Le RN est il le grand Satan de 2022 ?(1/2)

Les élections approchent.

Avec celles-ci, une pression chaque jour davantage importante se fait sentir sur l’ensemble de la société. Elle touche même ceux que ces élections n’intéressent pas énormément, à l’origine. Nous-mêmes portons sur elles un regard assez distant  : nous voyons les gouvernements non pas comme des instances dirigeantes, supérieurs à la société, mais comme une interface. Une interface d’un système qui sert avant tout les intérêts de la grande bourgeoisie, mais qui a pour but de les moduler et de les rendre socialement acceptable. Nous ne pensons donc pas que les votes soient si déterminants que cela, ni qu’ils puissent changer grand-chose.

En revanche, les élections sont un baromètre de deux choses  :

  • Les désirs de la population et les attentes populaires.
  • Les attentes des exploiteurs et leur programme pour s’appuyer sur les désirs populaires et les mettre à leur service.

Cette situation nous pousse à nos intéresser de près aux différentes stratégies qui peuvent être mises en place, aux différents paris de la bourgeoisie.

Nous pensons que, aujourd’hui, étant donné le climat politique et moral qui suit la crise du Covid et la conscience grandissante de la crise écologique, des candidats verts, comme Yannick Jadot, peuvent être des paris envisageables pour la bourgeoisie. Ils incarneraient une continuité libérale, tout en permettant des efforts étatiques vers le financement de nouvelles énergies. Bien sûr, ces financements seraient principalement populaires, puisque, comme nous l’avons vu avec les Pandora Papers, la bourgeoisie est allergique à l’effort commun.

Mais il existe une deuxième option, réactionnaire, qui recueille des soutiens toujours plus grands. Cette solution fascisante ou fasciste se baserait sur le fait d’exiger des efforts communs, des sacrifices, dans le but de restaurer «  la place de la France dans le monde  ». Il faut comprendre par cela, bien-sûr, celle de sa bourgeoisie. Cette option passe par un étranglement des libertés démocratiques, mais également par une mobilisation xénophobe, réactionnaire, divisant profondément les exploités entre eux.

Pendant des décennies, le Front National a incarné cette alternative illibérale. Il a cru, grandi, à laissé des fleurs vénéneuses s’épanouir. Mais pourtant, nous pouvons nous poser la question à l’aube de la campagne électorale  : est-il vraiment encore l’incarnation de cette solution  ?

Le RN est il un tigre de papier  ?

Érigé en menace absolu, en totem de peur, le RN est il réellement capable de pouvoir remporter les élections  ? A notre avis non. Nous pensons que dans le maximum des cas, il peut parvenir au second tour à un score de l’ordre du tiers des voix. Cela ne signifie pas qu’il n’ait cependant pas de pouvoir de nuisance et qu’il ne soit pas un problème. Mais il se heurte à des difficultés qui rendent sa victoire électorale peu probable.

Nous pensons que le RN est étroitement limité par son propre modèle et par sa structure.

Le RN est, fondamentalement, une boutique tenue par un clan autour de la famille Le Pen. Il s’agit d’une organisation qui sert à financer un train de vie pour une famille parasitaire. A ce titre, il s’accroche à certaines fonctions rémunératrices (notamment le parlement européen). Son institutionnalisation progressive, notamment grâce à la politique de la dédiabolisation, ressemble un peu à celle du PCF  : les rentrées d’argent convainquent de ne plus se lancer dans une aventure nihiliste et anti-système, car elle risquerait de se traduire par des pertes de termes de postes. Le RN a pu cependant élargir sa base électorale depuis 2002. Mais ses perspectives de conquête d’électorat sont limitées.

La dédiabolisation du RN a eu plusieurs effets contradictoires  : elle est une indéniable victoire tactique de la part de la direction incarnée par Marine Le Pen, mais elle est aussi une défaite stratégique. Le pari était complexe  : comment être une organisation d’outsiders tout en ayant volonté à diriger  ?

  • Il est indéniable que, depuis 2002, le RN/FN «  passe mieux  », il apparaît comme une organisation politique normalisée et à pu ainsi accroître de manière importante sa base électorale. Cependant, il s’agit d’un électorat particulièrement volatile, car n’étant pas intégré dans des réseaux de socialisation ou de structuration, à l’image de celui de LR ou des anciens réseaux du PS ou du PCF.
  • Ce qui fait l’attractivité du RN est sa capacité à proposer une forme de transgression du consensus républicain classique, une forme de transgression du politiquement correct, en somme, il représente le «  dire tout haut ce que les gens pensent tout bas  ». C’est à dire être la caisse de résonance du «  ça  » freudien, animal, brutal, et viscéralement réactionnaire.
  • Or, pour gagner des voix, il doit perdre en transgression, et quand il perd en transgression, il perd en intérêt. On a pu voir que d’autres acteurs qui partent à la conquête du centre de gravité de l’électorat réactionnaire, comme Darmanin, on été bien plus agressifs qu’un RN hésitant.
  • De plus, il apparaît de plus en plus clairement que le RN n’est pas capable de se penser comme une organisation impériale, capable de se penser comme un centre de commandement de la société. Il se présente comme une organisation d’outsider grognons, mais n’est pas crédible pour des personnes qui ne veulent pas grogner, mais qui veulent que le parti pour lequel ils votent gagne.

En fin de compte, le problème du RN est qu’il est prisonnier de son modèle. Il se heurte à un plafond de verre. Il a grandi, s’est doté de postes et de positions. Mais ces postes et ces positions lui imposent une modération pour gagner en capacité de consensus. Et ce consensus réduit sa capacité à pouvoir séduire en transgressant les tabous.

Supposons un hypothétique cas d’étude dans lequel le RN pourrait arriver au pouvoir. Cela ne signifierait pas forcément le fascisme, ni même que le RN pourrait appliquer sont programme et sa conception du pouvoir.

  • Il faudrait que la bourgeoisie adoube son programme, car sa politique, pour le moment, effraierait les marchés. Or cette question de la stabilité des marchés est fondamentale dans les choix politiques des grands monopoles économiques. Cette recherche d’un agent capable de leur assurer le maintien et la croissance de leurs rentes sous-tend un grand nombre de stratégies. Ainsi, la plupart des milliardaires français, qui sont issus de milieux ultra-réactionnaires, ont été pourtant des supporters des partis du centre (PS-Modem-UDI-LR…) lesquels garantissaient cette stabilité.
  • La politique des politiciens est souvent une politique centriste  : le programme essaie de prendre en compte le centre de gravité idéologico-politique du pays. C’est d’ailleurs toute l’ineptie du «  vote de barrage  »  : Macron a été élu avec les voix de la gauche, mais pour lui le centre de gravité politique était entre lui et Marine le Pen. Au lieu de «  prendre en compte les voix de gauche  », il a surtout pris en compte les voix RN. Dans le cas du RN, l’application de son programme se ferait à l’inverse. Macron a droitisé sont programme, Le Pen serait obligé de le recentrer.
  • L’opposition serait forte. Macron a neutralisé celle-ci en reprenant le programme de la droite et en étant constitué de transfuges du PS. Il rendait quasiment impossible aux forces politiques qui l’environnaient de pouvoir exister politiquement. Dans le cas du RN, l’ensemble des autres forces politique pourraient faire bloc contre cet outsider.

En dépit de cette incapacité à pouvoir diriger comme bon leur semble, une hypothétique victoire du RN serait révélatrice d’une situation extraordinairement mauvaise pour la conscience politique générale du pays.

Plus prosaïquement, là où le RN gagne des points, c’est sur son influence idéologique.

Un centre de gravité idéologique, mais sans capacité de victoire.

Dans le fond, pour que le RN gagne idéologiquement, il faudrait mieux qu’il ne se présente pas. Mais comme son but premier est d’assurer la victoire d’une équipe, d’une boutique, il ne le peut pas. Pire, en dépit de son influence idéologique, il est aussi une cible.

Le RN, par ses caractéristiques propres, ses thèses radicales et la volatilité de son électorat, représente une manne tentante pour les autres organisations politiques. Beaucoup ont cru pouvoir lui prendre ses électeurs. Cette situation a fait passer le RN de pôle ennemi à cible. Ses idées, ses thèses, sont devenus le centre des débats politiques. Aujourd’hui, les organisations politiques qui se présentent aux élections se positionnent par rapport à son programme.

Certaines n’ont pas hésité à tenter de ratisser sur ses terres. Même des organisations comme LFI se sont retrouvés devant la question. En Allemagne, Aufstehen  ! , scission de Die Linke voulait former une organisation de gauche anti-immigration. En France, Kuzmanovic, aile réactionnaire de LFI, voulait faire de même. Après des hésitations, il a été exclu.

La réalité étant que braconner à l’extrême-droite n’affaiblit pas celle-ci, mais la légitime. Plus les autres ont voulu imiter le RN, plus celui-ci est devenu une alternative politique socialement convenable, et plus le centre de gravité idéologique général du pays est passé à l’extrême-droite.

L’impossible Imperium du RN.

Un des éléments qui a le plus déçu les électeurs et électrices de Marine Le Pen est son statut constant d’outsider. Le RN n’est pas taillé pour la victoire et elle le sait. Cela a joué un rôle important dans sa médiocre prestation du débat de l’entre-deux tours. Elle s’est positionnée comme elle le pouvait  : c’est à dire dans une attitude de critique «  du fond de la classe  » des actions du gouvernement, en somme par un programme négatif. Emmanuel Macron, quant à lui, s’est placé dans une posture de prince régnant, dirigeant, proposant des positions politiques et des solutions (dans l’intérêt de la bourgeoisie, certes). Pour les électeurs, qui votent généralement dans l’espoir de gagner, cette attitude ne peut que dépiter.

Zemmour, quant à lui, porte un autre ethos, celui d’un dirigeant en place, celui de quelqu’un qui tient les rênes du pouvoir entre ses mains. Il n’a pourtant pas de techno-structure gouvernementale à proposer pour le moment. Mais ce n’est pas un défaut pour autant, au contraire, cela l’avantage par rapport au RN  : il peut choisir.

Car, malgré son influence idéologique, le RN se heurte à un obstacle  : il est cloisonné politiquement.

Face à plus structuré que soi.

Aujourd’hui, la quasi-intégralité des organisations politiques politiciennes, de droite ou de gauche, se revendiquent d’une manière ou d’une autre du gaullisme. C’est un lieu commun de la politique. Le RN ne fait pas exception à cela, en dépit du fait qu’il soit originellement le point de ralliement de la droite vichyste et anti-gaulliste, celle des Tixier-Vignacourt et autres collaborationnistes. Si il est aisé de se parer du vernis gaulliste, s’en enduire ne trompe pas les véritables réseaux gaullistes. Ils forment un maillage étroitement serré, englobant également les réseaux traditionalistes chrétiens. Il s’agit d’un glacis sur lequel se heurtent constamment les frontistes, car il est imperméable à leurs tentatives de séduction. Les réseaux gaullistes ont leurs propres figures d’extrême-droite, telle que Philippe de Villiers, Nadine Morano ou Jean-Frédéric Poisson.

L’émergence d’une autre menace.

Or, s’il est impossible pour le RN de parvenir à prendre le contrôle de ces réseaux, l’inverse est possible. Il a été ainsi possible de voir que Nadine Morano, Christine Boutin ou d’autres ont apporté un soutien régulier à Eric Zemmour et à ses thèses. C’est là un signe important : la droite traditionnelle et l’extrême-droite zemourriste possèdent une grande porosité. Cette bienveillance ouvre des perspectives inconnues à d’autres aventuriers de l’extrême-droite : la possibilité effective d’avoir les voix permettant de gagner. Zemmour, dans un sens, est quelqu’un qui a intuitivement compris le principe de la ligne de masse, mais d’un point de vue réactionnaire.

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