre spécifiquement les intérêts impérialistes de la France dans l’alliance européenne (d’où « à la tête du front »).
La position des communistes sur l’expansionnisme américain au Groenland doit tout d’abord être de soutenir le peuple groenlandais, principale victime des rivalités interimpérialistes, souvent oublié dans l’affaire. Le Danemark, se targuant de l’autonomie déjà accordée au Groenland, et à travers lui les pays impérialistes européens, auront beau jeu de se présenter comme le moindre mal, comme les « bons » impérialistes. Les communistes doivent dissiper ces mensonges : il ne s’agit que d’une rivalité entre puissances impérialistes, jamais les communistes européens ne doivent prendre le parti de leur propre impérialisme. Nous devons démasquer partout le caractère réel de cette rivalité, tout en affirmant le droit du Groenland à la libération nationale et au développement hors de la tutelle danoise.
III. Sur l’Iran
Alors que les forces aéronavales américaines se massent à proximité du golfe Persique, nous devons aussi examiner la situation iranienne.
Tout comme le Venezuela, l’Iran est un très bon exemple de l’impossibilité pour les révolutions anti-impérialistes sous direction bourgeoise à devenir autre chose que de nouveaux régimes compradors. Depuis la révolution iranienne de 1979, le capitalisme iranien n’est pas dominé par une bourgeoisie nationale menant un développement autocentré, il est dominé par une bourgeoisie bureaucratique compradore dépendant en dernière instance de la vente de pétrole. Ce que l’Iran, en revanche, a réussi, c’est à se déconnecter de l’impérialisme américain en vendant principalement à la Russie et à la Chine.
L’Iran n’a un rôle — réel — de soutien à un ensemble de mouvements bourgeois anti-impérialistes ou de libération nationale (Hezbollah, Houthis, Hamas, JIP, etc.) que dans les limites de ce que peut faire une semi-colonie dépendante d’un autre bloc impérialiste. Les communistes ne peuvent donc que soutenir le mouvement des masses populaires contre un tel État. La révolution socialiste est toujours à l’ordre du jour en Iran ; or, celle-ci ne peut être construite que par la fusion entre le mouvement communiste et les mouvements de masses. Le dernier de ces mouvements est tout particulièrement important, comme le montre l’ampleur de la répression (avec une estimation crédible d’au moins 6 000 morts), mais aussi son origine : le bazaar, c’est-à-dire la petite et moyenne bourgeoisie commerçante traditionnelle et nationale, historiquement l’un des grands soutiens de la révolution islamique. Celle-ci a cette fois non seulement participé au mouvement, mais elle l’a initié avant d’être largement rejointe par le reste des masses populaires. Contrairement à ce qu’affirme la diaspora monarchiste et ses maîtres occidentaux dans leurs tentatives de récupération opportuniste, il s’agit bien d’un soulèvement motivé par la brutale détérioration de l’économie iranienne, et avec elle des conditions de vie de la majeure partie de la population, et non pas d’un amour du peuple iranien pour le Shah — le précédent régime comprador, soumis aux États-Unis et aux Occidentaux.
La République islamique d’Iran est un régime comprador, dominé par des groupes de capitalistes bureaucratiques (au premier rang desquels les Gardiens de la Révolution) qui gèrent la rente pétrolière. L’idéologie de ce régime est profondément réactionnaire et centrée sur la domination violente des femmes et des nations opprimées d’Iran (kurde, baloutche, etc.). Il n’y a aucun doute sur le fait que la révolution socialiste reste une nécessité en Iran, et que celle-ci ne peut être menée que contre la bourgeoisie bureaucratique compradore iranienne.
Cependant, que dire du déploiement américain au large de l’Iran ?
Évidemment, comme nous le disons déjà ci-dessus, et comme nous le disions déjà en juin 20255, dans la contradiction entre pays dominants et pays dominés, les communistes doivent toujours prendre le parti des dominés. Dans le cas d’une attaque des États-Unis sur l’Iran, il faudrait souhaiter et agir pour la défaite des États-Unis ; pas pour la défaite des deux côtés, mais bien pour la défaite des États-Unis.
À celles et ceux qui verraient dans cette position une compromission de classe ou une liquidation de la lutte révolutionnaire, rappelons quelle fut la position du Parti communiste de Chine pendant la guerre sino-japonaise de libération nationale (1931-1945). Le Parti communiste de Chine, pourtant engagé depuis 1927 dans une guerre sanglante avec le Kuomintang, qui servait alors directement les intérêts réactionnaires compradors-féodaux en Chine, a reconnu que la contradiction avec l’impérialisme et le colonialisme japonais était la contradiction principale6. Jusqu’à la victoire de la Révolution chinoise, en 1949, le Kuomintang est resté le parti au pouvoir en Chine, c’est-à-dire le gouvernement du pays. Avant l’incident du Xi’an, en décembre 1936, puis après la défaite du Japon, en septembre 1945, celui-ci représentait les classes réactionnaires chinoises, la grande bourgeoisie compradore et les propriétaires fonciers féodaux. Cela n’a pas empêché Mao de reconnaître que la guerre du Kuomintang contre le Japon était une guerre juste (partout où celui-ci la menait plutôt que de capituler).
Chaque situation a ses spécificités. L’Iran d’aujourd’hui n’est pas la Chine de 1937. À l’instar du gouvernement vénézuélien, le gouvernement iranien peut chercher à négocier avec les États-Unis pour éviter la confrontation militaire, comme le Kuomintang avec le Japon entre 1931 et décembre 1936.
L’exemple historique de la Chine révolutionnaire ne nous sert qu’à montrer qu’il n’y a pas de contradiction insoluble entre, d’une part, préparer et mener la guerre civile de classe prolétarienne, et d’autre part, soutenir tous les coups portés à l’impérialisme — qu’importe d’où ils viennent. Lutter pour la révolution et contre l’impérialisme est toujours le devoir des communistes dans tous les pays. Aucune alliance « anti-impérialiste » n’est possible avec les classes réactionnaires d’un pays dominé, en premier lieu parce qu’elles sont toujours des classes collaboratrices de l’impérialisme. Le meilleur anti-impérialisme reste toujours la révolution dans chaque pays. Au même titre qu’il ne peut jamais y avoir de « trêves » dans la lutte des classes, faire front uni (alliance) avec ses ennemis serait une parfaite absurdité. Entre décembre 1936 et 1945, une alliance n’a été possible entre le Parti communiste de Chine et le Kuomintang (le second front uni) que parce que ce dernier a été contraint par son aile gauche, lors de l’incident du Xi’an, à représenter une classe progressiste chinoise, la moyenne bourgeoisie nationale. Le programme révolutionnaire est toujours et dans tous les pays un programme de guerre civile contre les classes réactionnaires — même lorsque celles-ci mènent une guerre juste par ailleurs. Ceci-dit, soutenir la guerre juste d’une classe réactionnaire contre l’impérialisme n’implique pas de faire front uni avec celle-ci, ce qu’il n’est possible de faire qu’avec une classe révolutionnaire — comme peut l’être la bourgeoisie nationale dans certaines conditions.
Pour nous, communistes en France, la tâche immédiate est bien entendu de dévoiler la nature brutalement impérialiste des manœuvres américaines et de dénoncer les mensonges pseudo-démocratiques des impérialistes occidentaux (qui ne sont de toute façon pas assez subtils pour cacher leur soutien au retour d’un régime tout autant antidémocratique et comprador que celui de la République islamique), lorsqu’ils prennent encore la peine de se présenter comme défenseurs de la démocratie pour masquer leurs agressions impérialistes (ce que l’administration Trump ne semble même plus faire). Rappelons que des États qui s’entendent cordialement avec l’État colonial-génocidaire sioniste ou l’État monarchique-théocratique saoudien n’ont aucune critique « droit-de-l’hommiste » ou « féministe » à émettre contre l’Iran, pour à chaque fois appeler à la soumission violente de celui-ci à l’ordre occidental au nom d’une prétendue libération du peuple et des femmes. Les masses populaires et de femmes d’Iran n’ont pas besoin que quiconque les libère à leur place (ce qui n’a jamais été à l’ordre du jour, la nature de la confrontation de l’Occident contre l’Iran étant purement impérialiste).
Il nous faut donc lutter contre la propagande impérialiste et plus généralement — avec l’exemple du Venezuela et de l’Iran, mais aussi celui du Groenland — insister sur la marche à la Troisième Guerre mondiale à laquelle nous assistons et sur la nécessité de la lutte communiste contre la barbarie impérialiste.
IV. Sur le Rojava
Enfin, nous réaffirmons notre soutien à la lutte de libération nationale kurde menée au Rojava.
Ces derniers mois, l’État syrien a obtenu le ralliement d’un certain nombre de tribus arabes des territoires contrôlés par l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie (AANES). Il y a incontestablement une stratégie de pression, y compris militaire, sur le Rojava (même si aucun affrontement à grande échelle n’a eu lieu).
La victoire d’HTC dans la guerre civile syrienne, en décembre 2024, n’a eu aucune portée progressiste, même relativement au régime d’Assad. Si Joulani a certes lâché du lest sur la violence djihadiste, en confinant son projet au territoire national syrien, il reste héritier d’un islamisme réactionnaire. La politique de rapprochement avec les occidentaux tout comme la politique de ralliement des tribus arabes sunnites démontre que la nouvelle Syrie est tout droit sur la voie de la sujétion compradore à l’extérieur et de la domination de structures féodales à l’intérieur.
Le régime d’HTC recherche essentiellement deux choses : devenir une semi-colonie occidentale et intégrer les tribus syriennes dans un consensus national. HTC mène une libéralisation de l’économie syrienne, dans l’espoir d’attirer les IDE occidentaux (au grand désespoir de la bourgeoisie nationale syrienne, déjà exsangue) et d’obtenir des prêts du FMI et de la Banque mondiale7. Pour l’instant, cette libéralisation a surtout profité à la Turquie et aux monarchies du Golfe, soit les semi-colonies occidentales de la région. Cependant, HTC a déjà obtenu des Occidentaux la levée des sanctions économiques sur la Syrie. En septembre 2025, HTC a créé un Bureau des tribus et des clans, par lequel il espère stabiliser son régime8. Les alliés tribaux d’HTC, avec une partie de ses propres forces, ont pu se livrer à des massacres dans les régions alaouites du pays. Alors que HTC s’est dressé contre le Rojava, dans le Nord, il n’a toujours rien fait contre l’occupation sioniste, dans le Sud. Au contraire, le 6 janvier dernier, à Paris, HTC a signé un accord « d’échange et de partage d’informations » avec Israël, en vue d’une coopération sécuritaire plus étroite dans la région9. En bref, le pouvoir d’HTC sert les intérêts réactionnaires compradors-féodaux en Syrie.
Comme nous l’avions déjà affirmé en décembre 202410, les masses syriennes continueront à subir le triple joug de l’impérialisme, du capitalisme comprador et des vestiges féodaux, sous le régime d’HTC comme sous celui d’Assad.
En face, si la révolution démocratique au Rojava semble bien s’être figée depuis plusieurs années, la libération nationale kurde n’en reste pas moins l’une des tâches des mouvements révolutionnaires au Moyen-Orient. De la même manière que nous soutenons inconditionnellement la lutte du peuple palestinien pour sa libération, nous soutenons aussi inconditionnellement celle du peuple kurde. De plus, le mouvement de libération nationale kurde est tout à fait lié au mouvement révolutionnaire en Turquie. La lutte révolutionnaire au Rojava est dirigée par le PKK/PYD, mais elle est également menée par le TKP-ML, le MKP ou le MLKP. La libération nationale kurde est donc un élément clé du développement du mouvement révolutionnaire en Turquie, et plus largement dans la région. Enfin, l’émancipation des femmes, mise en avant au Rojava, a permis des avancées majeures dans les zones sous contrôle de l’AANES. Rejoindre les YPJ a été un moyen pour les femmes arabes et kurdes de s’extirper des logiques patriarcales propres aux vestiges féodaux, les femmes arabes ayant par ailleurs donné des martyres aux YPJ11. Ce sont ces positions qui sont menacées par la sujétion à Damas et par la capitulation du PKK/PYD. La défaite du Rojava face à l’État comprador-féodal syrien serait une défaite nette du mouvement révolutionnaire international, envers et contre tout, il nous faut défendre le Rojava et sa lutte de libération !
Le 30 janvier dernier, après 3 semaines de combats, le PKK/PYD a signé un accord de paix avec l’État comprador-féodal syrien qui prévoit la dissolution de l’AANES dans celui-ci12. Nous ne pouvons que regretter cette capitulation, que nous espérons temporaire, et rappeler que la lutte de libération nationale kurde n’est pas née avec le PKK/PYD, et surtout, qu’elle lui survivra.
Aucune victoire révolutionnaire n’est possible sous la direction du PKK/PYD, représentant de la petite et moyenne bourgeoisie nationale kurde, dont l’opportunisme s’est déjà vérifié à de multiples occasions dans les décennies précédentes et jusqu’à aujourd’hui13. Le PKK/PYD a plusieurs fois fait démonstration de sa lâcheté dans la libération nationale kurde, mais aussi envers la libération nationale palestinienne — auprès de laquelle il a pourtant appris la lutte armée dans les années 8014 ! Les replis et compromis du mouvement kurde ont toujours été au profit de l’impérialisme, du colonialisme et des vestiges féodaux dans la région ; et aux dépens de la révolution démocratique des peuples de la région, à la première desquelles celle du peuple kurde. Si le PKK/PYD mène selon nous toujours une lutte révolutionnaire au Rojava, celui-ci oscille sans cesse avec la lutte réformiste, et ce n’est qu’une question de temps avant qu’il n’y bascule définitivement. Parce que le PKK/PYD abandonnera tôt ou tard la révolution démocratique pour rejoindre la réaction compradore-féodale, le Rojava doit absolument gagner une direction communiste.
1 La même chose peut être dite des terres rares ukrainiennes. Cf. « Les luttes interimpérialistes et la lutte idéologique », Unité communiste, 8 avril 2025.
2 « Ce qu’il faut retenir du discours de Donald Trump à Davos », Le Monde, 26 janvier 2026. À l’adresse :
3 « Critical Metals in line for $120M US loan to fund Greenland rare earth project », Mining.com, 15 juin 2025. À l’adresse :
K. Nicol-Schwarz, « U.S. considering investing in critical minerals mining in Greenland, Amaroq’s CEO tells CNBC », CNBC, 8 janvier 2026. À l’adresse :
https://www.cnbc.com/2026/01/08/-greenland-critical-minerals-mining-amaroq-us-government.html
4 Il s’agit de l’exercice Arctic Endurance. Malgré les effectifs limités envoyés par les alliés européens du Danemark au Groenland, la signification politique est forte, d’autant plus que l’État français y a déployé des forces stratégiques, notamment en termes d’approvisionnement aérien.
5 « Quelle position sur la guerre entre l’Iran et Israël ? », Unité communiste, 22 juin 2025.
6 Cf. « Défense de la dialectique — une critique de l’article de l’ICR sur De la contradiction », Unité communiste, 25 octobre 2025.
7 L. Sompairac, « Syrie. De la libération à la libéralisation », 8 décembre 2025. À l’adresse :
https://orientxxi.info/Syrie-De-la-liberation-a-la-liberalisation
8 W. Nasr, « Syrie : les clans sunnites, clé de la stabilisation du pays pour le nouveau pouvoir », France 24, 13 janvier 2026. À l’adresse :
9 L. Bronner, « Relance à Paris des discussions sécuritaires entre Israël et la Syrie », Le Monde, 7 janvier 2026. À l’adresse :
10 « Quelle libération en Syrie ? », Unité communiste, 3 décembre 2024.
11 « Explainer: Arab Women in Security and Defense of North and East Syria », Rojava Information Center, 6 juillet 2021. À l’adresse :
12 H. Sallon, « En Syrie, accord et désescalade entre Damas et les Kurdes du Rojava », Le Monde, 31 janvier 2026. À l’adresse :
13 Cf. TKP-ML, « “L’appel du siècle”, solution ou dissolution ? », 2025 ; « The Kurdish National Question: “Peace and Democratic Integration” The “New Paradigm” and the Denial of the Kurdish National Reality! », 2026.
14 M. Petti, « The Kurds Who Died for Palestine », New Lines Magazine, 27 avril 2023. À l’adresse :
https://newlinesmag.com/argument/the-kurds-who-died-for-palestine