Référendum en Kanaky : une triste farce ?

Interview du camarade Näpö Mîî, alors que se prépare le 3ème référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Il aura lieu le 12 décembre dans des conditions plus que contestables.

Quelle est la situation générale en Kanaky ? Depuis les premiers référendums la situation a-t-elle évolué ?

La première consultation sur l’indépendance du pays, le 4 novembre 2018, avait contredit les pronostics des instituts de sondages qui donnaient une victoire du NON à l’indépendance à plus de 70 %. Le résultat a été plus serré que prévu puisque, certes le NON l’a emporté , mais le OUI a fait un score de 43,33 %. Bien que victorieux les partis de la droite coloniale qui pensait « purger » l’indépendance avait fait grise mine. Le deuxième référendum prévu par l’Accord de Nouméa s’est tenu le 4 octobre 2020. Il a été marqué par une progression de 4 points des indépendantistes qui ont frisé les 47 % de OUI à l’indépendance. La dynamique était de notre côté. La jeunesse s’est mobilisée massivement en faveur du OUI. Les résultats ont démontré que le vote OUI avait dépassé les limites de l’électorat kanak et avait gagné des points dans la population caldoche de brousse traditionnellement hostile à la grande bourgeoisie de Nouméa.

Depuis le dernier référendum, les indépendantistes ont conquis en 2021 la présidence du gouvernement collégial de la Nouvelle-Calédonie. Louis Mapou, membre éminent du Parti de Libération Kanak, est devenu président d’un gouvernement avec une courte majorité indépendantiste de 6 « ministres » contre 5. Et la présidence du Congrès de la Nouvelle-Calédonie est revenu pour la deuxième fois consécutive à Rock Wamytan, leader de l’Union Calédonienne grâce au concours de l’Eveil Océanien, une jeune formation politique essentiellement composée de Wallisiens et de Futuniens, désireux de s’émanciper de l’instrumentalisation de la droite coloniale. Ainsi les deux principales composantes du FLNKS, le PALIKA et l’UC ont conquis les deux principales institutions du pays.

Cette progression indépendantiste n’a pas échappé à l’État français qui, depuis, s’est écarté de la « neutralité » requise pour l’organisation de la troisième consultation jusque là globalement respectée par Edouard Philippe. L’État s’est employé à peser de plus en plus souvent en faveur du NON à travers différentes déclarations du 1er ministre Jean Castex, du ministre des Outre-Mer, Sébastien Lecornu et même du Président de la République Emmanuel Macron. Enfin l’État a produit un document sur les conséquences du OUI ou du NON qui, sous une apparence d’objectivité, est un document à charge contre l’indépendance de Kanaky.

Le maintien de ce référendum dans les conditions sanitaires actuelle permet-il aux indépendantistes de faire campagne ?

L’Etat s’est dispensé de réunir le Comité des Signataires de l’Accord de Nouméa, instance incontournable de suivi de l’accord, pour décider, contre l’avis des formations indépendantistes, de tenir la troisième consultation le 12 décembre 2021 alors que la crise sanitaire est encore loin d’être derrière nous avec un taux d’incidence d’environ pour 100 cas pour 100 000 habitants qui, s’il a beaucoup baissé, reste quand même deux fois plus important qu’en France. Nous avons enregistré 272 décès dûs au Covid 19. 60 % des morts sont kanak et 20 % sont des Océaniens. Nous avons estimés que dans ces conditions, tenir le référendum en décembre était impossible malgré la baisse du nombre de cas car la question ne se résume pas seulement à une affaire de statistique sanitaires comme voudrait le faire croire l’état colonial. Le deuil est l’occasion pour les Kanak d’un rituel important qui réunit tous les clans concernés et notamment les oncles utérins qui reprennent le corps du défunt. Ces cérémonies de deuil très codifiées n’ont pas pu se tenir du fait des mesures restrictives relatives aux rassemblements funéraires. Le travail de deuil reste donc à faire. Maintenir la date du 12 décembre est une insulte à la culture kanak et plus largement océanienne. Le FLNKS a donc appelé à ne pas participer à la troisième consultation puisque l’état a annoncé le 12 novembre qu’il maintenait la date du 12 décembre alors même qu’en dehors du Front, le Sénat Coutumier en avait aussi demandé le report.

En maintenant la date du 12 décembre l’état colonial s’apprête donc à organiser, dans le processus de décolonisation encadré par l’ONU, une consultation d’autodétermination sans le peuple colonisé ! Une farce !

La légitimité politique de ce dernier référendum à laquelle vont participer uniquement les forces « loyalistes » sera nulle.

Toutes les composantes du Front sont d’accord pour appeler à la non-participation. Les formes sont encore à définir. Il va de soi que les formations indépendantistes ne se sentirons pas engagées par le résultat. Le Parti Libération Kanak a produit le 14 novembre un communiqué assez dur dans lequel il dit que le coup de force de l’état français « nous ramène à une situation d’avant les Accords de Matignon-Oudinot et de Nouméa » c’est-à-dire à la période qui a suivi les évènements des années 84-88. L’affaire sera sans doute portée devant le comité de décolonisation de l’ONU dans le mesure où l’état français n’a pas respecté sa parole puisque le dernier comité des signataires du 10 octobre 2019 avait conclu à « l’impossibilité d’organiser le référendum entre septembre 2021 et fin août 2022 » selon les termes mêmes d’Edouard Philippe alors 1er ministre.. Ainsi donc l’état a trahi sa parole. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire.

Quelles sont les postures des différentes forces politiques ?

Les différents partis de la droite coloniale, les Républicains Calédoniens, le Rassemblement-Les Républicains, Calédonie Ensemble, au service du patronat local ont tous approuvé la décision du maintien de la date du 12 décembre au prétexte que l’incertitude institutionnelle a assez duré et que l’économie a besoin de visibilité.

Côté indépendantistes, je rappelle qu’ il n’y a pas de parti communiste, marxiste-léniniste constitué. Tout au plus trouvent-on quelques marxistes principalement dans le Parti de Libération kanak (Palika) classé le plus à gauche sur l’échiquier politique. Le FLNKS est composé de l’Union calédonienne, du Palika qui sont les deux formations les plus importantes, de l’Union Progressiste en Mélanésie (UPM) et du RDO, Rassemblement Démocratique Océanien. Hors du Front le Parti travailliste qui s’était abstenu lors du 1er référendum a changé sa posture politique et fait désormais front commun avec le FLNKS.

Lorsque Sebastien Lecornu a convoqué dans la précipitation une rencontre à Paris pour discuter de l’avenir du pays et du document sur les conséquences du OUI et du NON, le Front décidé de ne pas participer mais malheureusement, l’Union Calédonienne, n’a pas respectée la décision du Front et s’est rendu à Paris cautionnant, de fait, la stratégie de division et de passage en force de l’État. Le Palika et les autres formations du Front ne s’y sont pas rendues. C’est à la suite de cette rencontre parisienne qui était aussi ouverte à la « société civile » autrement dit au patronat que l’état a décidé d’organiser le référendum avant la fin de l’année 2021.

Au sein du Front, aujourd’hui, la crise sanitaire aidant, l’unité est retrouvée même si des appréciations différentes existent toujours notamment sur la nature des discussions à mener avec l’état français dans la situation nouvelle due au maintien de la date du 12 décembre. Le fait est que les formations indépendantistes ne se sentiront pas engagées par ce référendum et donc n’envisagerons pas de négociations avec l’état sur la base du résultat du scrutin.

En cas d’une victoire le 12 décembre, quelle serait concrètement la marche à suivre ? La France laisserait-elle se perdre une colonie ?

On ne participera pas.

Dans le cas d’une défaite, quelles sont les options des indépendantistes ?

Voit ci-dessus

En métropole, il existe un consensus politique sur “La place de la France dans le monde”, ou qu’une indépendance “ferait le jeu de l’impérialisme américain” y compris dans une partie de la gauche radicale. Que répondez-vous à ceux qui tiennent cette position

La France « 2eme puissance maritime du monde » est souvent invoquée en France. Cette formule qui n’a de sens que dans une vision coloniale des choses dit beaucoup sur l’intérêt de la France de maintenir sa tutelle sur notre pays. Depuis la rupture du contrat du siècle des sous-marins avec l’Australie, nous avons été inondé par les vagues de déclarations en faveur du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France pour sauver la stratégie indo-pacifique élaborée par le Président de la République. Ferions-nous le jeu de l’impérialisme américain en luttant pour l’indépendance de notre pays. C’est absurde. Le même genre d’argument avait été utilisé contre les combattants algériens dans leur lutte de libération nationale. Ici la menace qui est brandie par l’état français et les partis de la droite coloniale, au service de la grande bourgeoisie compradore de Nouméa, n’est pas tellement celle des Etats-Unis mais celle de la Chine.

Indépendant, notre pays se ferait dévorer par l’ogre chinois qui fne ferait qu’une bouchée de nos ressources minérales. Jusqu’à Xavier Bertrand qui a déclaré que si la Nouvelle Calédonie devenait indépendante elle deviendrait chinoise. Macron et Lecornu ont dit sous d’autres formes la même chose : « malheur aux petits » « être indépendant c’est être plus seul » etc…L’épouvantail chinois est agité en permanence. C’est le retour de Fu Manchu. Il est vrai que de nombreux états insulaires du pacifique ont reconnu la Chine Populaire. C’est leur droit. Après tout le général De Gaulle l’avait reconnue dès 1964. Il est certain que l’hégémonie des Etats dans le Pacifique est entamée par la progression de la Chine qui offre aux pays insulaires des prêts plus intéressants et qui y construit des infrastructures nécessaires à leur développement. Mais ces petits pays insulaires défendent leur propres intérêts. Ici en Kanaky, nous nous battons depuis le milieu des années 70 pour notre indépendance et notre souveraineté contre l’état colonial français. Et demain nous n’entendons pas nous soumettre aux Etats-Unis ni à la Chine. Pour l’heure ce n’est pas ni Chine ni les États-unis qui colonisent notre pays, c’est la France. C’est méprisant vis a vis de notre peuple que de penser qu’il ne serait bon qu’à changer de puissance de tutelle. Le FLNKS a toujours défendu une position de non-alignement et s’y tiendra.

Merci beaucoup pour ces réponses, et bon courage à vous !

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