Questions sur la guerre (1/3)

Nous avons décidé d’écrire ce texte, qui compile plusieurs questionnements sur la guerre en Ukraine. Nous avons jugé important que ces questions puissent être posées. En effet, si nous sommes résolument hostiles à cette guerre, nous avons cependant le devoir de rester détachés d’une approche émotionnellement chargée, et nous nous devons aussi de pouvoir établir une position juste et conforme à notre situation. Nous ne revenons pas sur les fondements du conflit ukrainien, que nous avons évoqué dans d’autres articles – et que nous mettrons en annexe dans une éventuelle brochure. Voici les titres des parties que nous aborderons :

  • Au cœur de l’impérialisme.
  • La sidération et le « moment totalitaire » que nous vivons.
  • La névrose campiste.
  • Dénazification ou décommunisation ?
  • Recréer l’URSS ?
  • Famine et URSS
  • Adolf ou Wilhelm ?
  • Sommes nous supérieurs moralement ?
  • Folie géopolitique ou rationalité ?
  • Une Russie isolée ?
  • Distanciation raciale et réfugiés.
  • Sortir des postures de plateau télévisé

Au cœur de l’impérialisme.

Nous avons participé aux rassemblements pour la paix. Mais ces rassemblements, si nécessaires soient-ils, nous ont toujours laissé une impression quelque peu dérangeante. En effet, nous nous sommes retrouvés au milieu de personnes dont les proches étaient pris dans une guerre – avec tout ce que cette situation a de terrible – et nous compatissons sincèrement avec elles. Mais nous ne pouvions nous ôter de la tête que nous sommes dans un État qui, d’une manière certes moins voyante, plus distanciée (à la fois géographiquement, mais aussi dans les représentations), pratique fondamentalement une politique pas si éloignée de celle du gouvernement Russe. Quel sens cela a-t-il de crier avec la meute de loups qui dépècent l’Afrique, qui arment la monarchie absolue Saoudienne, et qui rêvent de vendre l’Ukraine à la famille Mulliez, au Crédit Agricole et aux proxénètes  ? De quel privilège moral peut-on bien se targuer  ?

Mais surtout, comment rendre audible une position anti-impérialiste conséquente dans ce cadre là  ?

La sidération et le «  moment totalitaire  » que nous vivons.

Le choc de la guerre frappe les esprits. Les images sont impressionnantes. Elles le sont d’autant plus qu’elles apparaissent dans des lieux qui nous paraissent plus familiers que les théâtres d’opération précédents. Alors il ne s’agit pas de nous faire l’écho de ce discours répugnant et minable qui est celui d’une grande partie des médias occidentaux  : celui qui revient à faire une séparation entre monde civilisé et barbarie, mais bien à reconnaître un état de fait. Pour les pays qui ont l’habitude d’exporter à l’autre bout de la terre leur violence et leur brutalité, il y a là l’abolition de la distance psychologique, de la capacité à interfacer cette violence en se disant «  elle tombe ailleurs, dans un autre univers  ». Cette distanciation est ce qui fait que certains ont ingénument dit «  attention, des fois, les photos des bombardements en Ukraine ne sont pas des vraies photos, elles sont celles des frappes sur Gaza.  » sans se rendre compte du sens que cela pouvait avoir.

Il y a aussi une distanciation relative vis-à-vis de qui exerce cette violence. Lorsque les Américains ou les Européens entrent en guerre, il existe toujours un espace pour en débattre. Soit pour mentionner que cela est fait «  pour le maintien de la paix  », pour des objectifs «  humanitaires  » ou encore contre le terrorisme. À l’inverse, les actions de pays comme la Chine ou la Russie (pour ne citer qu’eux), sont immédiatement passés au crible de la méfiance. Il y a là la conjonction de deux facteurs  : un qui est la distanciation mentale (ce sont des peuples «  asiatiques  », barbares…etc.), l’autre étant aussi la résultante d’un matraquage issu de l’antitotalitarisme. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Mais passons.

Cette abolition de la distance, cette irruption de la violence dans un décorum occidental, a provoqué une certaine forme de sidération. Elle a aussi donné naissance à ce qu’on pourrait nommer un « moment totalitaire  ». Dans le sens où ne pas être totalement contre cette guerre était perçu comme une hérésie absolue, comme une compromission avec le crime. Ceux qui ont essayé de tempérer les réactions (mais cela a été aussi fait avec une maladresse absolue) se sont marginalisés eux-mêmes et se sont mis au ban de l’opinion publique.

Il en ressort qu’une pression immense s’est exercée sur l’ensemble de la société française. Cette pression est devenu – au final – une injonction à être soit dans une posture de soutien tacite à l’impérialisme français et à l’alliance impérialiste européenne, soit à rester dans une posture de «  ni-ni  », qui mettait absolument sur le même plan l’impérialisme occidental et celui de la Russie. Ainsi, on passe de «  on croit mourir pour la patrie on meurt pour des industriels  » à des réflexions qui, implicitement, deviennent  : «  notre impérialisme n’est-il pas plus tendre que les autres, mâtiné qu’il est par les Lumières  ?  »  ; «  nous sommes une démocratie libérale, la Russie est un pays autoritaire  ». Il s’agissait ni plus ni moins des arguments de ceux qui ont participé à la boucherie de 1914-1918, dans laquelle tant de vies ont été englouties. Chacun trouvait quelque chose qui lui permettait de justifier le fait de se souder avec son propre impérialisme.

Nous ne voulons pas participer à cela  : nous savons quels sont les objectifs, cyniques, de notre impérialisme. Nous connaissons aussi ses méthodes  : torture, assassinats, déstabilisations, bombardement, occupation. Nous savons que loin d’ici, dans les bordels de campagne d’Afrique, les soldats français ne se démarquent pas par leur moralité exemplaire. Nous savons aussi que notre démocratie n’est libérale qu’autour d’un consensus  : la surexploitation d’une partie du monde, qui permet de faire adhérer la population à ce social-impérialisme. Retirons-lui ce coussin protecteur, et nous verrons l’armée tirer à nouveau sur les ouvriers.

Cependant, il faut reconnaître qu’il existe un changement dans les mentalités. L’atavisme atlantiste, cette tendance à préférer malgré tout l’Occident et les USA, qu’on pouvait observer encore ces dernières années dans les courants trotskistes et libertaires, ne s’est pas tant manifestée. Les seuls vrais atlantistes qui restent sont finalement EELV et le Parti Socialiste. Les autres n’ont pas tant mordu à l’hameçon  : la responsabilité de l’OTAN dans l’engrenage géopolitique, ainsi que 30 ans de tromperies depuis la fin de la guerre froide ont laissé des traces.

La névrose campiste.

La naïveté avec laquelle la Russie est regardée par certains peut nous laisser parfois désarmés. Mais elle mérite d’être comprise pour ce qu’elle est  : une forme de névrose, cristallisée autour du sentiment d’humiliation et de défaite à la suite de la fin des régimes socialistes. Elle est une manifestation de ressentiment nourrie par tristesse non seulement d’avoir perdu (même temporairement, c’est quand même une défaite difficile à digérer.), mais de voir en plus des calomnies constantes proférées à l’encontre de la cause que nous défendons et de son histoire.

Aujourd’hui encore, cette image du «  monde libre  » contre les «  sociétés fermées  » imprègne l’imaginaire collectif. Pourtant, la nouvelle historiographie de la guerre froide vient remettre les pendules à l’heure. Grâce au travail réalisé par les chercheurs et les chercheuses, il est possible non seulement de comprendre que ce n’est pas le «  méchant communisme  » qui a pris d’assaut le «  monde libre  », mais bien que c’est un processus avec des responsabilités plus complexes, et que les intentions prêtées aux soviétiques en Europe étaient basées sur la peur. Cette identification qui fait que, quelque part, les victoires russes ou chinoises sont des «  petites revanches  » ne doit cependant pas occulter la réalité. Comme nous l’écrivions dans notre communiqué au moment de l’invasion de l’Ukraine  : Ce n’est pas une réédition de la guerre froide. Ce n’est pas une revanche. C’est une nouvelle guerre dans laquelle les riches et les oligarques gagnent et dans laquelle «  les morts ont perdu la guerre  ».

Dénazification ou décommunisation  ?

Quant aux éléments d’identification communistes / nazis employés, ils doivent être contextualisés. Communiste (bien que le PC d’Ukraine soit pour la garantie des frontières) est perçu comme «  voulant une centralisation autour de Moscou  ».

Les procédés narratifs exploités par la Russie, laquelle fait appel à des références issues de la Grande Guerre Patriotique, sont des abus complets. Ils servent à exploiter la juste lutte à mort contre le nazisme, menée conjointement par tous les peuples de l’URSS, Ukrainiens compris, dans le but de justifier une invasion sans le moindre rapport.

L’argument de dénazifier l’Ukraine est en effet spécieux. Le succès d’une symbolique anticommuniste et collaborationniste en Ukraine est aussi un effet des tensions avec la Russie. L’Ukraine s’est aussi construite une narration en opposition avec la Russie. Elle a pioché dans les pires symboles de son histoire dans le but de se construire une identité opposée à la Russie. Mais ces symboles, aussi criminels soient-ils, représentent d’avantage des métaphores idéologiques qu’un programme. Il n’en demeure pas moins qu’il est honteux que des rues se nomment Stepan Bandera, comme à Ternopil.

Mais dans le même temps, Azov ne doit pas éclipser Wagner, l’armée secrète néo-nazie de Poutine, et inversement. Il y a des néonazis dans les deux pays. Et des rapports indiquent que c’est une situation similaire dans les armées de France et d’Allemagne. Cependant, sur l’Ukraine, cela s’est exacerbé par la recherche d’une histoire nationale anti-russe et par l’agression sur l’intégrité territoriale ukrainienne. Il en ressort alors que, mécaniquement, cela produit des ultra-nationalistes et donne écho à leurs thèses.

Il en est de même avec la question de la Famine Ukrainienne, qu’on ne peut pas balayer d’un revers de la main, tant elle joue un rôle conséquent dans la difficile affirmation d’une unité nationale. Le fait d’avoir été victime d’un génocide, génocide qui ne fait pas l’unanimité dans la sphère des historiens du monde entier, est un des ciments de la construction nationale, un jalon dans une histoire commune qui reste en gestation. Or, ce martyr spécifiquement ukrainien est un peu son Roman National. Il se base sur une interprétation étroite des sources et des documents, avec la volonté de mettre en exergue une répression qui serait nationalement ciblée, exclusive à l’Ukraine, faisant fi du fait que cette famine ait été répandue sur une partie bien plus large et plurielle de l’URSS. Faisant fi également de son caractère multi-factoriel  : il y a dans cet événement tragique à la fois une illustration du sentiment d’encerclement et de vulnérabilité de la direction bolchevique, mais aussi des déformations faites par les échelons locaux de la réalité, dans le but de détourner les responsabilités quant aux manquements aux plans. Mais cet événement, qui refait donc surface constamment, agité comme le péché originel de Moscou contre l’Ukraine, alimente un anticommunisme dont on ne se sort pas. D’ailleurs, plus cette guerre durera, plus l’offensive anticommuniste sera forte.

À l’inverse, des symboles importants d’une histoire commune surgissent  : le maire de Marioupol déclare que la Russie veut faire subir à sa ville le même siège que Leningrad. Dans le même temps, des descendants de vétérans de la bataille de Stalingrad veulent poursuivre cette lutte pour la liberté contre la Russie. Les références culturelles sont finalement parfois brouillées par des histoires complexes et entremêlées. Il n’y a qu’en Occident où, en revanche, on entend des stupidités telles que la volonté de renommer la station de métro Stalingrad en Kyiv, sans comprendre l’inanité de cette proposition ni sans comprendre qu’on ne peut pas amalgamer Russie et URSS.

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