Pandémie : la Ve vague et un début de bilan ?

Avec près de 50 000 cas quotidien, la France entre de plein pied dans la 5eme vague de Covid.

Le froid, le sentiment d’invulnérabilité lié au vaccin, l’envie de retrouver une vie normale, expliquent cette reprise.

Celle-ci, bien que démarrant brutalement, n’est pas encore une catastrophe hospitalière en métropole. En revanche, elle est dramatique dans les périphéries ultra-marines. Cela illustre d’ailleurs le fossé qui sépare la France des résidus de son système colonial.

Le conseil de défense de lundi.

Le conseil de défense s’est réunit. Il a pris des mesures qui sont extrêmement légères  : incitation au télétravail, incitation à la vaccination, fermeture des boîtes de nuit. Pour le moment, rien de contraignant n’est envisagé. De quoi faire réfléchir peut-être ceux qui hurlent sans cesse à la conspiration contre la vie sociale ou sur une instauration du totalitarisme. En réalité, le gouvernement agit comme il l’a toujours fait  : il louvoie, laisse les choses s’envenimer, puis serre d’un coup la vis lorsqu’il se rend compte que les choses lui échappent. Mais aujourd’hui, les français et les françaises pourraient-ils accepter des mesures plus dures  ? Difficile à dire. Il y a également un impératif cynique  : il ne faut pas que le gouvernement se mette à dos les électeurs et les électrices.

Dans l’ensemble, la politique du moindre mal se poursuit, ainsi qu’une improvisation dans certains secteurs.

Malgré le fait que les enfants, non vaccinés, soient devenus le réservoir de virus, on ne peut que constater. Constater, comme l’infectiologue Gilles Pialoux, le fait que le ministère de l’éducation a abandonné toutes les mesures qui devaient être mises en place  : dépistage, isolation, traçage, protocoles, détecteurs de CO2 ou autre. L’effort était tout simplement trop grand pour un ministère sous doté, sous équipé, dirigé par un ministre en guerre contre ses administrés.

La pandémie  : un enjeu électoral.

L’impact sur la campagne électorale, tant dans les débats que dans les actions, est déjà présent. Certains se prennent les pieds dans le tapis. Mélenchon, et c’est regrettable, a beau jeu de fustiger l’inutilité totale du pass sanitaire, il n’a pas été capable de présenter un plan d’action concurrent pour endiguer l’épidémie, autrement que derrière des banalités sur les moyens des hôpitaux. C’est là une faillite de la démocratie telle qu’elle est pratiquée dans notre régime  : elle exige pour exister qu’on se démarque, qu’on hurle, mais elle n’exige pas de programme réel.

En revanche, l’absence de pratique des gestes barrières dans le meeting de Zemmour sera aussi un test  : celui de la mise à l’épreuve de l’extrême-droite radicale, des suprémacistes, à la sélection naturelle.

Au loin, la menace du variant Omicron se fait grandissante. Il est déjà là. Il circule discrètement, et nous prépare à une vague de submersion sans précédent. Pourtant, l’attitude de la France, comparativement aux pays voisins, est encore une fois empreint d’une insouciance totale. Pourtant, sa forte contagiosité associée à son apparente faiblesse en font aussi une porte de sortie. S’il devient mondialement hégémonique, peut-être sera t’il la forme atténuée avec laquelle nous nous habituerons à vivre. Restons prudents cependant.

Dans l’ensemble, le ratio entre les contaminations et les morts est nettement plus bas que lors des autres vagues, du fait d’une adaptation des protocoles et de soins plus appropriés. Les vaccins, surtout, ont changé la donne. Encore faut-il les posséder et convaincre la population de les utiliser. C’est parfois, notamment dans les pays de l’Est, une affaire délicate.

Mais, indépendamment de tout cela, nous avons le sentiment que nous entrons dans les longues phases finales de cette pandémie. La question d’un bilan commence à se poser.

Poser un bilan.

  • Bilan humain, permis par la compilation et le traitement des actes de décès. Bilan qui sera long à tirer dans des pays qui n’ont pas de moyens de comptabiliser efficacement les morts, ou qui n’ont simplement pas envie d’exposer publiquement leurs défaillances. Au delà des morts, il existe la question cruelle des mutilés de la maladie.
  • Bilan économique  : quelles sont les conséquences d’une pandémie telle que celle-ci. En France, on peut noter déjà une inflation importante. Elle est à la fois le reflet d’une certaine dégradation de l’économique, mais également d’une volonté de décourager les français et les françaises d’épargner. Le capital veut que le maximum d’argent tourne pour créer du PIB, de la croissance, bref, pour faire tourner une machine asphyxiée.
  • Bilan social  : la pandémie et la stupéfaction sont un puissant levier de réforme. Les gouvernements ont utilisé cette période pour avancer dans leur agenda de transformation. Or, il est clair que les droits des travailleurs et des travailleuses seront impactés par les désirs de protection des profits, voir, comme en France, de leur agrandissement.
  • Bilan culturel et psychologique  : L’atomisation de la société, la peur, les angoisses, l’isolement ont eu des conséquences. On sait d’ores et déjà que le nombre de troubles mentaux a explosé durant cette période. Mais cet isolement a créé aussi une vulnérabilité à la désinformation et à l’intoxication. Le stress de la pandémie a créé une brèche dans laquelle les conspirationnistes se sont engouffrés et ont pu infecter une partie toujours plus grande de la société.
  • Bilan politique enfin, à la fois de l’action gouvernementale, à la fois de la réaction anti-gouvernementale, mais également de l’action politique et pratique des organisations. Autant les autres bilans pourront être tirés par les experts et les expertes, les chercheurs et les chercheuses, les économistes… autant le bilan et l’analyse politique ne peut dépendre que de nous.

Ce bilan ne peut pas se limiter à des équations manichéennes qui piochent dans un inconscient conspirationniste omniprésent. Les actions des gouvernements ne sont pas celles de diables selon leur représentation chrétienne. Ils ont cherché des compromis entre la lutte contre la pandémie, l’impératif de protéger les intérêts les plus puissants du pays et l’acceptabilité de ces mesures. Le premier bilan à tirer est d’ailleurs peut-être la fin du mythe de l’omnipotence gouvernementale, notamment face à des phénomènes d’une ampleur telle qu’ils bouleversent tout. Il a été possible aussi de voir que les mécaniques n’étaient pas si rodées que cela, même dans des États modernes  : en France, entre les directives autoritaires d’un centre parisien et les applications locales, il y a eu souvent un gouffre. Rien que, par exemple, les protocoles dans les écoles, qui se sont heurtés à une réalité éloignée de la vision ministérielle.

Mais aussi, et plus important encore, l’importance de tirer notre bilan. Il est contrasté.

Construire un bilan critique et autocritique.

Nous-même, avec nos moyens, avons tenté de réaliser une certaine solidarité là où nous étions, par des actions limitées mais concrètes. D’autres en France ont fait bien mieux, comme les brigades de solidarité. Ce sont des avancées réelles qu’il faut saluer, dont il faut s’inspirer, dont il faut systématiser les pratiques.

A l’étranger, si nous prenons l’exemple de nos camarades indiens du Red Star, des travaux sur le virus et sur sa diffusion ont pu être réalisés. C’est quelque chose qui n’est pas possible en France, du fait de la dispersion des groupes militants et du manque de masse critique permettant de se doter de ce genre d’outils.

En revanche, au niveau des prises de position, il y a eu parfois des défaillances. Ainsi, le rejet par principe des mesures de distanciation, des mesures de confinement et de couvre-feu. Mais aussi l’agnosticisme sur les questions cruciales comme celle du vaccin, avec des slogans comme «  vacciné ou non, même combat  » ont montré certaines limites.

Il s’y retrouve une vision particulière de la politique et du syndicalisme, autour de laquelle un débat est nécessaire. Même pour le syndicalisme qui s’inscrit dans la vision de la Charte d’Amiens, il y a une question qui se pose. Est-ce-que ces organisations représentent des individus appartenant à un ensemble (un corps de métier, une classe, une couche sociale) ou est-ce qu’ils représentent l’intérêt général de cet ensemble. Et même, plus loin, est-ce que cela représente aussi l’intérêt général objectif de l’ensemble de la société, voir même de l’humanité dans son ensemble  ?

Liberté de chacun ou liberté de tous  ?

Ces questions peuvent paraître éloignées de la réalité, mais elles sont, en réalité, primordiales. Elles sont celles de l’horizon que nous voulons atteindre. Or, si celui-ci est uniquement la liberté individuelle, on en est à dire que, finalement, contaminer les autres est un exercice normal de la liberté, car il ne faut contraindre à rien. Si on considère que l’intérêt est celui uniquement d’une classe sociale d’un pays impérialiste, on se prend les pieds dans dans le soutien à l’impérialisme de notre pays  : c’est lui qui nous accorde un haut niveau de vie par rapport au reste de la planète. Cela pose aussi la question de définir la liberté  : est-elle un absolu ou est-elle relative à quelque chose  ? Pour Lénine, la liberté était la conscience de la nécessité. Elle n’était ni un principe abstrait, elle était l’espace qui existe entre les différentes nécessités des individus et de la société.

La pandémie met à mal, finalement, une culture antitotalitaire issue des années 1970  : celle de l’individu et de sa jouissance personnelle comme unique horizon. La pandémie repose la question cruciale du fait que nous partageons un espace limité, des ressources limitées, et que nos actions ne sont jamais individuelles, mais qu’elles engagent l’humanité entière, pour paraphraser Jean-Paul Sartre. Loin d’être anodine, cette question de l’horizon est en réalité centrale. Elle conditionne une grande partie de nos projets  : concevons-nous l’avenir comme étant la somme des libérations individuelles ou comme leur synthèse  ? Dans le premier cas, effectivement, la conception communiste de la lutte est autoritaire, brimante, aliénante, car elle conditionne la liberté humaine à des impératifs. Dans l’autre, on se doit d’accepter un fardeau  : celui de transformer et de se transformer pour pouvoir atteindre les objectifs que nous nous fixons.

Au nom du fait que les contraintes soient, par essence, totalitaire, certains discours ont été bancals. Ils se sont conçus comme s’opposant aux projets du gouvernement, mais incapable de définir deux choses  : comment ils affronteraient cette pandémie eux-mêmes s’ils commandaient, et quelle voie jugeraient-ils acceptables pour en sortir dans l’état actuel des choses et dans l’état actuel de leurs forces. Le plus souvent, ces questions ont été éludées, sont restées sans réponses, ou ont rejeté la possibilité même d’une pandémie dans «  un monde parfait  ». Or, c’est l’incapacité que nous avons à nous poser ces questions, à les évacuer, qui fait que l’extrême-gauche peine à exister en tant que courant de masse et en tant que courant populaire. Nous ne pouvons pas nous contenter de tracer comme voie celle que prendraient les libertariens  : mourir de maladie au nom de la Liberté avec un L majuscule.

Notre propre test.

Cette pandémie est, au final, un stress test pour les organisations politiques  : sommes-nous capables de pouvoir idéologiquement, organisationnellement, et pratiquement faire face à autre chose que des questions qui se tranchent dans le confort feutré de l’impérialisme. Pouvons-nous concevoir nos luttes comme quelque chose qui soit plus profond que repenser simplement la péréquation, la répartition, du profit de l’impérialisme. Pouvons-nous nous penser non comme des forces d’opposition, mais également comme assumant la question du commandement et du gouvernement  ?

Pour le moment, l’engagement militant reste principalement petit-bourgeois et idéaliste. Et pour cause, pour ceux qui «  n’ont à perdre que leurs chaînes  », mais qui connaissent très bien le coût réel de la rébellion (licenciement, pertes de salaire, amendes, prison), l’engagement politique et militant est il un choix rationnel  ? Se lancer dans une croisade aux accents parfois donquichotesques après une journée d’usine est il quelque chose qui apparaît comme logique et cohérent  ? L’engagement est surtout un acte de foi, un pari, non un choix rationnel.

Ce sont des questions qui ne sont pas rhétoriques, dans le sens où nous ne disons pas avoir la réponse. Nous mêmes peinons. Nous ne pensons pas d’ailleurs que dans notre propre isolement, dans notre propre faiblesse, nous puissions avoir une réponse. Nous pensons que celle-ci émergera collectivement, dans une transformation progressive de l’ensemble du courant militant d’extrême-gauche, de l’ensemble du courant révolutionnaire. Mais cette transformation ne peut aboutir que dans un échange de vues, dans un dialogue, dans un renouement avec une dialectique créatrice.

Faire le bilan de cette pandémie, c’est aussi faire le bilan de la tâche blanche, des lignes manquantes de son histoire  : celle de notre action, celle que nous aurions du avoir, celle que nous devons maintenant avoir.

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