Une rentrée par la droite.

Septembre arrive et l’été se termine. La rentrée commence, que ce soit scolaire ou politique. Une rentrée sous le signe d’une pandémie qui n’en finit pas de ne pas finir et d’une préparation de l’élection présidentielle.

Et dans ce climat instable, le gouvernement compte bien préparer sa réélection. Les esprits, échaudés par la question de la vaccination et du pass sanitaires ne seront pas insensible à des campagnes démagogiques. De plus, les sondages indiquent un nouveau face-à-face Macron / Le Pen. Prendre des voix à droite est donc une nécessité vitale.

En cette période de rentrée des classes, rien de tel que d’ouvrir la charge sur deux thématiques porteuses  : l’allocation de rentrée et la laïcité.

L’allocation de rentrée est un versement d’un montant entre 370€ et 404€ versé selon des critères de ressources. Elle permet aux parents aux ressources modestes de pouvoir payer les fournitures scolaires de leurs enfants. Il s’agit donc d’une compensation, assez faible, servant à maintenir un semblant d’équité sociale face à une école supposée gratuite. Elle est versée à 3 millions de familles modestes, sachant que le coût d’une rentrée est en moyenne de 1263€.

Cependant, dès que de l’argent est attribué aux personnes dans le besoin, la polémique n’est pas loin. L’image du pauvre frivole, dépensier, roublard, à la vie dure. Pourtant en réalité 50  % des personnes ayant droit au RSA n’en font pas la demande, tandis que la fraude aux prestations sociales atteint 350,5 millions d’euros. C’est 70 fois moins que la fraude aux cotisations fiscales. Mais c’est un bon marronnier de rentrée.

Salauds de pauvres.

Cela n’empêche pas Jean-Michel Blanquer de déclarer sur France 3, le 29 aout : « On sait bien qu’il y a parfois des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre qu’à d’autres moments…  »

Or, la CAF tient un discours inverse. Ses enquêtes et sondages quant à l’utilisation de l’argent versé indiquent une écrasante majorité de dépense pour des produits liées à la rentrée  : Fournitures scolaires (95 %), vêtements (89 %), cantine, assurance, transport (42 %)… Les usages détournés sont rares  : 4  % l’ont laissé sans affectation, 1,8  % l’ont épargnée, 1,5  % ont remboursé des dettes, 1,3  % ont payé leurs impôts. Quelle frivolité.

On est loin de la description qui est faite par Rafik Smati, député LR du Pas-de-Calais. Celui-ci déclarait sur twitter : «  L’allocation de rentrée scolaire (500€ par enfant) est une aide sociale légitime.

Problème : elle est souvent affectée à des achats plaisir (tv, smartphones…).

Solution : distribuer cette aide en chèques-rentrée valables uniquement sur des produits vestimentaires et éducatifs.  »

Contrôler les pauvres.

Cette volonté de fonctionner avec des tickets n’est pas uniquement le reflet d’une volonté de bon fonctionnement, elle est aussi idéologique. Denis Colombi, sociologue, écrivait : «  Au travers de l’argent, on essaie de contrôler le mode de vie des pauvres.  » C’est une manière d’imposer des choix de vie, de culpabiliser et de rabaisser moralement les personnes les plus modestes. Leurs choix sont scrutés  : vouloir que leur enfant ait des vêtements de marque plutôt que le modèle d’entrée de gamme  ? Quelle hérésie. Louis Maurin, directeur de l’observatoire des inégalités, rétorque que  : “si l’argent de l’ARS sert dans certains cas à acheter des produits de marque aux enfants, alors qu’ils pourraient avoir moins cher, c’est une petite compensation par rapport aux difficultés de l’existence“.

De même, les dépenses sur d’autres secteurs (équipement ménager, informatique, en particulier en temps de pandémie…) servent aussi à bénéficier d’un cadre de vie plus agréable. Or, “Puisqu’on ne peut pas disposer du détail de leur budget et de leurs différents postes de dépenses, cela revient à nier aux pauvres le droit d’avoir des dépenses autres qu’essentielles“.

Mais il est vrai qu’en ces temps de rentrée, il est plus facile de cracher sur les choix des plus modestes que de mettre en place le protocole sanitaire. Le ministre de l’Éducation préfère donc lancer des polémiques  : crop-top, islamogauchisme, ARS…

C’est toujours plus simple de s’expliquer sur l’échec complet de la mise en place de protocoles sanitaires, l’absence de capteurs de CO2, ou la campagne de dépistage qui s’est vautrée dans le ridicule. Ce choix de la polémique est d’ailleurs une constante pour un ministre qui cherche à exister politiquement. Notamment le choix de toujours présenter sa politique à des journaux avant même de communiquer avec le reste de la techno-structure de l’enseignement.

Donc, au lieu de régler ces questions, ce cher ministre s’est lancé dans une campagne sur la Laïcité.

Une laïcité à géométrie complexe.

Nous sommes pour la laïcité. Mais cela dépend de sa définition. Nous pensons que la neutralité des administrations et des institutions est un acquis essentiel, en particulier dans les lieux d’éducation. Tout comme le fait que l’État n’ait pas à s’immiscer dans les croyances des individus, dans la mesure où celles-ci ne forment pas une transgression de la loi. Nous pensons que, en dehors de cela, c’est à un débat démocratique incluant autant les religions que l’athéisme de trancher la question de la foi et de lutter contre les pratiques réactionnaires qui peuvent exister dans la pratique de celle-ci.

Aujourd’hui, c’est un lieu commun dans lequel on peut mettre tout et n’importe quoi. Dans un grand mouvement de retournement des valeurs, des concepts tels que la laïcité ou la liberté d’expression ont été pollués par les réactionnaires. Aujourd’hui, la laïcité brandie par toute une partie du spectre politique est devenue une équivalence à «  islamophobie  », tandis que la liberté d’expression est devenu le droit de tenir des propos racistes, sexistes ou LGBT-phobes. Ce grand retournement est aussi la conséquence du retournement des intellectuels, qui se sont majoritairement convertis aux idées de droite.

La campagne sur la laïcité menée par l’Education Nationale est dans cette veine là. Elle n’a pas coûté cher, une dizaine d’affiches basiques, mais contribue grandement à une offensive idéologique générale… mais contre quoi  ?

Une analyse de la campagne  :

C'est ça la laïcité" : une campagne du ministère de l'Éducation nationale  fait débat sur les réseaux sociaux

Mona Cholet1 en a fait une analyse :

«  Commençons :

1-La laïcité, c’est la séparation des églises et de l’état, c’est aussi la neutralité religieuse de l’état et de ses agents dans l’exercice de leurs fonctions.

2-Aucune des personnes présentées dans ces affiches n’est agent de l’état, ce sont des élèves.

Conclusion 1 : ces affiches ne parlent pas de laïcité. Sous couvert de laïcité, elle parlent plutôt d’ « intégration », de « multiculturalisme » et de « vivre ensemble ». Cette confusion des termes a des conséquences.

1-Ces affiches présentent des enfants dans diverses activités.

2-Le fait qu’ils soient ensemble dans ces activités est présenté comme un effet de la laïcité

3-Quelque chose ferait donc obstacle sans la laïcité, mais quoi donc ?

4-Les seules réponses possibles dans ces affiches sont : des couleurs de peau différentes et des prénoms d’origines diverses.

Conclusion 2 : ces affiches supposent que les origines des élèves (dont la couleur de peau et les prénoms sont ici des signes) empêchent le vivre ensemble et que la laïcité remédie à ce que l’affiche présente comme un problème.

Elles reposent donc sur un imaginaire raciste (qui s’ignore probablement lui-même et se croit même sans doute antiraciste, mais ça n’atténue rien).

Sous un air jovial, ces affiches célèbrent le vivre ensemble, mais en le conditionnant à la laïcité. Sans celle-ci, certaines personnes ne pourraient pas s’intégrer convenablement à la société française. Pourquoi ?

Sans doute, car ces personnes resteraient trop différentes entre elles, ce qui serait source de conflits. La laïcité permettrait donc d’homogénéiser les populations, de les transformer en bon citoyens (notons la récurrence du mot « même »).

La laïcité est donc conçue ici comme un instrument normatif, elle est ici présentée dans une conception assimilationniste et paternaliste, dans la lignée des conceptions coloniales sur ces questions.

Continuons et répétons :

1-La laïcité concerne les religions.

2-Aucun signe religieux ou éléments symbolisant une religion n’est présent dans ces images.

3-Ce sont donc implicitement les prénoms et les couleurs de peau qui signifient l’appartenance religieuse dans ces affiches.

Conclusion 3 : Ces affiches reposent donc sur des conceptions racistes et essentialisantes qui supposent qu’on peut déduire l’appartenance et les pratiques religieuses à partir des prénoms et de la couleur de peau.

Elles réduisent les personnes à leur croyances en fonction de leur prénoms et couleurs de peau (l’une des affiches le dit presqu’explicitement en parlant de « croyances » en montrant trois jeunes gens que rien de distingue sinon leur couleur de peau).

Continuons :

1-Ces affiches présentent diverses activités

2-Certaines font implicitement référence à des polémiques récentes, notamment celle sur la piscine (qui évoque implicitement le burkini qui pourtant ne concerne en rien les enfants)…et celle sur le rire (qui évoque implicitement Charlie Hebdo, etc.)

Conclusion 4 : ces affiches s’appuient sur un narratif médiatique raciste qu’elles réactivent et légitiment tout en apportant comme solution à ce qui est présenté comme un problème une conception normative de la laïcité. (les filles, ça se baigne en maillot, c’est comme ça en France ! On rit des religions, interdit de critiquer cela, c’est comme ça en France ! Dans le premier cas, l’affiche est donc en plus « baignée » d’idéologie patriarcale voulant exercer un contrôle sur le corps des femmes)

Ces affiches mettent donc surtout en scène une collection de fantasmes agitant les esprits d’une certaine classe politique et médiatique (couple mixtes, burkinis, liberté d’expression menacée, etc.).

Évidemment, ce qui est visé ici, ce sont les musulmans, ou plutôt l’image distordue et essentialisante que s’en font les responsables de ces affiches, image distordue à laquelle correspond en contrepoint une image tout aussi distordue de la laïcité.

Le véritable message de ces affiches, même s’il n’est qu’implicite et camouflé, c’est donc : les musulmans ne sont pas laïcs, il faut qu’ils le deviennent. C’est à croire que chez ces gens-là, l’un n’existe qu’avec l’autre, le musulman n’existe que comme repoussoir à la laïcité et la laïcité comme remède au musulman.

Dans cette dialectique abjecte, on ne célèbre un « nous » que parce qu’il y a un « eux » que l’on condamne du même mouvement. Cette vision des choses conduit à une impasse : il ne sera jamais permis à l’autre de « s’intégrer » véritablement car alors, le « nous » perdrait son fondement.

Il est donc constamment nécessaire de rappeler qu’il existe un « eux », qu’il est irréductible, récalcitrant. Il faut le répéter encore et encore. Ces affiches remplissent cette fonction.

Conclusion conclusive : la laïcité, dans ces affiches, c’est l’exact inverse de ce qu’est la laïcité dans la loi de 1905. C’est une laïcité devenue dogme qui est professée ici, un dogme de l’assimilation et de l’invisibilisation, une fausse laïcité qui n’est que racisme.  »

L’Islam est présenté donc comme un rempart au vivre ensemble et à l’harmonie de la société. Cette religion serait d’ailleurs la seule à poser un problème. Pourtant, avec 2 000 000 d’élèves et 8 000 établissement, l’enseignement catholique est un hydre massif. Les écoles privées confessionnelles juives représentent 30 000 élèves et 300 établissements. A titre de comparaison, les établissement du secondaire musulmans ne sont que 7. Conséquence de ce chiffre, les fondamentalistes des autres religions peuvent s’épanouir dans leurs espaces réservés et perpétuer un communautarisme souvent élitiste. L’inverse n’étant pas possible, cela créé artificiellement le sentiment que l’école publique est beaucoup plus confrontée à la question de l’islam fondamental.

La pseudo-laïcité et le vrai racisme.

Mais il ne faut pas nier une dimension hypocrite très profonde  : la France est elle un pays laïc  ?

Entre la mise en avant constante des «  racines chrétiennes  », le fait que le président soit Chanoine de Latran, qu’il participe à la messe de Lourdes.. Il existe un grand nombre d’incartades. Surtout, une partie entière de la France est toujours au Concordat de 1801. Les cultes chrétiens et juifs sont subventionnés (ce qui n’est pas le cas de l’Islam).

Finalement, non seulement cette campagne ne parle pas de laïcité, mais elle contribue à accentuer le climat de défiance dans les classes populaires et le climat de paranoïa raciste. Une paranoïa raciste qui est d’autant plus dangereuse et profonde qu’elle se base sur une série de négations. Concernant cette campagne, Jean-Michel Blanquer avait déclaré  : «  L’école est un sanctuaire de neutralité sur ces enjeux. Une variété de couleurs de peau sur l’affiche ? Je n’y fais même pas attention  ». Un argument assez bas de gamme, qui contribue à nier l’existence et même la possibilité du racisme à l’école, que ce soit entre les élèves comme au sein de la communauté éducative dans son ensemble. Un racisme pourtant bien décrit par les travaux dans les sciences de l’éducation2.

Il y a fondamentalement là deux conséquences  : l’une est le fait que, en piochant dans un inconscient mâtiné de peur d’un «  colonialisme à l’envers  », cette campagne contribue à une stigmatisation d’une partie de la population et à l’alimentation d’une rhétorique de peur. Elle est très pratique en cette période préélectorale, puisqu’elle permet à la fois de rassurer un public anticlérical tout en montrant qu’elle prend en compte les angoisses de l’électorat d’extrême-droite.

La deuxième conséquence est la poursuite de la transformation de la notion de Nation au sens de «  La constitution du peuple en un corps politique  » au profit d’une conception identitaire de celle-ci. Pourtant, il s’agit d’un des grands aspects positifs de la définition de Nation au sens français du terme  : comme entité représentant la synthèse du peuple. «  L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours.  »  ; face à des conceptions ethniques-raciales comme celle de l’Allemagne. Cette transformation ouvre des brèches  : il peut donc exister une «  identité nationale  », tout comme des «  français de papier  » voire une «  anti-France  ». Il se trouverait donc une opposition au sein de la Nation entre un «  pays légal  » à un «  pays réel  » pour reprendre la très réactionnaire formulation de Charles Maurras. A partir de là, on peut croire que la mondialisation, le cosmopolitisme ou la transformation des pratiques culturelles et sociales contribue à «  tuer les nations  ». Or, pour nous, qui adhérons à une conception nationale-populaire, la Nation est construite par l’unité populaire, par la synthèse de l’ensemble des classes populaires qui composent notre pays, que les individus soient juridiquement français ou non. Elle est donc immortelle et en perpétuelle évolution. Comme dirait Sartre  : son existence précède son essence.

Si nous sommes contre les aspects réactionnaires de la pratique religieuse au même titre que contre toutes les pratiques réactionnaires, nous considérons que cette campagne, non seulement ne répond à aucun problème, mais en plus s’inscrit dans un courant dangereux  : une offensive de la peur. Contre ces offensives  : construisons l’unité de notre camp. Une unité de classes populaires, une unité contre l’exploitation, une unité contre ceux avec qui nous ne partageons ni valeurs, ni mode de vie, ni histoire  : la bourgeoisie.

1https://twitter.com/monachollet

2http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/01/11012016Article635880901423302360.aspx

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