Le RN est il le grand Satan de 2022 ?(2/2)

Zemmour la menace.

  • Zemmour reprend ce qui faisait le succès du FN historique  : il parle au ça de ses interlocuteurs, à leurs pulsions animales, à leurs peurs, à leurs frayeurs, à leurs haines. De plus il ne s’adresse pas aux ouvriers, aux travailleurs, mais il s’adresse aux hommes en tant qu’individus. Ils s’adresse à eux dans leur projection en tant que bourgeois potentiels. Il apporte une dimension strictement individuelle et individualisante  : tu vaux mieux que ça, mais tu es dévoré par des parasites.
  • Il développe une rhétorique pseudo-intellectuelle basée sur des raccourcis, des bluffs, des mensonges. En revanche, il l’enrobe de rhétorique et de sophismes  : chaque dénonciation est une pente savonneuse qui amène à la destruction de la France. Il multiplie les paradoxes  : ainsi il ne se prive pas de se clamer le vrai défenseur des femmes, car il s’attaque à l’Islam, tout en considérant que la virilité seule doit commander, au nom de la nature et de la tradition.
  • Il est soutenu par des alliés puissants, notamment Charles Gave et Vincent Bolloré, milliardaires réactionnaires qui verraient bien Zemmour être leur champion.
  • La présence de Zemmour est réellement l’inconnue de cette élection. Zemmour est un aventurier  : il n’a rien à défendre, pas d’appareil, pas de structure, pas de mairies à tenir ou de territoire où se maintenir. Si il se présente, il mener une campagne sur un ton nihiliste, et parvenir à se positionner.
  • N’étant pas un homme politique, mais un journaliste, il bénéficie d’une aura de sympathie de la part d’une population qui a été systématiquement déçue.
  • Comme mentionné plus haut, il peut se positionner de manière arithmétiquement plus intéressante, à la soudure entre droite et extrême-droite, et donc posséder une capacité à rallier à sa droite et à sa gauche pour former une coalition importante.

Nous pensons que si un grand nombre d’inconnues subsistent, il faut prendre très au sérieux l’émergence d’un pôle zemmouriste fort. Il y a peu, Mediapart à pu se procurer un listing de la potentielle équipe de campagne du «  candidat non déclaré  ». C’est un pot pourri de tout ce que l’extrême-droite peut offrir comme variations.

Un document confidentiel que Mediapart s’est procuré dévoile une équipe de campagne de onze personnes au service du futur candidat : ex-collaborateurs LR, ancien cadre du mouvement de Bruno Mégret, militants de la Manif pour Tous, attachée de presse des éditions Ring, journaliste à RT France, mais aussi un banquier ou des spécialistes d’intelligence économique. Sous la supervision de Sarah Knafo, ils s’activent déjà « dans l’ombre »1.

Sarah Knafo (LR), Grégoire Dupont-Tingaud (GUD), Pierre-Alexandre Ferletic (Russia Today), Jonathan Nadler (un banquier), Samuel Lafont (LR)…. Ces jeunes cadres dynamiques représentent une synthèse redoutable  : celle de la droite élargie, véritable résurrection du Parti de l’Ordre2.

Quoiqu’il en soit, la droite et l’extrême droite domineront certainement l’élection.

Ne pas surestimer le risque fasciste – Ne pas sous estimer les limites de la démocratie.

Une élection gagnée par l’extrême-droite serait une mauvaise chose. Cependant est elle équivalente au fascisme  ? L’équation n’est pas si simple.

Plusieurs pays dans le monde sont dirigés à l’heure actuelle par l’extrême-droite. Inde  ; Afghanistan  ; Iran  ; Israël  ; Turquie  ; Hongrie  ; Ukraine  ; Autriche  ; Pologne… Cependant, une poignée d’entre eux ont franchi le pas et passé d’un gouvernement d’extrême-droite à un régime qui peut s’apparenter au fascisme. La réalité étant que soit ils ne parviennent par à franchir cette étape, notamment car la dictature ouverte et terroriste effraie les intérêts de la bourgeoisie  ; soit ils n’en ont pas besoin car les outils de la démocratie «  libérale  » leur suffisent.

Il faut voir dans ces points là quelque chose d’essentiel  : le fascisme (et le nazisme, en dépit de leurs différences idéologiques) n’arrive pas en «  gagnant  » les élections. Ce n’est pas le critère déterminant. Le pouvoir lui est conféré avec le consentement d’une part importante des plus grands acteurs économiques du pays. Les pouvoirs spéciaux décernés à Hitler, à Mussolini, mais également à d’autres groupes ou personnalités qu’on peut assimiler au fascisme, comme Franco, l’ont été au cours d’une crise de régime profonde.

Nous voyons des crises économiques sans discontinuer depuis la guerre du Vietnam et le choc pétrolier. Elles sont soit sectorielles (bulle internet), soit géographie (crise asiatique) soit systémique (2008), mais elles sont constantes. Ces crises économiques débouchent régulièrement sur des crises politiques profondes  : les gouvernements, soit en appuyant des mesures anti-sociales, soit en jouant la carte de la politique du moindre mal (les deux revenant, en dernière instance, aux mêmes résultats) ne suscitent que mécontentement et mépris. Mais la crise de régime est une gradation supplémentaire  : les tensions sont tellement fortes que même les gouvernements ne peuvent se succéder, qu’ils ne peuvent plus gouverner comme ils le souhaitent, et que les gouvernés ne veulent plus être gouvernés comme ils le sont. Là arrive un blocage insoluble.

C’est dans ces situations de blocage qu’arrive un besoin de «  césarisme  » comme le nommait Gramsci. C’est à dire quelqu’un qui incarne une solution «  supérieure  » aux contradictions de la société. Supérieur dans le sens où il représente une synthèse sinistre entre les aspirations du peuple à un meilleur niveau de vie et celles de la bourgeoisie à plus de profits et une plus grande stabilité. Parfois, ces apprentis Césars sont pourtant vu comme de simple pitres, des pantins qui feront le sale travail à la place des bourgeois. Mais parfois, ils s’avère qu’ils sont étonnamment efficaces, à l’exemple de Hitler3.

A l’heure actuelle, la crise de régime ne se matérialise pas tout à fait. Les gouvernements successifs ont élargi les compétences en termes de répression de la police et de l’administration. L’état d’urgence constant permet aussi un traitement préventif des menaces sur la stabilité de l’État. D’une manière générale, la population accepte, consent, au maintien d’une forme de pouvoir «  normal  ». Cependant, rien n’est sûr, et l’entropie du monde post-covid est immense.

D’autant que Zemmour, contrairement à Le Pen, est une personne qui a la prétention immense d’être ce César, ce Napoléon. D’être celui qui serait un sauveur et qui pourrait sauvegarder l’unité de la France au travers d’une immense épuration. D’être quelqu’un qui pourrait imposer une baisse du niveau de vie au nom de la Nation et de la France, en somme, d’être celui qui réunifierait, dans un mensonge, les exploiteurs et les exploités, en les dressant contre les surexploités.

Combattre.

Dans les années 1980, l’irruption du FN comme épouvantail avait causé une peur importante. Un grand nombre d’organisations antifascistes sont nées et ont œuvré à lutter contre les mouvements fascistes ou fascisants. Ces organisations sont rentrés parfois dans la légende, comme les Red warriors. Cependant, ils n’ont pas débouché sur la constructions d’alternatives politiques et se sont globalement fondus dans le moule de la sociale-démocratie et du réformisme, finissant par coller des affiches pour l’officine du PS SOS-Racisme.

D’une manière générale, l’argument de la menace électorale a toujours été employé pour disqualifier les forces extra-parlementaire et pousser à l’union de la gauche, même avec des organisations qui, une fois au pouvoir, appliquent le programme des réactionnaires.

Cela pose une question importante  : comment faire exister la lutte d’un front antifasciste sans que celui-ci ne connaisse le même sort  ?

Nous ne voulons pas «  tirer les marrons du feu  » pour les autres.

Le combat antifasciste est en permanence la proie d’organisations politiciennes qui voudraient se l’accaparer et le travailler pour elle. A plusieurs reprises au cours de notre vie militante, nous avons vu les plus modérés imposer un silence politique aux forces les plus combatives au nom de la «  massification  » ou d’une injonction à l’unité. Les antifascistes de terrain étaient ainsi sommés de se contenter d’une existence de service d’ordre, prenant des risques physiques et juridiques importants, tout en devant laisser l’expression politique aux plus modérés. En dernière instance, cette situation s’est traduite par le fait que les collectifs étaient vidés de leur contenu politique, ne se massifiaient pas plus, et que ceux qui couraient les risques les plus grands étaient abandonnés face à la police et à la justice.

La focalisation d’un combat contre le RN en tant que structure, au nom d’une injonction morale à faire barrage, est une posture stérile. Ce n’est pas le RN que nous devons combattre, mais bien un courant idéologique qui traverse l’ensemble de la société. Un courant idéologique et des positions politiques dont n’hésitent pas à se servir les autres organisations qui visent à accéder au pouvoir pour servir la bourgeoisie.

Aujourd’hui, parler de lutte contre les conceptions fascistes, c’est aussi mener une lutte d’ensemble.

Une lutte étroitement liée à un combat idéologique pour une transformation de la société. Il ne s’agit donc pas de faire de la dénonciation de Zemmour ou du RN un appel à soutenir d’autres politiciens. Nous avons d’ailleurs pu voir qu’une grande partie d’entre eux pourraient tout à fait concevoir de reprendre des pans des programmes de ces organisations si celui-ci leur permettait d’engranger des voies supplémentaires.

Cette question rejoint donc la question de la lutte pour un camp du peuple, un camp des exploités, et pour l’organisation de ceux et de celles qui veulent un monde nouveau, débarrassé du capitalisme. Pour le moment ce camp n’existe pas organisationnellement et demeure inaudible publiquement. Ses prises de position ne touchent que peu de monde.

Il y a là plusieurs raisons  :

  • Une impossibilité d’ordre technique  : le manque de relais et le manque de caisses de résonance. En France, les médias sont cloisonnés et monopolisés par une petite clique de propriétaires qui imposent leur ligne éditoriale. Malgré la pluralité de médias alternatifs, ils manquent de portée cumulative.
  • Une difficulté organisationnelle  : les forces antifascistes sont dispersées en différents courants idéologiques, mais aussi en différentes structures ennemies ou antagonistes. C’est l’impossibilité, pour le moment, de construire une unité des forces extra-parlementaires qui empêche aussi l’émergence de ce pôle comme un centre de gravité politique.
  • Un vide idéologique  : nous devons être capable également de faire naître un message qui soit clair, simple, accessible, mais qui ne sacrifie pas au fond idéologique. L’isolement des mouvements d’extrême-gauche est la conséquence d’une offensive idéologique de la bourgeoisie. Pour y répondre, il faut une contre-offensive, laquelle soit capable de développer une nouvelle forme de référentiel de valeurs, une nouvelle culture, qui ne soit pas une culture de marginalité, mais qui puisse devenir hégémonique et remplacer celle qui domine actuellement.

Cette nécessité est intuitivement comprise par un nombre toujours plus grands de militants et de militantes. Cependant, elle se heurte aussi à un grand nombre d’obstacles. Nécessité d’exister politiquement comme une organisation indépendante, force de l’habitude, méfiances et sectarisme…

Or, comme nous l’avons mentionné à plusieurs reprises, il nous faut impérativement sortir de l’anesthésie formée par l’idée que les choses sont statiques. Après presque trente ans de «  fin de l’histoire  », nous nous préparons à y retourner avec fracas.

L’heure tourne.

A la suite de l’élection d’Emmanuel Macron, nous avions dit  : «  nous avons 5 années devant nous pour être prêts.  » Nous ne pouvons pas dire que nous le sommes. Or, nous avons l’impression que l’étau se resserre.

Il y a un peu plus de dix ans, à l’époque où certains d’entre-nous militions à la JCML-69 (Jeunesse Communiste Marxiste Léniniste), nous avions tenté d’établir une analyse de quelle semblait être la direction prise par le pays.

Nous avions supposé à l’époque, que le PS serait élu, et que son élection serait un piège. Elle signifierait simplement que les réseaux de mobilisation et de socialisation qui avaient contribué à lutter contre les réformes de Chirac et de Sarkozy passeraient désormais au pouvoir. Et qu’ils appliqueraient la même politique que la droite, celle-ci étant téléguidée par les désirs et les intérêts des exploiteurs. La victoire de Hollande signifiait donc la défaite du PS.

A la suite de Hollande, nous supposions une candidature centriste, unitaire, émergeant des décombres de 5 ans de capitulation. Cette candidature, qui préfigurait Macron, serait un missile à usage unique, conçu pour combler, encore, les besoins d’une bourgeoisie encore davantage aiguillonnée par la crise.

Du fait du chaos politique, il ne nous paraissait pas possible de voir renaître un UMP (avant qu’il deviennent LR) ou un PS fort. Comme les réformes précédentes allaient accroitre l’instabilité politique et les luttes sociales, nous nous attendions alors à voir naître une droite élargie, allant de la droite du PS au RN, et qui aurait vocation à assurer les mêmes fonctions que le Parti de l’Ordre au XIXe siècle  : réduire les droits politiques et faire accepter la misère par la force. Un régime pré-fasciste en somme.

Zemmour, aujourd’hui, représente globalement un héraut potentiel pour un tel Parti de l’Ordre.

Même si ce plan d’évolution était simpliste et basé sur une aggravation plus forte de la crise, il s’est jusqu’à présent réalisé. Cependant, nous ne pouvons espérer qu’une seule chose maintenant  : avoir eu tort.

1L’équipe de campagne d’Éric Zemmour : le listing secret

2Le parti de l’Ordre était en France en 1848, sous la Deuxième République, le regroupement non réellement structuré de personnalités conservatrices, partisanes — comme l’indique son nom — de l’ordre, de la sécurité et des bonnes mœurs. (Wikipédia)

3Comme le note avec justesse Johann Chapoutot, la grande bourgeoisie Allemande pensait que les nazis échoueraient lamentablement et qu’ils seraient aisément manipulables. Il s’avère que non seulement ils ont été efficaces, mais que la créature à fini par échapper quelque peu à ses maîtres.

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