Notes sur la conscience de classe

Dans deux précédents articles, nous avons tenté d’examiner certains des problèmes posés par la reconstruction du Parti communiste en France, en nous concentrant sur les tâches incombant aux révolutionnaires, c’est-à-dire le facteur subjectif de l’éducation et de l’organisation des communistes. Cependant, il n’existe pas de facteur subjectif qui soit déconnecté du facteur objectif, et dans leur relation, le facteur objectif est toujours principal. C’est sur ce dernier que nous voulons ici développer dans cet article à valeur de conclusion.

Après avoir exposé ce qui ne relève que de nous-mêmes (les communistes), c’est-à-dire la création d’une avant-garde révolutionnaire éduquée et organisée pour éduquer et organiser le prolétariat, nous voulons exposer ce qui est hors de notre portée : l’évolution de la lutte des classes en France.

La conscience de classe

Si le mouvement communiste et le mouvement ouvrier ne sont pas dans une continuité généalogique, ils naissent tous les deux des contradictions internes du mode de production capitaliste. Séparés, ils n’ont pas de potentiel révolutionnaire, mais leur lutte rend nécessaire leur jonction dans le mouvement révolutionnaire. Cette fusion est celle qui est capable de porter le rôle historique du prolétariat en tant que classe révolutionnaire, vers la révolution, la dictature du prolétariat et le communisme.

Sans direction politique (organiquement), le mouvement ouvrier ne peut atteindre qu’une conscience économique et réformiste, c’est-à-dire de ses intérêts d’échelle restreinte et de court terme seulement : c’est en se conjoignant avec le mouvement communiste que sa conscience devient une conscience de classe. Si le mouvement communiste doit être développé indépendamment pour rendre possible cette jonction, le même constat est vrai pour le mouvement ouvrier (et les masses populaires) : la classe ouvrière doit par son propre développement organique atteindre un certain niveau d’éducation et d’organisation pour pouvoir fusionner avec le mouvement communiste. Pas de jonction entre mouvement communiste et mouvement ouvrier si ce premier n’est pas constitué en avant-garde, et si ce second n’est pas trouvé déjà à un certain degré de « mouvement », c’est-à-dire de révolte, de résistance, etc. Si le mouvement ouvrier est « inerte », celui-ci ne recherchera pas de jonction avec son avant-garde.

Le développement du mouvement communiste, s’il est extérieur au mouvement ouvrier, ne peut cependant pas être en parallèle de celui-ci (séparé). La première raison est que le mouvement communiste apprend à jouer son propre rôle d’avant-garde (la construction du Parti) dans le travail de masse, c’est-à-dire aussi dans le mouvement ouvrier (la participation à ses luttes économiques spontanées). La deuxième raison, qui est la plus fondamentale, est que le mouvement communiste et le mouvement ouvrier étant tous deux produit par les contradictions internes du mode de production capitaliste, leur développement respectif appartiennent à une seule et même tendance : l’intensification de la crise du système capitaliste-impérialiste. Leur progression respective n’est pas symétrique, elle ne se fait pas au même rythme ni selon les mêmes cycles, mais elles dépendent toutes deux de l’intensification des contradictions sociales.

Ces contradictions sont principalement celles de la base matérielle de la société : les contradictions internes au mode de production capitaliste, c’est-à-dire la contradiction entre les rapports de production et les forces productives, et les contradictions internes aux rapports de production.

« C’est cette base matérielle (ou infrastructure) qui détermine la superstructure sociale (État, organisation, idéologie, culture, etc.). Toute transformation historique est donc premièrement une transformation dans les relations matérielles de la société. Ces relations matérielles ne conditionnent pas seulement, mais produisent la superstructure qui les maintient. La superstructure leur est directement dépendante, mais aussi relativement autonome (avec sa propre inertie), car ce n’est cependant pas leur reflet (leur prolongement mécanique, ou leur continuité immédiate). »

À chaque échelle (d’espace et de temps), la progression du mouvement communiste et du mouvement ouvrier, et leur fusion dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, sont déterminées dans leur degré par le niveau d’intensité des contradictions. L’accumulation du mouvement général de résistance contre le capitalisme (de forces, d’expérience, etc.) est produite par l’accumulation de la base matérielle de la société (de moyens de production, de concentration du capital, etc.), qui intensifie ses contradictions internes (le niveau de concurrence entre les capitalistes et entre les impérialistes, d’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, d’exploitation des pays dominés par les pays impérialistes, etc.).

L’accumulation dans laquelle sont engagés le mouvement communiste et le mouvement ouvrier rend nécessaire leur fusion dans la synthèse qu’est le mouvement révolutionnaire, mais cette accumulation dans la superstructure est-elle même produite par une autre accumulation : la lutte des classes. Le développement d’un mouvement révolutionnaire est conditionné par l’intensité de la lutte des classes, car c’est la contradiction sociale matérielle qui produit le mouvement de résistance au capitalisme, dont le mouvement communiste et le mouvement ouvrier font partie. Le saut qualitatif dans le mouvement révolutionnaire n’est possible qu’avec un certain développement dans la lutte des classes, c’est-à-dire dans la contradiction entre le Travail (les classes exploitées) et le Capital (les classes exploiteuses).

Le développement du mouvement communiste et du mouvement ouvrier ne sont pas déterminés par leur volonté, mais par les conditions matérielles d’existence créées par le capitalisme. Ces mouvements n’existent que comme superstructures sociales, donc, ils dépendent et sont d’abord déterminés par leur base matérielle. Par exemple, le mouvement ouvrier (son éducation et organisation) dépend et est déterminé par les conditions matérielles d’existence du prolétariat, créé par la reproduction de son exploitation.

Comme dit plus haut : les facteurs subjectifs dépendent toujours de facteurs objectifs. Que ce soit le mouvement communiste ou le mouvement ouvrier, tous deux dépendent dans leur développement de facteurs objectifs. Qu’est-ce que cela signifie ? Les facteurs subjectifs que sont l’éducation et l’organisation ne peuvent exister que relativement et selon les facteurs objectifs matériels.

« Les conditions objectives et subjectives ne sont pas indépendantes l’une de l’autre, elles se répondent et se correspondent, mais car elles se produisent entre-elles, elles ne sont pas le reflet l’une de l’autre. Dans cette relation, les conditions objectives sont déterminantes par rapport aux conditions subjectives — leur préalable —, car l’existence détermine la conscience. »

Les facteurs objectifs et subjectifs sont déterminés par les contradictions sociales, et les contradictions sociales sont principalement celles de la base matérielle (les contradictions de la superstructure sociale sont secondaires).

« La base et la superstructure produisent toutes deux les conditions objectives et subjectives d’existence. Ces dernières sont le produit de toutes les contradictions sociales existantes, et qui se superposent entremêlé pour faire la réalité matérielle et consciente de la vie. Il ne faut pas croire que “base = objectif” et que “superstructure = subjectif”, car c’est confondre les contradictions sociales avec leur expression dans la vie des individus. […] »

Par exemple, l’État ou un syndicat sont des superstructures, mais leurs actions vont avoir des conséquences sur les facteurs objectifs et subjectifs de la vie des individus et des masses, soit directement, soit par leur action sur les contradictions de la base matérielle. À l’inverse, l’exploitation capitaliste est un rapport de production, c’est-à-dire une contradiction de la base matérielle, mais il façonne aussi directement la conscience des individus et des masses (en plus de leur réalité matérielle).

« […] Tout comme la base détermine la superstructure, la réalité matérielle détermine la conscience, elle la conditionne et la dirige. Cependant, les conditions subjectives ne sont pas le décalque dans les cerveaux des conditions objectives, elles sont leur produit, mais elles ont leur propre autonomie et les déterminent en retour. »

En revanche, ce sont bien les conditions objectives de la vie des individus et des masses qui déterminent leurs conditions subjectives. Dans cette relation de dépendance, le facteur objectif est l’aspect déterminant (plus que déterminé) et le facteur subjectif l’aspect déterminé (plus que déterminant). Elle n’est pas distincte des contradictions sociales, mais créée par celles-ci. La relation entre facteur objectif et facteur subjectif n’est pas une autre contradiction sociale, mais l’expression de toutes les contradictions sociales comme totalité, c’est-à-dire dans la réalité de la vie des individus et des masses. En décrivant les contradictions sociales, l’on décompose le réel en autant de relation d’unité des contraires qui le compose, et en décrivant les facteurs objectifs et subjectifs, l’on restitue au réel son unicité dans la vie des individus et des masses.

Les relations entre base matérielle et superstructure sociale, et entre le facteur objectif et le facteur subjectif doivent être remises « sur leurs pieds ».

La réalité matérielle détermine la conscience (le facteur objectif conditionne et prime sur le facteur subjectif), et la réalité matérielle est principalement déterminée par la base matérielle (par rapport à la superstructure sociale). En conséquence, car le mouvement révolutionnaire existe comme facteur subjectif, c’est-à-dire un niveau de développement déterminé de l’éducation et de l’organisation du mouvement général de résistance au capitalisme dans le capitalisme, son existence est conditionnée par l’existence de conditions objectives correspondantes. Une conscience et une organisation révolutionnaire (le facteur subjectif) ne peuvent exister que correspondant à une réalité matérielle révolutionnaire (le facteur objectif). Quelle est-elle ? Des conditions objectives rendant intolérable leur reproduction, donc rendant nécessaire leur crise, c’est-à-dire des conditions objectives de paupérisation et d’exploitation telles que le prolétariat n’aurait plus « rien d’autre à perdre que ses chaînes ».

Le mouvement communiste n’est qu’une superstructure sociale, et son action n’a (avant la révolution) pas de prise sur l’évolution propre du mode de production capitaliste. Le mouvement communiste crée les conditions subjectives de la révolution par son activité d’éducation et d’organisation, mais il n’a pas ou très peu de pouvoir sur les conditions objectives qui rendent possibles cette éducation et cette organisation, et qui rendent nécessaire la révolution, car celles-ci restent principalement déterminées par la base matérielle : l’économie. Le facteur objectif et subjectif restent tous les deux principalement déterminés par la base matérielle, et non pas par la superstructure sociale (dont notre mouvement fait partie). Autrement dit, l’avenue de conditions objectives révolutionnaires (intolérables) ne dépend pas de nous.

Notons donc deux conclusions. Premièrement, le niveau de développement du mouvement communiste (son état) et son niveau de fusion avec le mouvement ouvrier dépendent de quelque chose qui lui est extérieur : le niveau d’intensité de la lutte des classes, qui crée des conditions objectives révolutionnaires. Et deuxièmement, le mouvement communiste n’est qu’une superstructure sociale (et n’est — avant la révolution — qu’un déterminant secondaire dans la superstructure sociale, par exemple par rapport à l’État), donc il n’a une action que très secondaire sur l’évolution des contradictions sociales qui déterminent les conditions objectives et subjectives.

Nous devons à ces deux conclusions fondamentales, rajouter une précision. Lorsque nous parlons de « conditions révolutionnaires » pour le prolétariat et le peuple, il ne faut pas entendre alors que celles-ci impliqueraient automatiquement une situation révolutionnaire. Pourquoi ? Car la situation révolutionnaire est une crise bilatérale : du côté des dominés et des dominants. La situation révolutionnaire est une crise de la reproduction de la domination, elle ne peut exister que dans la classe dominée et la classe dominante, simultanément.

« Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution. Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :

  1. Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du “sommet”, crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que “la base ne veuille plus” vivre comme auparavant, mais il importe encore que “le sommet ne le puisse plus”.
  2. Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées.
  3. Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes “pacifiques”, mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le “sommet” lui-même, vers une action historique indépendante.

Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. On a connu cette situation en 1905 en Russie et à toutes les époques de révolutions en Occident mais elle a existé aussi dans les années 60 du siècle dernier en Allemagne, de même qu’en 1859-1861 et 1879-1880 en Russie, bien qu’il n’y ait pas eu de révolutions à ces moments-là.

Pourquoi ? Parce que la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne “tombera” jamais, même à l’époque des crises, si on ne le “fait choir”.

Telle est la conception marxiste de la révolution, conception maintes et maintes fois développée et reconnue indiscutable par tous les marxistes et qui, pour nous autres Russes, a été confirmée avec un relief tout particulier par l’expérience de 1905. […] » (V. I. Lénine, La faillite de la IIde Internationale, 1915.)

Pour qu’une situation soit révolutionnaire, il faut donc d’abord des conditions objectives et subjectives (!) révolutionnaires dans le prolétariat et le peuple, mais aussi des conditions objectives et subjectives révolutionnaires dans la classe dominante. Dans le premier cas (pour le prolétariat), ces conditions sont mûres lorsque la paupérisation et l’oppression a atteint un niveau insupportable pendant une durée insupportable et/ou que celles-ci ont été accentuées par un évènement particulier, et que sur cette réalité matérielle fertile une éducation et une organisation communiste ont germées et crues. Dans le second cas (pour la bourgeoisie), c’est au contraire l’incapacité à reproduire un taux de profit satisfaisant, face au prolétariat ou à la concurrence capitaliste et/ou impérialiste, et un degré de décomposition de la cohésion interne (le consensus propre à la classe dominante) et de désorganisation de ses instruments de pouvoir, qui indiquent que les conditions objectives et subjectives sont mûres.

Pour parler d’une situation révolutionnaire, il ne suffit pas que les conditions (objectives et subjectives) soient révolutionnaires, c’est-à-dire la misère des masses, le désir général de révolte, l’instabilité du pouvoir, etc. La situation révolutionnaire est une crise produite par les conditions révolutionnaires, qui créent un état de fait qualitativement différent. Cette crise est celle de la reproduction de la domination, par les dominés et les dominants. Pour que soit possible une situation révolutionnaire, il faut des conditions révolutionnaires, mais des conditions révolutionnaires ne produisent pas automatiquement une situation révolutionnaire.

Les conditions (objectives et subjectives) révolutionnaires créent un potentiel révolutionnaire, car ce sont celles qui créent le potentiel d’une situation révolutionnaire, et qui font du prolétariat une potentielle classe révolutionnaire en puissance, c’est-à-dire une classe potentiellement capable de transformer une situation révolutionnaire en révolution. Cependant, les conditions révolutionnaires ne font que les créer (la situation révolutionnaire et la classe révolutionnaire en puissance) en potentiels, mais ne les créent pas en fait, par leur simple existence — automatiquement.

Les conditions révolutionnaires « à la base » (dans le prolétariat et les masses) et « au sommet » (dans les classes dirigeantes) rendent propice, probable, nécessaire, etc., tôt ou tard une crise de la domination respectivement « à la base » ou « au sommet », mais pour qu’il y ait une situation révolutionnaire, il faut une crise de domination « à la base et au sommet », profonde et simultanée. Comme le note Lénine, les conditions révolutionnaires, et la crise de la domination qu’elles provoquent, sont des « changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes », sans lesquelles « la révolution est, en règle générale, impossible » : « c’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. ».

Les « changements objectifs » et la situation révolutionnaire ne dépendent pas de déterminants personnels (la volonté), que ce soit ceux d’individus, de groupes, de partis ou même de classes, mais d’un déterminant impersonnel supérieur, qui les dominent et les déterminent tous : l’économie du système capitaliste-impérialiste. L’économie a pu être vulgarisée comme la simple somme des antagonismes de classe, que la classe dominante dirigerait à son avantage, mais l’existence de toutes les classes et des conditions de leurs antagonismes sont déterminées par le mode de production. Le mouvement impersonnel de l’économie du mode de production ne peut pas être réduit à un mouvement personnel, ni d’un individu ni d’une classe. Le caractère « impersonnel » du mouvement de l’économie du mode de production ne signifie pas que celui-ci serait détaché des logiques « personnelles » (les volontés), mais que ces dernières produisent de concert une logique supérieure (involontairement), qui les dépassent et les gouvernent. Cette logique supérieure et impersonnelle, ce sont les lois de l’Histoire découverte par le matérialisme dialectique, c’est-à-dire le mouvement historique des contradictions sociales des modes de production.

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » (K. Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852.)

Dans la lutte du mouvement communiste pour sa fusion avec le mouvement ouvrier dans le mouvement révolutionnaire, l’émergence d’une conscience de classe dans le prolétariat est un des impératifs principaux : c’est le niveau d’éducation du mouvement ouvrier qui rend possible le mouvement révolutionnaire.

Car la conscience de classe est pour nous un enjeu de lutte, il est facile de perdre de vu que ce facteur subjectif pour lequel nous luttons (l’éducation et l’organisation du prolétariat) en tant que mouvement communiste, ne peut exister que subordonné au facteur objectif. Celui-ci est principalement déterminé par la base matérielle de la société, c’est-à-dire par la lutte des classes. Or, l’évolution de la lutte des classes ne relève pas de notre enthousiasme, de notre ferveur ou de l’exactitude de nos convictions, mais de la logique impersonnelle et surplombante du Capital : le mode de production capitaliste.

Nous, le mouvement communiste de la superstructure sociale, faisons la différence dans la création ou non de conditions subjectives révolutionnaires, mais les conditions objectives qui leur sont premières ne dépendent pas de nos efforts. Nous « faisons la différence » dans le facteur subjectif, mais nous ne créons pas celui-ci par nous-mêmes, nous ne faisons in fine que construire la subjectivité révolutionnaire dans les subjectivités déjà propices, déjà révoltées, que créent les conditions objectives (intolérables) du capitalisme : nous construisons avec et seulement avec ce qu’il nous donne. Le pouvoir qu’a le mouvement communiste sur les conditions objectives est négligeable, et le pouvoir qu’a le mouvement communiste sur les conditions subjectives n’est in fine toujours que secondaire, conditionné, dépendant, etc., de ces conditions objectives sur lesquels il n’a presque pas d’impact.

Cependant, si le mouvement communiste n’est qu’une superstructure, son action est décisive ! C’est bien les communistes, en tant que mouvement révolutionnaire, qui doivent rendre possible la création de conditions subjectives révolutionnaires dans le prolétariat.

« Les conditions objectives les plus terribles pourraient s’abattre sur la population, mais si pour une raison X ou Y, celle-ci n’est trouvée que pas encore ou insuffisamment constituée en force subjective, alors la probabilité d’un assaut révolutionnaire serait mince. Ces conditions subjectives — l’organisation et la conscience — se mesurent là aussi en niveau d’intensité. Elles commencent par la conscience de classe (de son existence, de ses intérêts, de son futur) plus ou moins exacte, et trouvent leur degré le plus haut dans le Parti communiste. »

Comme nous l’avons déjà vu, organiquement, le prolétariat ne peut développer au maximum qu’une conscience de ses intérêts économiques particuliers, c’est-à-dire une conscience trade-unioniste (économique et réformiste). De la même manière que le mouvement communiste coupé du mouvement ouvrier n’a aucun pouvoir de transformation du monde, le mouvement ouvrier coupé du mouvement communiste n’a aucun potentiel révolutionnaire.

Il ne faut pas surestimer notre propre rôle conscient dans le processus général qui crée la nécessité communiste. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes », mais cette histoire n’est qu’indirectement — « à moitié » — celle des actions conscientes, car ces dernières n’existent pas « arbitrairement » (métaphysiquement), « mais dans des conditions directement données et héritées du passé », qui les déterminent (les produisent, les conditionnent, les dirigent, etc.). L’histoire de la lutte des classes est d’abord et principalement l’histoire d’une dialectique à laquelle nous participons tous sans jamais en avoir le contrôle, ou même une conscience exacte, c’est un processus impersonnel composé de personnes, un phénomène inconscient composé de conscience, etc.

En revanche, il ne faut pas sous-estimer ce rôle conscient qui nous est dévolu, car cela reviendrait à renier « notre moitié » de l’Histoire, et donc à nous condamner à la « ruine mutuelle des classes contendantes », sous une forme ou une autre (par exemple, une catastrophe écologique d’une envergure à donner une autre fin à l’Histoire que celle qu’elle écrit pour elle-même). Se remettre à un « fatum » comme le faisait Bernstein, c’est la première prémisse de l’inaction, et un non-sens : une Histoire sans acteur ? Une conscience sans conséquence sur le réel ? Une dialectique qui n’aurait qu’un aspect ?

C’est à nous, communistes, de lutter pour transformer la conscience économique spontanée du prolétariat en conscience de classe. La conscience de classe est souvent confondue avec une conscience trade-unioniste politique vulgaire (de ses intérêts économiques). Or, la conscience de classe du prolétariat est politique, au sens radical : c’est la conscience historique d’un devoir, d’une mission, d’un rôle, etc. Elle est politique dans son objet, la prise du pouvoir politique par le renversement de la classe bourgeoise.

Comme Lénine le note, les mouvements spontanés du prolétariat (et du peuple) peuvent être spontanément « politique », mais cette politique n’est alors que celle pour X ou Y réforme. Ce qu’il faut comprendre lorsque l’on affirme que le prolétariat ne peut pas avoir une conscience spontanément politique, c’est que la politique qu’il peut spontanément atteindre n’est qu’une politique bourgeoise et réformiste, qui n’a rien de commun avec la politique au sens propre, radical, celle qui pose la question du pouvoir d’une classe sur une autre et de son renversement. La politique dont parle Lénine se définit d’un point de vue historique, c’est la politique de la conscience de classe : la politique communiste. La conscience « politique » spontanée du prolétariat ne l’est que superficiellement et dans la continuité de sa conscience économique spontanée elle-même spontanément réformiste et trade-unioniste. Atteindre une conscience de classe, c’est atteindre une conscience radicalement politique, donc une conscience communiste.

Le prolétariat ne possède pas une telle conscience innée (spontanément), elle lui est acquise par sa jonction avec le mouvement communiste, inculqué par l’avant-garde révolutionnaire. Croire que des prolétaires ou le prolétariat, s’ils ont conscience de leurs intérêts matériels, seraient donc communistes, c’est simplifier les « intérêts » à l’absurde. La conscience économique (trade-unioniste) n’est pas moins réelle que la conscience de classe. Prendre conscience de ses intérêts matériels, ce n’est pas gagner une conscience de classe.

« Nous nous battons pour les intérêts supérieurs du prolétariat, le communisme, qu’est ce que cela signifie ? Interroger les intérêts objectifs de chacun, c’est poser la question de l’échelle et de l’échéance. Doit-on se battre pour l’intérêt d’un prolétaire, des prolétaires d’une usine, du prolétariat d’un pays, ou du prolétariat (sans adjectif, c’est-à-dire comme classe internationale) ? Les moyens doivent-ils être ensuite calculés selon une fin immédiate, de court terme, de moyen terme ou de long terme ? Où se trouvent les “vrais” intérêts de la classe que nous défendons ? Il n’y a pas de rupture entre ces échelles et ces échéances, mais leur continuité n’est pas linéaire ou directe, car il y a autant concorde que discorde d’intérêt entre elles (individualisme, corporatisme, chauvinisme, immédiatisme, opportunisme, etc.). Nous ne nous battons pas pour certains intérêts du prolétariat, ou pour tous ceux-ci en même temps, mais bien d’abord pour ses intérêts supérieurs desquels procède notre stratégie immédiate.

Cependant, ce qu’il est important de rappeler, c’est que toutes ces contradictions, certes bien réelles, trouvent leur résolution dans l’échelle la plus générale et l’échéance la plus longue. Pourquoi ? Car le plus grand intérêt de tous est dans le communisme, il outrepasse tous les intérêts d’échelle et d’échéance moindre. C’est en cela que la révolution communiste mondiale est une finalité unificatrice — la cause de l’humanité tout entière. »

« Le communisme est l’intérêt le plus haut, le plus profond, de l’humanité entière. Mais cela ne signifie pas que toutes et tous vont s’accorder sur son advenue, précisément car cet intérêt rentre en contradiction avec tous ceux d’échéances et d’échelles moindres. Seul le prolétariat observe une concordance suffisante entre ses intérêts immédiats et particuliers, et le communisme, pour qu’il y lutte effectivement jusqu’à terme (la révolution communiste mondiale) — contrairement aux autres classes. Par exemple, la bourgeoisie internationale observe un intérêt général immédiat à s’unir contre le risque de révolution communiste mondiale, mais elle en est incapable, pourquoi ? En raison de la discorde persistante entre ses intérêts particuliers (par exemple, nationaux) et ses intérêts généraux immédiats. À cause des contradictions inter-capitalistes et inter-impérialistes, la bourgeoisie internationale doit d’abord être mise au pied du mur — au sens propre et figuré — pour que ses intérêts immédiats concordent suffisamment à ses différents niveaux d’intérêts (corporatiste, national, international, etc.) pour achever l’unité dans la contre-révolution mondiale.

L’intérêt de classe n’est pas le seul intérêt, et la conscience de classe n’est pas la seule conscience. C’est une rationalité entre autres rationalités, mais c’est le facteur déterminant, la tendance lourde qui se retrouve toujours au chef et au pied des choix individuels et des mouvements collectifs. Idéologiquement, la conscience de classe est la compréhension de cet intérêt profond et supérieur (qui conditionne et détermine tous les autres), et ainsi le dépassement des fausses consciences qui mystifient et obscurcissent le rapport de soi au monde (la morale, la nation, la foi, etc.). Elle est vraie-conscience, non pas car la classe serait la seule catégorie réelle, mais car c’est la seule catégorie qui offre une compréhension effective de l’Histoire dont on fait partie. Par exemple, la nation ou le genre ne sont pas moins “vrais” que la classe, mais l’Histoire de l’humanité est celle de la lutte des classes, pas celle de la lutte des nations ou des genres, etc. Par la même, la contradiction de classe n’est pas la seule contradiction sociale à exister et à faire l’Histoire, mais c’est sa contradiction principale dans le temps, c’est-à-dire qui la dirige prise comme totalité. »

Simplifier les « intérêts » c’est aussi devenir vulnérable ou perméable aux politiques réactionnaires corporatistes et impérialistes. Substituer l’intérêt corporatiste d’un prolétaire à son intérêt révolutionnaire, c’est le corrompre avant de lui mentir. Par exemple, historiquement le fascisme a été une lutte pour dissocier le mouvement communiste du mouvement ouvrier en achetant ce dernier. Ne comprendre le phénomène fasciste comme une violence anti-populaire ou anti-ouvrière, sans comprendre en quoi l’anti-communisme passe aussi par le soudoiement de la classe ouvrière, et n’interpréter le projet économique fasciste que comme une tromperie, c’est ne comprendre que la moitié du problème. Le corporatisme et le social-impérialisme que vend le fascisme ne sont une tromperie qu’en ce qu’ils promettent d’offrir plus que la révolution communiste, c’est-à-dire en ce qu’ils substituent un intérêt restreint à une entreprise ou à un pays, et de court ou moyen terme, à l’intérêt suprême qu’est le communisme. Mais ce marché entre la grande bourgeoisie fasciste et la classe ouvrière (la « carotte » qui s’adjoint au « bâton »), dans les pays où il a été permis par l’impérialisme, ne s’est pas traduit qu’en mot, mais par des rétributions matérielles effectives. Les ouvriers fascistes avaient eux aussi une conscience de leurs intérêts matériels. La conscience économique spontanée, non-communiste, peut aussi être une conscience fasciste.

Ce contre quoi le fascisme est une « dictature ouverte et terroriste des franges les plus réactionnaires de la bourgeoisie », ce n’est pas le prolétariat (une classe en soi), mais le mouvement ouvrier (une classe pour soi), et plus particulièrement le mouvement révolutionnaire du prolétariat (le communisme). La dictature (ouverte et terroriste) à l’encontre du mouvement ouvrier, c’est-à-dire les organisations ouvrières dans leur ensemble, s’accompagne de la démagogie (corporatiste et social-impérialiste) pour les ouvriers. C’est par cette dernière que le mouvement fasciste « recrute » dans les couches les plus arriérées de la classe ouvrière et des masses populaires, pour être un mouvement de masse lui-même. Ce contre quoi les intérêts du fascisme sont radicalement et absolument opposés, ce sont les intérêts du mouvement ouvrier, pas les intérêts des ouvriers.

Fétichiser le prolétariat en le considérant comme nécessairement progressiste et révolutionnaire, dans l’absolu, c’est extraire une classe de la réalité qui la détermine, c’est-à-dire l’abstractiser, donc la vider de tout contenu. Pourquoi le prolétariat est-il une classe révolutionnaire qui tend à réaliser sa dictature vers le communisme ? Car le capitalisme, dans son développement, place nécessairement cette classe dans des conditions révolutionnaire. Mais il ne faut pas déduire de cette analyse juste une conclusion fausse : le prolétariat n’est pas révolutionnaire par essence. Le prolétariat est révolutionnaire lorsqu’il est placé dans des conditions révolutionnaires, et si ces conditions révolutionnaires sont tendanciellement nécessaires, cela ne signifie pas qu’elle existerait automatiquement, en permanence. Abstractiser le prolétariat, c’est le meilleur moyen de voir la révolution communiste derrière chaque grève, chaque manifestation, chaque revendication (économique ou politique spontanée), mais ce n’est pas le meilleur moyen de faire advenir la révolution. Le prolétariat ne naît pas avec une conscience de classe, donc, s’il est nécessairement progressiste et révolutionnaire dans l’Histoire, il n’est pas progressiste et révolutionnaire par essence, mais seulement selon les conditions concrètes de sa situation concrète (rendu nécessaire par le capitalisme).

Le prolétariat peut-être réactionnaire, y compris lorsqu’il se bat pour ses intérêts matériels, et ce même sans être « trompé » (être acheté, ce n’est pas forcément être manipulé). Les conceptions naïves du prolétariat, en présupposant une nature révolutionnaire « déjà là », minorent ou nient tout le travail qui doit être fait pour transformer une classe révolutionnaire en potentiel en classe révolutionnaire (en puissance ou en fait) ! La création d’une conscience de classe dans le prolétariat peut se faire en concordance avec la tendance organique du mouvement ouvrier, en allant dans son sens, mais l’exact inverse est tout autant possible : la création d’une conscience de classe dans le prolétariat peut demander un combat acharné et à contre-courant dans le mouvement ouvrier. Simplement « aller aux ouvriers », cela peut-être aller au corporatisme, au trade-unionisme, au social-chauvinisme, au social-impérialisme, etc. L’émergence d’une conscience de classe prolétaire est un combat qui peut être autant avec que malgré ou contre les prolétaires, c’est-à-dire malgré ou contre leurs tendances contre-révolutionnaires (corporatiste, trade-unioniste, social-chauvinisme, social-impérialisme, etc.).

Pour paraphraser Lénine, si le prolétariat tend instinctivement vers la lutte politique communiste, il n’est instinctivement ni politique ni communiste. Donc, pas de conscience de classe sans direction politique. Or, pas de direction politique (« révolutionnaire dans le fond ») sans parti communiste. Pas de parti révolutionnaire sans prolétariat révolutionnaire, c’est-à-dire conscient. Évidemment, pas de prolétariat révolutionnaire (conscient) sans conditions objectives révolutionnaires (de paupérisation et d’oppression intolérable), mais pas de prolétariat révolutionnaire non plus sans conditions subjectives révolutionnaires, c’est-à-dire sans avant-garde (un parti communiste).

Voir une conscience de classe dans toutes les expressions d’intérêts matériels particuliers du prolétariat, ou dans toutes les méthodes de lutte extra-institutionelles (plus ou moins radicales et violentes), c’est la réduire en fait à une conscience strictement économique qui peut être tout autant strictement individualiste, corporatiste, social-chauvine ou social-impérialiste. Vouloir voir la conscience de classe de partout, c’est-à-dire là où elle n’est pas, c’est se liquider dans les luttes économiques spontanées, en les croyant plus que ce qu’elles ne sont vraiment, et se tromper sur l’envergure réelle de la lutte communiste dans les masses. Une conscience de classe n’est que politique — révolutionnaire — et internationale, ou n’est pas. À celles et ceux qui nous reprocheront alors qu’avec une telle définition il n’y aurait en fait pas de conscience de classe dans les masses en France, et ce depuis plusieurs décennies, nous répondons par l’affirmative. Le spontanéisme voit la conscience de classe là où elle n’est pas et ne voit donc pas ses devoirs communistes là où ils sont.

La conscience de classe n’est pas la simple conscience de faire partie d’une communauté d’intérêts réelle, et la lutte subséquente pour les intérêts matériels de celle-ci, auquel cas n’importe quelle fausse-conscience pourrait être la conscience de classe. L’usine, la famille, la corporation, la nation, etc., sont des communautés d’intérêts réelles dont peuvent faire partie les prolétaires et pour les intérêts desquelles ils peuvent se battre. La « classe » de la « conscience de classe » n’est pas le prolétariat restreint à une échelle particulière (le prolétariat d’une usine, d’un secteur, d’un pays, etc.), mais le prolétariat sans adjectif, en tant que classe dans l’Histoire, c’est-à-dire le prolétariat international.

La conscience de classe est, certes, la compréhension de faire partie d’une classe en soi (le prolétariat), mais surtout de déduire de cette compréhension celle d’un rôle historique, c’est-à-dire celle d’une mission révolutionnaire. Atteindre une conscience de classe, c’est déjà atteindre une conscience internationale, mais une telle conscience n’est une conscience de classe que si elle est révolutionnaire. La conscience de classe est une conscience de l’Histoire, c’est-à-dire la compréhension de la nécessité historique de la révolution communiste par le prolétariat. La conscience de classe est révolutionnaire parce qu’elle est historique, et que la conscience de l’Histoire et de sa nécessité c’est la conscience que le prolétariat est la classe révolutionnaire du capitalisme.

En résumé, la conscience de classe est la conscience du prolétariat comme l’acteur de la nécessité communiste.

La conscience de classe et l’impérialisme

Il ne faut pas abstractiser la qualité révolutionnaire du prolétariat, mais il ne faut pas abstractiser sa qualité internationale non plus. Pourquoi le prolétariat est-il une classe internationale ? Car sa lutte rend nécessaire le dépassement des frontières nationales (les consciences nationales, les intérêts nationaux, etc.) par l’internationalisme révolutionnaire. Le prolétariat ne naît pas international comme il ne naît pas révolutionnaire : il le devient dans la lutte consciente. Le prolétariat n’est pas international par essence non plus, là aussi croire le contraire revient à délaisser nos propres tâches de communistes, en croyant qu’elles seraient déjà réalisées naturellement. « Les prolétaires n’ont pas de patrie » seulement s’ils sont conscients de leur classe — internationale. Le prolétariat qui n’a pas de conscience de classe ou qui n’a qu’une conscience économique (trade-unioniste) a une patrie : c’est tout le problème de la lutte communiste ! L’intérêt supérieur international du prolétariat se révèle à lui dans sa lutte consciente — tout comme l’intérêt supérieur de la révolution communiste.

Au-delà du fascisme, le problème de la conscience économique du prolétariat prend une forme particulière dans les pays impérialistes comme la France. La conscience économique spontanée du prolétariat d’un pays impérialiste est une conscience social-impérialiste. Pourquoi ? Car le prolétariat du centre impérialiste bénéficie directement et indirectement de l’exploitation de la périphérie dominée, c’est-à-dire des surprofits impérialistes. C’est le phénomène de l’aristocratie ouvrière internationale. Un prolétaire du centre impérialiste, s’il est conscient de ses intérêts matériels immédiats, se bat pour l’allègement de son exploitation permis par la surexploitation impérialiste, et pour la péréquation des surprofits de l’impérialisme.

L’économisme, dans les pays impérialistes, est ainsi aussi, sinon un social-impérialisme, a minima une trahison de l’internationalisme. Lutter contre l’exploitation capitaliste dans les pays du centre impérialiste ne peut pas être une lutte progressiste ou communiste si elle ne s’adjoint pas d’une dénonciation systématique de la surexploitation impérialiste.

« D [imitrov] : En prison, j’ai beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle — puisque notre enseignement est correct — des millions de travailleurs, dans les moments décisifs, ne nous rejoignent pas mais restent dans la social-démocratie, qui s’est comportée de manière si perfide ou, comme en Allemagne, deviennent même des nationaux-socialistes.

St [aline] : Et votre conclusion ?

D [imitrov] : Je pense que la cause principale réside dans notre système de propagande, dans [notre] approche incorrecte des travailleurs européens.

St [aline] : Non, ce n’est pas la cause principale : La cause principale réside dans le développement historique — le lien historique que les masses européennes ont avec la démocratie bourgeoise. Ensuite, la situation particulière de l’Europe — les pays européens ne disposent pas de suffisamment de matières premières, de charbon, de laine, etc. Ils sont dépendants des colonies. Sans les colonies, ils ne pourraient pas exister. Les travailleurs le savent et craignent la perte des colonies. Dans ce contexte, ils sont enclins à se ranger du côté de leur propre bourgeoisie. Sur le plan interne, ils ne sont pas d’accord avec notre politique anti-impérialiste. Ils ont même peur de cette politique. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’expliquer patiemment et d’approcher correctement ces travailleurs. Une lutte constante pour chaque travailleur est nécessaire. Nous ne pouvons pas gagner immédiatement et aussi facilement des millions de travailleurs en Europe. » (G. Dimitrov, « Chapter two: The Soviet Union », The diary of Georgi Dimitrov 1933–1949, Yale University Press, 2003, p.13.)

Dans cette conversation de 1934 rapportée par Dimitrov, Staline explicite la cause historique principale du social-impérialisme et du social-chauvinisme dans le prolétariat des pays impérialistes, qui expliquent selon lui les difficultés de l’Internationale communiste en Europe occidentale.

Dans les pays impérialistes, le mouvement communiste se heurte à un obstacle majeur : la classe ouvrière n’y est pas placée dans des conditions qui la rendent révolutionnaire, car elle y est une aristocratie ouvrière internationale.

Le mode de production capitaliste est construit autour de l’antagonisme entre Travail et Capital. Le Capital domine le Travail, il l’exploite et l’opprime. Le Travail, dans sa forme la plus pure, c’est-à-dire la plus polarisée, c’est le prolétariat. Le prolétariat est à la fois la classe qui n’a pas de moyens d’exploitation (il n’est qu’exploité dans sa relation aux moyens de production), qui n’a plus rien d’autre à libérer que son travail (car il est déjà librement travailleur — le travail libre) et qui est produite et reproduite (sa proportion de la population mondiale est croissante, il est la classe montante du capitalisme). L’existence du prolétariat est nécessaire à l’existence du capitalisme, et l’existence du prolétariat est nécessairement rendue intolérable par sa place dans ce mode de production (exploitation, aliénation, crise, etc.). Le capitalisme n’existe pas sans prolétariat et le capitalisme crée des conditions matérielles d’existence révolutionnaires pour le prolétariat. C’est en cela que le mode de production capitaliste produit son propre dépassement, et que le prolétariat est la classe révolutionnaire sous le capitalisme — celle qui a le potentiel de dépasser le capitalisme.

Cependant, la nécessité qui est décrite ici est vraie à l’échelle du capitalisme entier, non pas à l’échelle restreinte d’un pays capitaliste ou d’un autre. Cette réalité générale du capitalisme comme totalité peut être contrevenu par d’autres nécessités du développement capitaliste. L’impérialisme est lui aussi une nécessité du développement capitaliste (son « stade suprême »). Ces deux nécessités, c’est-à-dire la lutte de classe du prolétariat révolutionnaire et l’impérialisme, créent alors une autre nécessité : la lutte de l’impérialisme contre la lutte de classe du prolétariat, dans les pays impérialistes. Cette lutte de l’impérialisme, n’est plus l’escalade de violence qu’elle a été jusqu’alors dans l’histoire du capitalisme, mais son contraire : l’anesthésie, c’est à dire l’atténuation de la lutte de classe du prolétariat par l’impérialisme. L’impérialisme, en tant que stade suprême du capitalisme, a forgé une arme plus puissante contre le prolétariat révolutionnaire : il supprime la réalité matérielle d’existence qui rend révolutionnaire la classe révolutionnaire qu’est le prolétariat.

La bourgeoisie ne peut pas dépasser le mode de production capitaliste, car celle-ci ne peut pas abolir la contradiction entre Travail et Capital, c’est-à-dire supprimer le prolétariat et tout ce qui fait de lui la classe révolutionnaire. La bourgeoisie ne peut pas transformer radicalement le capitalisme, mais l’impérialisme lui a donné la possibilité et la nécessité historique de repousser son dépassement, en agissant plus radicalement sur le prolétariat — le transformer plus radicalement à défaut de le transformer radicalement. L’impérialisme lutte contre la révolution communiste dans ses causes (en amont), et non plus seulement dans ses conséquences (en aval), c’est-à-dire en supprimant les conditions révolutionnaires d’existence du prolétariat, dans les pays impérialistes. Si le prolétariat est toujours la seule classe révolutionnaire du capitalisme, dans les pays impérialistes, il n’est objectivement plus révolutionnaire — par sa réalité matérielle d’existence.

Qualifier le prolétariat des pays impérialiste comme la France, d’aristocratie internationale du travail dans son ensemble, c’est-à-dire la désigner comme la couche supérieure du prolétariat mondial, ce n’est pas nier sa propre paupérisation et oppression — nous y reviendrons. Ce n’est pas nier non plus qu’au sein du prolétariat français, il existe différentes couches, dont une aristocratie ouvrière : il existe une aristocratie ouvrière (nationale) de l’aristocratie ouvrière internationale.

Cependant, il faut reconnaître que la quasi-totalité des prolétaires des pays du centre impérialiste, tout en vivant l’exploitation capitaliste, bénéficie de la surexploitation impérialiste. Cela s’observe comme une évidence à la moindre comparaison avec les prolétaires exploités par l’échange inégal impérialiste : service de santé, médicament, eau courante, électricité, électroménager, transport, loisirs, éducation, etc. Que ce soit par leur consommation directe ou par les infrastructures dont ils jouissent, le contraste est frappant.

Le prolétariat des périphéries et des semi-périphéries immigre dans les centres impérialistes pour y travailler, et ainsi, tenter de recapturer par leur salaire une infime fraction des surprofits qui sont extraits dans les pays dont ils émigrent, c’est-à-dire les périphéries et semi-périphéries. Pourtant, dans les centres impérialistes, les prolétaires issus des périphéries et semi-périphéries forment généralement la strate inférieure du prolétariat — celle qui est la moins aristocratisée. Le trajet inverse — des prolétaires du centre immigrant pour travailler dans les périphéries et semi-périphéries — ne s’observe quasi jamais, pour une bonne raison. Lorsqu’il y a émigration des pays impérialistes vers les pays dominés, ce n’est que pour mieux profiter de la rente impériale : par exemple, dépenser dans les pays exploités une retraite qui a été cotisée en partie par l’exploitation de ces pays.

Ce n’est pas seulement la strate supérieure du prolétariat des pays impérialistes qui forme une aristocratie ouvrière internationale, mais l’ensemble du prolétariat du centre impérialiste. Celui-ci bénéficie matériellement, directement et indirectement, de la surexploitation impérialiste sous la forme d’« acquis sociaux » — la péréquation des surprofits impérialistes — et de leur salaire — l’allègement de l’exploitation.

Il est important de ne pas réduire le parasitisme de l’aristocratie ouvrière internationale au simple bénéfice direct touché sur les surprofits impérialistes, c’est-à-dire à leur péréquation. La forme principale de transfert de valeur du prolétariat de la périphérie vers le prolétariat du centre n’est pas celle de la redistribution des surprofits (les « acquis sociaux »), mais celle permise par les surprofits de l’impérialisme, se traduisant par une baisse du taux d’exploitation. C’est par l’intermédiaire de l’échange inégal impérialiste qu’il y a extraction de valeur du prolétariat de la périphérie vers le prolétariat du centre : les ouvriers des pays impérialistes consomment la surexploitation des ouvriers des pays dominés.

Pour créer du profit, il faut une capacité de production et une capacité de consommation correspondante (un débouché, d’où la tendance aux crises de surproduction du capitalisme). Le prolétariat est une classe productrice et consommatrice, son existence est nécessaire aux deux extrémités du processus de production et d’accumulation de valeur, sous forme de profit. Cependant, dans le système monde impérialiste, il y a eu polarisation de ces deux rôles entre le prolétariat du centre impérialiste et le prolétariat de la périphérie : dans le circuit international de la valeur, le premier est principalement consommateur, le second est principalement producteur. Évidemment, pas de prolétariat consommateur sans prolétariat producteur, et inversement. Évidemment de même, pas de production dans la périphérie sans production dans le centre, et pas de consommation dans le centre sans consommation dans la périphérie : Le système monde ne peut exister que si le prolétariat mondial joue ses deux rôles économiques. La dépendance et l’échange inégal ne peuvent pas exister sans production et consommation dans le centre, la semi-périphérie et la périphérie. Ceci dit, la polarisation des rôles du prolétariat entre centre et périphérie est aussi une nécessité de l’accumulation de la valeur au centre, c’est-à-dire les surprofits de l’impérialisme extraits dans les pays dominés (la périphérie et semi-périphérie). Les salaires des prolétaires du centre sont des salaires de consommateurs du système monde.

Les bénéfices des surprofits impérialistes ne sont pas que matériels, mais aussi politiques.

« L’échange inégal a pour conséquence l’externalisation d’une proportion de l’exploitation du centre vers la périphérie : les sociétés impérialistes sont pacifiées, car la conflictualité sociale est transférée dans les pays dominés. Le centre et la périphérie ne sont pas deux mondes séparés, mais une même relation : nos démocraties sont libérales car leurs régimes sont autoritaires — il y a une directe relation de cause à effet. La magnanimité de nos démocraties est permise et conditionnée par une relation dissipative, du centre vers la périphérie. Les surprofits de l’impérialisme permettent nos systèmes sociaux publics et nos salaires suffisants (pour avoir une voiture, de l’électroménager, des divertissements, etc.), ce qui est la base de notre “contrat social” consumériste et pacifiste de classe. L’envers de la médaille, c’est l’exploitation et la déstabilisation permanente des pays de la périphérie, qui les maintiennent dans un relatif chaos politique et une pauvreté permanente. L’ordre et la respectabilité métropolitaine sont fondés tout entiers sur la subordination économique et politique, impérialiste et colonialiste. Nous ne sommes pas “plus avancés” sur l’échelle d’un “progrès civilisationnel” : nous sommes en haut de la pyramide hiérarchique (géo-)politique et économique mondiale. »

Un prolétaire du centre impérialiste, s’il n’est pas conscient de ses intérêts, va défendre ceux de son patron, ou de sa nation, c’est-à-dire ceux de sa bourgeoisie impérialiste. Mais s’il n’est conscient que partiellement de ses intérêts, c’est-à-dire de ses intérêts immédiats, alors ces intérêts sont toujours ses intérêts corporatistes, sociaux-chauvins et sociaux-impérialistes. Dans les deux cas, un prolétaire du centre, sans conscience de classe, est un défenseur de l’impérialisme. Cette défense est soit — dans la grande majorité des cas — inconsciente, par identification de ses intérêts à ceux de sa bourgeoisie impérialiste, soit consciente, par connaissance de la rente impériale dont il est dépendant. Par exemple, « défendre la place de la France dans le monde » peut-être autant la démonstration d’une absence de conscience de ses intérêts (les assimiler à l’abstraction idéologique bourgeoise nationale) que d’une connaissance que trop exacte de ses intérêts (combattre sa propre paupérisation nationale en cherchant à la transférer dans la périphérie) ! Dans le premier cas, la conscience défend des intérêts abstraits, dans le second cas, la conscience ne défend des intérêts que trop concrets, et dans les deux cas, celles-ci sont nationales (nationaliste, social-chauvine, social-impérialiste).

L’impérialisme, en supprimant la qualité révolutionnaire du prolétariat, supprime aussi sa qualité internationale : il crée des conditions non-révolutionnaires, et ce faisant, il crée un intérêt national et une conscience social-chauvine et social-impérialiste. Le prolétariat non-révolutionnaires va alors défendre ces conditions non-révolutionnaires nationales offertes par l’impérialisme : ceci fait de lui un prolétariat non-international, car non-révolutionnaire.

Les revendications économiques spontanées du prolétariat des pays impérialistes ne sont pas internationalistes, car sa condition privilégiée dans le marché mondial du travail dépend de la condition exploitée du prolétariat des pays dominés. Le prix de sa force de travail est relativement cher parce que celui du prolétariat des pays dominés est particulièrement faible. Les intérêts du premier sont épargnés au prix du sacrifice des intérêts de ce dernier.

Les conditions matérielles d’existence déterminent la conscience de l’existence. Il n’y a pas de conditions subjectives que l’on puisse séparer de ses conditions objectives. Cette réalité n’est que plus évidente dans le problème de la conscience de classe des ouvriers du centre impérialiste. Les idées ne peuvent pas « naturellement » aller à l’encontre de ce qui est perçu comme son intérêt matériel (même si celui-ci n’est qu’immédiat), car la conscience ne prime pas sur la réalité matérielle de l’existence.

En conséquence, la politique de l’aristocratie ouvrière, c’est l’économisme, c’est-à-dire se conforter dans le réformisme spontané et activement rejeter la lutte politique.

Toutes les tendances apolitiques et réformistes (trade-unioniste) de la spontanéité ouvrière sont, dans le cas de l’aristocratie ouvrière, extrapolées. Les tendances apolitiques deviennent anti-politiques. Pourquoi ? Car, dans les conditions objectives de l’aristocratie ouvrière, le réformisme représente un intérêt immédiat beaucoup plus grand que pour le mouvement ouvrier non-aristocratisé. Or, la politique (révolutionnaire) est est un danger pour toute la lutte réformiste, elle contrevient à ses fins et à ses moyens, et menace de mettre à mal l’alliance entre l’aristocratie ouvrière et sa bourgeoisie impérialiste. Les surprofits impérialistes donnent des incitations matérielles à la classe ouvrière qui rendent très attractive la collaboration de classe, passive et active. L’aristocratie ouvrière est très attachée à ses privilèges matériels (sur le marché mondial) et lutte contre tout ce qui pourrait les risquer, y compris la politique. Pourquoi s’investir dans une lutte extrêmement coûteuse et hasardeuse promettant d’éventuels résultats aux longs termes, quand une lutte beaucoup moins risquée offre des rétributions matérielles effectives et immédiates ? Plus généralement, l’aristocratie ouvrière a beaucoup plus à perdre que ses chaînes, et elle ne le sait que trop bien.

« L’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie capitaliste ont très peur de lier la lutte économique à la lutte politique. Elles craignent la lutte politique, parce qu’elle mène la classe ouvrière très loin, et la conduit même à des affrontements et à des batailles. Les actions politiques, correctement menées, affaiblissent la direction de la bourgeoisie capitaliste dans les syndicats, brisent les règles, les lois et tout ce qu’elle a établi pour asservir la classe ouvrière, et ouvrent les yeux de la classe. » (E. Hoxha, « Idéologie réformiste et opportunisme politique — caractéristiques fondamentales des partis eurocommunistes », L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, 1980.)

Si les observations de Lénine sur le mouvement ouvrier, dans Que faire ?, s’appliquent à l’aristocratie ouvrière, il faut prendre en compte que toutes les tendances réactionnaires sont intensifiées et que toutes les tendances révolutionnaires sont atténuées.

L’aristocratie ouvrière est très attachée à la respectabilité bourgeoise, car celle-ci lui confère une légitimité comme interlocutrice avec la bourgeoisie en la distinguant des séditieux (violent, déraisonnable, etc.). Cette respectabilité se traduit par des comportements et une vision du monde « petite bourgeoise », dans le prolétariat.

L’opportunisme se complaît dans l’aristocratie ouvrière telle qu’elle est, car contrairement au mouvement communiste, il n’a aucune volonté transformative pour la classe ouvrière. Le prolétariat tel qu’il est n’est pour le mouvement communiste que la première donnée de sa transformation en ce qu’il doit être : d’une classe en soi une classe pour soi — révolutionnaire. Vouloir « parler au travailleur moyen » n’est pas une politique communiste, mais celle de l’opportunisme qui confond les éléments les plus avancés du prolétariat avec les éléments les plus respectables, et qui paradoxalement ne finit par parler plus qu’aux couches les plus aristocratisées de celui-ci, sous prétexte de « ne pas se couper des masses ». Si le mouvement communiste doit s’adresser aux masses, c’est précisément pour les transformer en quelque chose qu’elles ne sont pas encore : des sujets révolutionnaires. Une politique communiste « respectable » qui recherche l’approbation des « travailleurs moyens » avant celle des éléments les plus avancés du prolétariat, n’est donc pas une politique communiste.

Surestimer le mouvement ouvrier spontané est une erreur, et surestimer l’aristocratie ouvrière spontanée n’est qu’une plus grande erreur. C’est au contraire précisément la spontanéité réactionnaire de l’aristocratie ouvrière qui ne doit pas être sous-estimée.

Parce que la spontanéité de l’aristocratie ouvrière est, par ses conditions matérielles d’existence, dans son ensemble non seulement non-politique mais anti-politique, les devoirs des communistes n’en sont que d’autant plus grands, et l’économisme n’en est une capitulation que d’autant plus grave

Des exceptions existent, ces tendances ne sont jamais absolues, mais l’aristocratie ouvrière est généralement et en tout point plus économique et réformiste et moins politique et révolutionnaire que le prolétariat non-aristocratisé.

L’aristocratie ouvrière fait un « choix » très rationnel en défendant « sa » part des surprofits (celle qui allège son exploitation et qui lui est redistribuée), les bénéfices matériels et démocratiques qu’elle en retire ne sont pas des illusions. Ce « choix » n’est pas le plus rationnel, car seul le communisme est l’intérêt suprême de l’humanité tout entière, et qu’elle y a plus intérêt que les autres classes non prolétariennes (petite-bourgeoisie, bourgeoisie, etc.). Mais ses intérêts objectifs au réformisme sont plus importants, car plus généraux, que ceux de la classe ouvrière non-aristocratisée, c’est-à-dire qu’ils sont d’une échelle (spatiale) et d’une échéance (temporelle) supérieure. À l’échelle de leur pays impérialiste et jusqu’à moyen terme, l’aristocratie ouvrière a « raison » (c’est un choix rationnel) d’espérer une amélioration de ses conditions de vie, matérielles et démocratiques, car « leur » part des surprofits peut effectivement la leur fournir.

En tant que communiste dans les pays impérialistes, le risque est de confondre la lutte du prolétariat révolutionnaire, conscient de sa classe et de son rôle historique révolutionnaire, avec la lutte de l’aristocratie ouvrière, consciente de ses privilèges internationaux.

C’est dans cette confusion fondamentale que réside le problème de l’interprétation des évènements de mai-juin 1968. Comment catégoriser ce mouvement de révolte général en France ? Comment expliquer l’échec de la jonction entre les étudiants et les groupes marxistes-léninistes, et la classe ouvrière ? Était-ce une « révolution manquée » ou une « répétition générale » ?

Souvent, les réponses à ce problème historique se concentrent sur le rôle réactionnaire du Parti communiste français (PCF). S’il est indéniable que le PCF a constitué un facteur subjectif contre-révolutionnaire, il serait très insuffisant d’en faire le facteur principal de ce qui est perçu par certain comme l’« échec » de mai-juin 1968. En effet, le facteur subjectif dépend et est conditionné et déterminé par le facteur objectif, et de plus, le PCF était une superstructure. Si le facteur subjectif qui réside dans la superstructure, c’est-à-dire l’éducation et l’organisation du prolétariat, joue un rôle décisif dans les situations révolutionnaires, il est autant un facteur explicatif qu’un facteur à expliquer. Pourquoi le facteur subjectif n’a-t-il pas joué ce rôle révolutionnaire décisif ? La réponse se trouve donc dans les facteurs objectifs, et plus généralement dans l’analyse de la base matérielle. Se concentrer quasi-exclusivement sur le PCF, ce n’est pas un matérialisme abouti, et ce n’est voir qu’un aspect seulement du problème que pose mai-juin 1968.

Si mai-juin 1968 a été un mouvement d’envergure, quantitativement et qualitativement (peut-être le plus important depuis la 2de Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui), et qui fut très politique, il ne faut pas cependant surestimer sa portée révolutionnaire réelle. Mai-juin 1968 ne correspond que très relativement aux trois critères de la situation révolutionnaires (crise des dominants, crise des dominés et crise de la domination qui produit l’action indépendant des dominés).

Le pouvoir gaulliste a été contraint de connaître une reconfiguration, mais in fine l’ordre bourgeois n’a pas vacillé, et il avait toujours les moyens politiques, mais surtout économiques, de se sauvegarder avec assez peu de changement (ce qu’il fit). Du côté des masses, leurs conditions matérielles d’existence n’étaient pas plus révolutionnaires que leurs demandes. En résumé, mai-juin 1968 ne fut pas la crise des exploiteurs, mais seulement la crise d’un certain consensus chez les exploiteurs, et il ne fut pas non plus la crise des exploités, mais également d’un certain consensus chez les exploités. La crise « au sommet » et « à la base » furent toutes deux superficielles. À une crise superficielle de l’exploitation répondirent une agitation et une portée d’action indépendante superficielles elles aussi.

Le prolétariat français, sous direction du PCF, était séduit par les promesses d’amélioration de ses conditions d’existence, promesse que la bourgeoisie avait effectivement les moyens de réaliser, et qu’elle réalisera en partie. Les aspirations au socialisme de l’ensemble de la classe ouvrière française n’étaient pas plus « sincères » ou « authentiques » que celles du PCF, c’est-à-dire que le socialisme pour lequel elle se battait n’était plus que l’aboutissement ultime des réformes qui leur étaient promises. Autrement dit, la direction révisionniste du PCF n’était pas en rupture des aspirations du prolétariat français, mais au contraire en continuité avec elles, elles se correspondaient.

Pourquoi le mouvement des étudiants et des ouvriers de mai-juin 1968 n’a-t-il pas créé une situation révolutionnaire ? Car le mouvement ouvrier et sa direction politique révisionniste représentaient et défendaient les intérêts politiques et économiques de l’aristocratie ouvrière : les conditions objectives et subjectives de la classe ouvrière française n’avaient pas de potentiel révolutionnaire, parce que ces conditions étaient celles de l’aristocratie ouvrière.

La crise de la domination n’était que superficielle, car la « misère des masses » n’était que très relative, et que le pouvoir bourgeois était toujours solidement fondé et soudé. La cause première de cette double réalité, c’est l’impérialisme. Mai-juin 1968 fut principalement la lutte économique de l’aristocratie ouvrière, qui fut satisfaite et qui causa une reconfiguration interne de la Vrépublique (sans pour autant créer une crise radicale dans celle-ci).

Mai-juin 1968 fut aussi (et est surtout commémoré comme) les espoirs déçus d’une frange marginale de révolutionnaire, qui n’ont pas été capable d’imposer leur direction sur le consensus révisionniste et réformiste qui existait alors dans les masses. Cet échec peut bien sûr être très simplement expliqué par la force du PCF (un parti de masse) et la faiblesse des organisations révolutionnaires (des groupes jeunes, principalement composés d’intellectuels). Mais une telle explication appelle à une autre explication : pourquoi cet état de fait ? La réponse, c’est que les masses françaises ne cherchaient pas une autre direction que celle des révisionnistes, et que les organisations révolutionnaires n’étaient audibles que par une extrême minorité de la population française, premièrement à cause de leur réalité matérielle d’existence.

Par exemple, s’il est souvent retenu, comme preuve irréfutable de la nature révolutionnaire du mouvement des ouvriers de mai-juin 1968, que les accords de Grenelle furent une déception pour une large proportion de la base mobilisée, cette déception ne démontre en rien d’éventuelles ambitions révolutionnaires, ou même seulement politique. Être déçu par l’issue de négociation, cela ne signifie pas être pour autant révolutionnaire. La minorité des révolutionnaires de mai-juin 1968 a projeté sur la déception des masses, leur propre déception (leur ambition révolutionnaire frustrée par le PCF). Indépendamment de la direction révisionniste du PCF, la proportion d’ouvriers révolutionnaire n’était qu’une petite minorité dans le prolétariat français, mais c’est de cette minorité que l’extrême gauche française se souvient, et qu’elle érige en généralité (donnant ainsi au PCF un rôle plus important qu’il n’avait et qu’il ne pouvait avoir).

Il existe dans l’extrême gauche française deux traditions persistantes. Premièrement, une mémoire sélective, qui ne retient de l’action et de l’expression des masses que ce qui confirme le présupposé de leurs ambitions révolutionnaires, qui auraient été partagées avec les franges révolutionnaires, et qui auraient été frustrées par le PCF via une duperie (les masses trompées par leur direction opportuniste, etc.). Deuxièmement, la représentation d’une classe ouvrière traditionnellement combative et politique (par essence), qui trace une continuité entre 1871 et le présent, qui passerait en ligne droite par 1968.

L’on se souvient des franges les plus radicales du prolétariat et des occurrences où la déception traduisait une réelle velléité révolutionnaire. Mais cette mémoire sélective — conjuguée à un lourd biais de confirmation — oublie que dans son ensemble, le prolétariat mobilisé n’était pas révolutionnaire, et qu’il luttait pour une renégociation de la répartition des surprofits et des conditions de la vente de sa force de travail. Le tout est amalgamé à la partie, l’on ne voit plus que ce que l’on veut voir. Cette interprétation subjectiviste des évènements de mai-juin 1968 est très importante pour une partie de l’extrême gauche française, d’abord car ils marquèrent profondément une génération de militants (des identités politiques construites sur et par mai-juin 1968), ensuite car ils doivent être la confirmation de l’essence révolutionnaire du prolétariat (une vision du monde à défendre).

Ainsi, mai-juin 1936 est transposé sur mai-juin 1968, et ils en sont presque assimilés l’un à l’autre : deux exemples d’une situation révolutionnaire où le prolétariat révolutionnaire aurait été doublé par l’opportunisme de sa direction politique. Cependant, cette lecture simpliste distord la réalité, pour faire de mai-juin 1968 ce qu’il n’était pas, ou seulement partiellement. Pour beaucoup de communistes « le plus grand mouvement de grève en France » ne pouvait être que politique et révolutionnaire, mais c’est confondre quantité et qualité. Ce que démontre avant tout mai-juin 1968, c’est que l’aristocratie ouvrière internationale en France était très organisée.

Au-delà du problème interprétatif que pose mai-juin 1968, la nature des luttes économiques en France est parfois l’objet de confusion. La violence de nos luttes économiques, par rapport aux autres pays impérialistes, entretiennent l’image de masses populaires françaises spontanément radicale et de syndicats « rouges ». Si le niveau d’organisation, notamment syndical, est indéniablement un des facteurs de la forme plus antagonique de nos conflits sociaux, en comparaison des autres centres impérialistes, ce n’est pas le seul. La forme de notre État bourgeois, la VRépublique, héritière d’une construction centralisatrice jacobine et née d’un coup d’État militaire pendant une guerre coloniale, privilégie le rapport de force et la confrontation nationale à la cogestion et à la cooptation locale. Mais surtout, il n’y a aucune incohérence entre faire un black bloc et voter Mélenchon, ou entre souder les portes de son entrepôt et la négociation des conditions de la reprise du travail. Encore une fois, « l’anomalie », dans les luttes économiques spontanées, n’est pas la politique réformiste, mais la politique révolutionnaire ! L’apparence du conflit ne doit pas nous tromper ni sur sa qualité réformiste ni sur la profondeur réelle des intérêts qu’ils expriment.

Vouloir voir une conscience de classe là où elle n’est pas, c’est aussi vouloir ne pas voir le social-chauvinisme et le social-impérialisme là où ils sont, c’est-à-dire dans les luttes économiques spontanées. Dans les pays impérialistes, le danger du spontanéisme est le danger du social-chauvinisme et du social-impérialisme, c’est-à-dire celui de l’abandon — conscient ou inconscient — de l’internationalisme.

L’impérialisme et l’opportunisme

Dans la lutte pour la conscience de classe du prolétariat, comprendre les conditions objectives particulières du prolétariat des pays impérialistes est une première étape. La seconde est de comprendre les conséquences de ces conditions objectives particulières sur les conditions subjectives, c’est-à-dire la réalité avec laquelle les communistes doivent lutter.

C’est Lénine qui s’est le premier attelé à cette tâche, d’abord en décrivant extensivement le phénomène de l’aristocratie ouvrière, ensuite en en dévoilant ses implications politiques et stratégiques.

« On estimait avant la guerre que les trois pays les plus riches ; la Grande‑Bretagne, la France et l’Allemagne, tiraient de la seule exportation de leurs capitaux à l’étranger un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs sans compter les autres revenus.

On comprend qu’il soit possible de prélever sur cette jolie somme au moins un demi‑milliard à distribuer en aumône aux dirigeants ouvriers, à l’aristocratie ouvrière, comme dessous‑de‑table de toute espèce. En effet, tout est dans la corruption. On s’y prend de mille façons — en élevant le niveau de culture des grands centres, en créant des établissements éducatifs, des milliers de sinécures à l’intention des dirigeants des coopératives, des trade‑unions, des leaders parlementaires. Cela se fait dans tous les pays de civilisation capitaliste. Et ces milliards de super‑bénéfice constituent la base économique de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier. En Amérique, en Grande‑Bretagne, en France, nous assistons à une résistance infiniment plus forte des chefs opportunistes, des couches supérieures de la classe ouvrière, de l’aristocratie ouvrière ; ils opposent une résistance plus grande au mouvement communiste. C’est pourquoi nous devons nous attendre à voir les partis ouvriers européens et américains se guérir de cette maladie plus difficilement que nous. Nous savons que depuis la fondation de la III° Internationale, des progrès énormes ont été réalisés en ce qui concerne la guérison de cette maladie, mais nous n’en sommes pas encore à la guérison définitive : l’épuration des partis ouvriers, des partis révolutionnaires du prolétariat du monde entier de l’influence bourgeoise et des opportunistes qui se trouvent dans leur propre sein, est encore loin d’être achevée. » (V. I. Lénine, Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l’Internationale communiste, 1920.)

« […] La scission internationale de l’ensemble du mouvement ouvrier s’est déjà, aujourd’hui, entièrement manifestée (IIe et IIIe Internationales). C’est également un fait accompli que la lutte armée et la guerre civile entre les deux courants : le soutien de Koltchak et de Dénikine en Russie par les menchéviks et les “socialistes-révolutionnaires” contre les bolchéviks ; les partisans de Scheidemann, ainsi que Noske et Cie, en Allemagne, aux côtés de la bourgeoisie contre les spartakistes, même tableau en Finlande, en Pologne, en Hongrie, etc. Où est donc la base économique de ce phénomène historique universel ?

Précisément dans le parasitisme et la putréfaction qui caractérisent le stade historique suprême du capitalisme, c’est-à-dire l’impérialisme. Comme il est montré dans ce livre, le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d’un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus “large” et la plus exagérée, moins d’un cinquième) d’États particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple “tonte des coupons”. L’exportation des capitaux procure un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs, d’après les prix et les statistiques bourgeoises d’avant-guerre. Aujourd’hui beaucoup plus, évidemment.

On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de “leur” pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l’aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays “avancés” la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés.

Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l’“aristocratie ouvrière”, entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labour lieutenants of the capitalist class), de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d’entre eux se range inévitablement aux cotés de la bourgeoisie, aux côtés des “Versaillais” contre les “Communards”.

Si l’on n’a pas compris l’origine économique de ce phénomène, si l’on n’en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d’avancer d’un pas dans l’accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir. » (V. I. Lénine, Préface aux éditions française et allemande de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1920.)

La relation d’exploitation entre deux pôles du prolétariat mondial a été identifiée par Lénine comme la principale cause de l’opportunisme ayant divisé la IIde Internationale. Lénine n’innove pas lorsqu’il reprend et développe le terme d’« aristocratie ouvrière » pour en faire la réalité matérielle aux fondations du social-chauvinisme. Il ne fait qu’être le continuateur de Marx et Engels, qui les premiers ont identifiés la relation entre la condition particulière du prolétariat du premier impérialisme mondial (l’Angleterre) et la particularité de leurs tendances politiques et organisationnelles (le labor-liberalism et le trade-unionism). Eux-mêmes n’ont pas inventés le concept d’aristocratie ouvrière per se, pour la bonne et simple raison que celui-ci n’était que trop évident pour n’importe quel observateur de l’Europe occidentale (comme il l’est toujours aujourd’hui dans le monde).

« […] La société actuelle vit aux dépens du prolétaire contemporain. Marx a particulièrement souligné cette profonde remarque de Sismondi. L’impérialisme change un peu les choses. Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d’hommes des peuples non civilisés.

[…]

[…] les opportunistes (les social-chauvins) font cause commune avec la bourgeoisie impérialiste justement dans le sens de la création d’une Europe impérialiste sur le dos de l’Asie et de l’Afrique ; le fait que les opportunistes apparaissent objectivement comme une partie de la petite bourgeoisie et de certaines couches de la classe ouvrière, soudoyée avec les fonds du surprofit des impérialistes et convertie en chiens de garde du capitalisme, en corrupteurs du mouvement ouvrier.

Nous avons maintes fois signalé, non seulement dans des articles, mais aussi dans des résolutions de notre Parti, cette liaison économique extrêmement profonde de la bourgeoisie impérialiste, très précisément, avec l’opportunisme qui a triomphé aujourd’hui (est-ce pour longtemps ?) du mouvement ouvrier. Nous en avons inféré, notamment, que la scission avec le social-chauvinisme était inévitable. Nos kautskistes ont préféré éluder la question ! […]

[…]

An moyen du vocable absurde “fatalement” et d’un certain “escamotage”, on élude le fait que certains contingents d’ouvriers ont rallié l’opportunisme et la bourgeoisie impérialiste ! Or éluder ce fait, c’est tout ce que veulent les sophistes du Comité d’organisation ! Ils se retranchent derrière cet “optimisme officiel”, dont font aujourd’hui parade et le kautskiste Hilferding et beaucoup d’autres individus : les conditions objectives, prétendent-ils, se portent garantes de l’unité du prolétariat et de la victoire de la tendance révolutionnaire ! Nous sommes, disent-ils, “optimistes” en ce qui concerne le prolétariat !

Mais en réalité tous ces kautskistes, Hilferding, les okistes, Martov et Cie sont des optimistes… en ce qui concerne l’opportunisme. Tout est là ! »

Le prolétariat est un produit du capitalisme, du capitalisme mondial et pas seulement européen, pas seulement impérialiste. À l’échelle mondiale, que ce soit cinquante ans plus tôt ou cinquante ans plus tard, à cette échelle, c’est une question de détail, il est bien évident que le « prolétariat » « sera » unit, et qu’en son sein la social-démocratie révolutionnaire vaincra « inéluctablement ». Il ne s’agit pas de cela, messieurs les kautskistes, il s’agit du fait que maintenant, dans les pays impérialistes d’Europe, vous rampez à plat ventre devant les opportunistes, qui sont étrangers au prolétariat en tant que classe, qui sont les serviteurs, les agents de la bourgeoisie, les véhicules de son influence ; et s’il ne s’affranchit pas d’eux, le mouvement ouvrier restera un mouvement ouvrier bourgeois. Votre propagande en faveur de l’« unité » avec les opportunistes, avec les Legien et les David, les Plékhanov ou les Tchkhenkéli, les Potressov, etc., revient objectivement à favoriser l’asservissement des ouvriers par la bourgeoisie impérialiste, à l’aide de ses meilleurs agents au sein du mouvement ouvrier. La victoire de la social-démocratie révolutionnaire à l’échelle mondiale est absolument inévitable, mais elle se poursuit et se poursuivra, elle se fait et se fera uniquement contre vous ; elle sera une victoire sur vous. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

Ci-dessus, Lénine ne reproche pas aux opportunistes de la IIde Internationale de « retarder » sur leurs propres développements théoriques, politiques, etc., mais bien d’être des « rénégats » du marxisme, en renonçant à une orthodoxie toujours juste pour servir leurs desseins politiques opportunistes.

« Les deux tendances, disons même les deux partis dans le mouvement ouvrier contemporain, qui se sont si manifestement séparés dans le monde entier en 1914-1916, ont été observées de près par Engels et Marx en Angleterre pendant plusieurs dizaines d’années, de 1858 à 1892 environ.

Ni Marx, ni Engels n’ont vécu jusqu’à l’époque impérialiste du capitalisme mondial, dont le début ne remonte pas au-delà de 1898-1900. Mais l’Angleterre, dès le milieu du XIX° siècle, avait ceci de particulier qu’au moins deux traits distinctifs fondamentaux de l’impérialisme s’y trouvaient réunis :

  • d’immenses colonies et
  • des profits de monopoles (en raison de sa situation de monopole sur le marché mondial).

Sous ces deux rapports, l’Angleterre faisait alors exception parmi les pays capitalistes. Et Engels et Marx, analysant cette exception, ont montré, d’une façon parfaitement claire et précise sa liaison avec la victoire (momentanée) de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier anglais.

Dans sa lettre à Marx du 7 octobre 1858, Engels écrivait :

“En réalité, le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation bourgeoise entre toutes veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoise, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d’une nation qui exploite le monde entier, c’est jusqu’à un certain point logique.”

Dans sa lettre à Sorge du 21 septembre 1872, Engels fait savoir que Hales a provoqué au Conseil fédéral de l’Internationale un grand esclandre et a fait voter un blâme à Marx pour avoir dit que “les chefs ouvriers anglais s’étaient vendus”. Marx écrit à Sorge le 4 août 1874 :

“En ce qui concerne les ouvriers des villes (en Angleterre), il y a lieu de regretter que toute la bande des chefs ne soit pas entrée au Parlement. C’eût été le plus sûr moyen de se débarrasser de cette racaille.”

Dans sa lettre à Marx du 11 août 1881, Engels parle des “pires trade-unions anglaises, qui se laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou tout au moins payés”. Dans sa lettre à Kautsky du 12 septembre 1882, Engels écrivait :

“Vous me demandez ce que les ouvriers anglais pensent de la politique coloniale. Exactement ce qu’ils pensent de la politique en général. Ici, point de parti ouvrier, il n’y a que des conservateurs et des radicaux libéraux ; quant aux ouvriers, ils jouissent en toute tranquillité avec eux du monopole colonial de l’Angleterre et de son monopole sur le marché mondial.”

Le 7 décembre 1889, Engels écrit à Sorge :

“… Ce qu’il y a de plus répugnant ici (en Angleterre), c’est la ‘respectabilité’ (respectability) bourgeoise, qui pénètre jusque dans la chair des ouvriers… même Tom Mann, que je considère comme le meilleur de tous, confie très volontiers qu’il déjeunera avec le lord-maire. Lorsqu’on fait la comparaison avec les Français, on voit ce que c’est que la révolution.”

Dans une lettre du 19 avril 1890 :

“le mouvement (de la classe ouvrière en Angleterre) progresse sous la surface, il gagne des couches de plus en plus larges, et surtout parmi la masse inférieure (souligné par Engels) jusque-là immobile. Le jour n’est pas loin où cette masse se retrouvera elle-même, où elle aura compris que c’est elle, précisément, qui est cette masse colossale en mouvement”.

Le 4 mars 1891 :

“l’échec de l’union des dockers qui s’est désagrégée ; les ‘vieilles’ trade-unions conservatrices, riches et partant poltronnes, restent seules sur le champ de bataille”…

Le 14 septembre 1891 : au congrès des trade-unions à Newcastle, ont été vaincus les vieux unionistes, adversaires de la journée de huit heures, “et les journaux bourgeois avouent la défaite du parti ouvrier bourgeois” (souligné partout par Engels)…

Que ces pensées d’Engels, reprises pendant des dizaines d’années, aient aussi été formulées par lui publiquement, dans la presse, c’est ce que prouve sa préface à la deuxième édition (1892) de La situation des classes laborieuses en Angleterre. Il y traite de “l’aristocratie de la classe ouvrière”, de la “minorité privilégiée des ouvriers”, qu’il oppose à la “grande masse des ouvriers”. “La petite minorité privilégiée et protégée” de la classe ouvrière bénéficiait seule des “avantages durables” de la situation privilégiée de l’Angleterre en 1848-1868 ;

“la grande masse, en mettant les choses au mieux, ne bénéficiait que d’améliorations de courte durée”…

“Avec l’effondrement du monopole industriel de l’Angleterre, la classe ouvrière anglaise perdra sa situation privilégiée…”

Les membres des “nouvelles” unions, des syndicats d’ouvriers non spécialisés,

“ont un avantage inappréciable : leur mentalité est un terrain encore vierge, parfaitement libre du legs des ‘respectables’ préjugés bourgeois, qui désorientent les esprits des ‘vieux unionistes’ mieux placés”… Les “prétendus représentants ouvriers”, en Angleterre, sont des gens “à qui ou pardonne leur appartenance à la classe ouvrière, parce qu’ils sont eux-mêmes prêts à noyer cette qualité dans l’océan de leur libéralisme”…

C’est à dessein que nous avons reproduit des extraits assez abondants des déclarations on ne peut plus explicites de Marx et d’Engels, afin que les lecteurs puissent les étudier dans leur ensemble. Et il est indispensable de les étudier, il vaut la peine d’y réfléchir attentivement. Car là est le nœud de la tactique imposée au mouvement ouvrier par les conditions objectives de l’époque impérialiste. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

La relation de causalité entre la place de l’Angleterre dans le marché mondial, les conditions de vie des prolétaires anglais, et l’opportunisme de ces derniers, est très explicite chez Marx et Engels. C’est cette place de domination hégémonique de l’Angleterre dans le système capitaliste qui lui permet de dégager des surprofits, ce sont ces surprofits qui lui permettent d’acheter les prolétaires anglais, et c’est ce « contrat social » pacifiste de classe et social-impérialiste, entre l’aristocratie ouvrière ainsi constituée et la bourgeoisie impérialiste anglaise, qui est la racine objective de leur opportunisme.

« Là encore Kautsky a déjà essayé de « troubler l’eau » et de substituer au marxisme une conciliation mielleuse avec les opportunistes. Dans une polémique avec les social-impérialistes déclarés et naïfs (dans le genre de Lensch) qui justifient la guerre du côté de l’Allemagne comme une destruction du monopole de l’Angleterre, Kautsky « rectifie » cette contre-vérité évidente au moyen d’une autre contre-vérité, non moins évidente. Il remplace la contre-vérité cynique par une contre-vérité doucereuse ! Le monopole industriel de l’Angleterre, dit-il, est depuis longtemps brisé, depuis longtemps détruit, il n’est ni nécessaire ni possible de le détruire.

En quoi cet argument est-il faux ?

En ce que, premièrement, il passe sous silence le monopole colonial de l’Angleterre. Or, comme nous l’avons vu, Engels a soulevé cette question d’une façon parfaitement claire dès 1882, c’est-à-dire il y a 34 ans ! Si le monopole industriel de l’Angleterre est détruit, le monopole colonial non seulement demeure, mais a entraîné de graves complications, car tout le globe terrestre est déjà partagé ! À la faveur de son mensonge mielleux, Kautsky fait passer subrepticement sa petite idée pacifiste bourgeoise et petite-bourgeoise opportuniste selon laquelle il n’y aurait « aucune raison de faire la guerre ». Au contraire, non seulement les capitalistes ont maintenant une raison de faire la guerre, mais il leur est impossible de ne pas la faire s’ils veulent sauvegarder le capitalisme ; car, sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes).

Deuxièmement. Pourquoi le monopole de l’Angleterre explique-t-il la victoire (momentanée) de l’opportunisme dans ce pays ? Parce que le monopole fournit un surprofit, c’est-à-dire un excédent de profit par rapport au profit capitaliste normal, ordinaire dans le monde entier. Les capitalistes peuvent sacrifier une parcelle (et même assez grande !) de ce surprofit pour corrompre leurs ouvriers, créer quelque chose comme une alliance (rappelez-vous les fameuses « alliances » des trade-unions anglaises avec leurs patrons, décrites par les Webb), une alliance des ouvriers d’une nation donnée avec leurs capitalistes contre les autres pays. Le monopole industriel de l’Angleterre a été détruit dès la fin du XIX° siècle. Cela est incontestable. Mais comment cette destruction s’est-elle opérée ? Aurait-elle entraîné la disparition de tout monopole ?

S’il en était ainsi, la « théorie » de la conciliation (avec l’opportunisme) de Kautsky recevrait une certaine justification. Mais ce n’est justement pas le cas. L’impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n’a pas disparu, il subsiste. L’exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l’on veut parler de la richesse « moderne », indépendante et véritablement prodigieuse : l’Angleterre, la France, les États-Unis et l’Allemagne — ont développé les monopoles dans d’immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, « chevauchent sur l’échine » de centaines et de centaines de millions d’habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d’un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos.

Là est justement l’essence économique et politique de l’impérialisme, dont Kautsky cherche à estomper les très profondes contradictions, au lieu de les dévoiler.

La bourgeoisie d’une « grande » puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches supérieures de « ses » ouvriers en sacrifiant à cette fin quelques cent ou deux-cents millions de francs par an, car son surprofit s’élève probablement à près d’un milliard. Et la question de savoir comment cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, « ouvriers-députés » (rappelez-vous l’excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers-membres des comités des industries de guerre, ouvriers-fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives, employés, etc., etc., c’est là une question secondaire.

De 1848 à 1868, et aussi partiellement plus tard, l’Angleterre était seule à bénéficier du monopole ; c’est pourquoi l’opportunisme a pu y triompher des dizaines d’années durant ; il n’y avait pas d’autres pays possédant de riches colonies ou disposant d’un monopole industriel.

Le dernier tiers du XIX° siècle a marqué le passage à une nouvelle époque, celle de l’impérialisme. Le capital financier bénéficie d’une situation de monopole non pas dans une seule, mais dans plusieurs grandes puissances, très peu nombreuses. (Au Japon et, en Russie, le monopole de la force militaire, l’immensité du territoire ou des commodités particulières de spoliation des allogènes, de la Chine, etc., suppléent en partie, remplacent en partie le monopole du capital financier contemporain, moderne.) Il résulte de cette différence que le monopole de l’Angleterre a pu demeurer incontesté pendant des dizaines d’années. Le monopole du capital financier actuel est furieusement disputé  ; l’époque des guerres impérialistes a commencé. Autrefois l’on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays. Aujourd’hui, ce serait invraisemblable, voire impossible ; par contre, chaque « grande » puissance impérialiste peut soudoyer et soudoie des couches moins nombreuses (que dans l’Angleterre des années 1848 à 1868) de l’« aristocratie ouvrière ». Autrefois, un « parti ouvrier bourgeois », selon l’expression remarquablement profonde d’Engels, ne pouvait se constituer que dans un seul pays, attendu qu’il était seul à détenir le monopole, mais en revanche pour longtemps. Aujourd’hui, « le parti ouvrier bourgeois » est inévitable et typique pour tous les pays impérialistes ; mais, étant donné leur lutte acharnée pour le partage du butin, il est improbable qu’un tel parti puisse triompher pour longtemps dans plusieurs pays. Car les trusts, l’oligarchie financière, la vie chère, etc., en permettant de corrompre de petits groupes de l’aristocratie ouvrière, écrasent, oppriment, étouffent et martyrisent de plus en plus la masse du prolétariat et du semi-prolétariat.

D’une part, la tendance de la bourgeoisie et des opportunistes à transformer une poignée de très riches nations privilégiées en parasites « à perpétuité » vivant sur le corps du reste de l’humanité, à « s’endormir sur les lauriers » de l’exploitation des Noirs, des Indiens, etc., en les maintenant dans la soumission à l’aide du militarisme moderne pourvu d’un excellent matériel d’extermination. D’autre part, la tendance des masses, opprimées plus que par le passé et subissant toutes les affres des guerres impérialistes, à secouer ce joug, à jeter bas la bourgeoisie. C’est dans la lutte entre ces deux tendances que se déroulera désormais inéluctablement l’histoire du mouvement ouvrier. Car la première tendance n’est pas fortuite : elle est économiquement « fondée ». La bourgeoisie a déjà engendré et formé à son service des « partis ouvriers bourgeois » de social-chauvins dans tous les pays. Il n’y a aucune différence essentielle entre un parti régulièrement constitué comme, par exemple, celui de Bissolati en Italie, parti parfaitement social-impérialiste, et, disons, le pseudo-parti à demi constitué des Potressov, Gvozdev, Boulkine, Tchkhéidzé. Skobelev et Cie. Ce qui importe, c’est que, du point de vue économique, le rattachement de l’aristocratie ouvrière à la bourgeoisie est parvenu à sa maturité et s’est achevé ; quant à la forme politique, ce fait économique, ce changement des rapports de classe s’en trouvera une sans trop de « difficulté ».

Sur la base économique indiquée, les institutions politiques du capitalisme moderne — la presse, le Parlement, les syndicats, les congrès, etc. — ont créé à l’intention des ouvriers et des employés réformistes et patriotes, respectueux et bien sages, des privilèges et des aumônes politiques correspondant aux privilèges et aux aumônes économiques. Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industries de guerre, au Parlement et dans diverses commissions, dans les rédactions de « solides » journaux légaux ou dans les directions de syndicats ouvriers non moins solides et « d’obédience bourgeoise », voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants et les partisans des « partis ouvriers bourgeois ».

Le mécanisme de la démocratie politique joue dans le même sens. Il n’est pas question, au siècle où nous sommes, de se passer d’élections ; on ne saurait se passer des masses ; or, à l’époque de l’imprimerie et du parlementarisme, on ne peut entraîner les masses derrière soi sans un système largement ramifié, méthodiquement organisé et solidement outillé de flatteries, de mensonges, d’escroqueries, de jongleries avec des mots populaires à la mode, sans promettre à droite et à gauche toutes sortes de réformes et de bienfaits aux ouvriers, pourvu qu’ils renoncent à la lutte révolutionnaire pour la subversion de la bourgeoisie. Je qualifierais ce système de Lloydgeorgisme, du nom d’un des représentants les plus éminents et les plus experts de ce système dans le pays classique du « parti ouvrier bourgeois », le ministre anglais Lloyd George. Brasseur d’affaires bourgeois de premier ordre et vieux flibustier de la politique, orateur populaire, habile à prononcer n’importe quel discours, même révolutionnaire, devant un auditoire ouvrier, et capable de faire accorder de coquettes aumônes aux ouvriers obéissants sous l’aspect de réformes sociales (assurances, etc.), Lloyd George sert à merveille la bourgeoisie ; et il la sert justement parmi les ouvriers, il propage son influence justement au sein du prolétariat, là où il est le plus nécessaire et le plus difficile de s’assurer une emprise morale sur les masses.

L’un des sophismes kautskistes les plus répandus consiste à se référer aux « masses ». Nous ne voulons pas, prétendent-ils, nous détacher des masses et des organisations de masse ! Mais réfléchissez à la façon dont Engels pose la question. Les « organisations de masse » des trade-unions anglaises étaient au XIX° siècle du côté du parti ouvrier bourgeois. Marx et Engels ne recherchaient pas pour autant une conciliation avec ce dernier, mais le dénonçaient. Ils n’oubliaient pas, premièrement, que les organisations des trade-unions englobent directement une minorité du prolétariat. Dans l’Angleterre d’alors comme dans l’Allemagne d’aujourd’hui, les organisations ne rassemblent pas plus de 1/5 du prolétariat. On ne saurait penser sérieusement qu’il soit possible, en régime capitaliste, de faire entrer dans les organisations la majorité des prolétaires. Deuxièmement, et c’est là l’essentiel, il ne s’agit pas tellement du nombre des adhérents à l’organisation que de la signification réelle, objective, de sa politique : cette politique représente-t-elle les masses, sert-elle les masses, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? C’est précisément cette dernière conclusion qui était vraie pour l’Angleterre du XIX° siècle, et qui est vraie maintenant pour l’Allemagne, etc. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

La différence quantitative dans la réalité de la condition ouvrière et de l’aristocratie ouvrière est suffisante pour que Lénine y observe un saut qualitatif qui sépare cette dernière du mouvement ouvrier. Selon lui, l’aristocratie ouvrière fait scission du mouvement ouvrier international. Si l’aristocratie ouvrière fait partie du prolétariat international, son mouvement s’est séparé de celui-ci.

L’aristocratie ouvrière est toujours opprimée et exploitée par la bourgeoisie, elle produit en effet de la survaleur, Lénine ne le nie nulle part, mais cette oppression et cette exploitation opèrent à l’intérieur du social-impérialisme (par exemple, le « Lloydgeorgisme ») : les surprofits n’annulent pas la réalité de la production de survaleur, ils s’y surimposent après l’exploitation. Pour l’aristocratie ouvrière, il n’y a pas de scission économique du prolétariat, mais il y a une scission politique du mouvement ouvrier, parce qu’elle pactise avec sa bourgeoisie contre le reste du prolétariat mondial et qu’il y a ainsi une scission matérielle avec celui-ci, dans sa réalité d’existence.

Il est à noter qu’au moment où Lénine écrit ces lignes, il ne conçoit l’aristocratie ouvrière que comme ne pouvant être plus qu’une couche, une strate, une frange minoritaire du prolétariat d’un pays, et non pas comme une catégorie qui intègre le prolétariat d’un pays dans sa totalité. Pourtant, Lénine décrit lui-même certaines occurrences de ce « soudoiement » du prolétariat d’un pays par sa bourgeoisie, qui se traduisent par des rétributions matérielles non pas seulement à une petite partie de la classe, mais à celle-ci dans son ensemble. De plus, il note qu’« autrefois l’on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays ».

Selon lui, une telle manœuvre ne serait plus possible en raison de la concurrence entre monopoles impérialistes (l’émergence des contradictions inter-impérialistes), mais en disant cela, il sous-estime la capacité d’adaptation réelle du système capitaliste-impérialiste.

Lénine écrivait aux premiers temps de l’impérialisme « mûre », c’est-à-dire développé en « stade suprême ». La plus-value théorique de l’analyse de Lénine, c’est de comprendre que la généralisation de l’aristocratie ouvrière s’est faite avec la maturité de l’impérialisme et des surprofits des monopoles. Cependant, Lénine restait un scientifique des prémices de l’impérialisme, et n’a pas pu constater, d’une part, l’extension de l’aristocratisation à tout le prolétariat du centre impérialiste, et d’autre part, la victoire de l’opportunisme sous sa forme social-impérialiste et révisionniste, en Europe occidentale après la 2de Guerre mondiale.

La reconfiguration des pays impérialistes dans une alliance inter-impérialiste anticommuniste, vient rétrospectivement donner tort à Lénine. S’il a eu jusqu’à aujourd’hui raison quant au fait qu’il est « invraisemblable, voire impossible » pour un seul pays impérialiste de devenir hégémonique sur tout le marché mondial, alors même qu’il existe d’autres pays impérialistes et la concurrence de leurs monopoles, une situation d’hégémonie sur le marché mondial, inédite mais analogue, s’est configurée après la 2de Guerre mondiale.

L’alliance inter-impérialiste anticommuniste s’est amorcée avec la Guerre froide et s’est renforcée pendant celle-ci. Elle a pris plusieurs formes, telles que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou l’Union européenne. Les mots de Lénine, dans Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe (1915), nous éclairent à la fois sur les vérités toujours valables aujourd’hui, et sur les déroulements imprévisibles de l’Histoire :

« Les États-Unis d’Europe, en régime capitaliste, seraient comme une entente pour le partage des colonies. Or en régime capitaliste le partage ne peut avoir d’autre base, d’autre principe que la force. Le milliardaire ne peut partager le “revenu national” du pays capitaliste avec qui que ce soit, autrement que “en proportion du capital” (avec encore cette addition que le plus gros capital recevra plus qu’il ne lui revient). Le capitalisme c’est la propriété privée des moyens de production et l’anarchie dans la production. Prêcher le partage “équitable” du revenu sur cette base, c’est du proudhonisme, du béotisme de petit bourgeois et de philistin. On ne peut partager autrement que “selon la force”. Or la force change avec le progrès économique. Après 1871 l’Allemagne s’est renforcée trois ou quatre fois plus vite que l’Angleterre et la France. Le Japon, dix fois plus vite que la Russie. Pour vérifier la force réelle de l’État capitaliste, il n’y a et il ne peut y avoir d’autre moyen que la guerre. La guerre n’est pas en contradiction avec les principes de la propriété privée ; elle en est le développement direct et inévitable. En régime capitaliste, le développement égal des différentes économies et des différents États est impossible. Les seuls moyens possibles de rétablir de temps en temps l’équilibre compromis, ce sont en régime capitaliste les crises dans l’industrie, les guerres en politique.

Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens… dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique, arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis d’Amérique, l’Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur la base économique d’aujourd’hui, c’est-à-dire en régime capitaliste, les États-Unis d’Europe signifieraient organisation de la réaction en vue de contenir le développement plus rapide de l’Amérique. Les temps sont révolus où l’œuvre de la démocratie et celle du socialisme étaient liées uniquement à l’Europe. » (V. I. Lénine, Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe, 1915.)

L’Union européenne ne s’est finalement pas faite contre les États-Unis, mais avec eux, dans le cadre plus général de l’union sacrée des bourgeoisies impérialistes contre le communisme. Lénine a noté que « des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances », mais il n’avait imaginé celle-ci que comme l’alliance d’impérialistes contre d’autres impérialistes, où « le socialisme » n’aurait qu’une importance secondaire. Ce qui s’est observé, ce n’est pas l’alliance de certaines « puissances » impérialistes contre d’autres « puissances » impérialistes, mais celle de l’ensemble des « puissances » impérialistes contre « le socialisme » mondial. Dans cette alliance anticommuniste, les pays impérialistes ont ainsi obtenu une hégémonie sur le marché mondial qui ne pouvait exister plus que collectivement à l’époque de l’impérialisme.

Isolément, aucun pays impérialiste n’avait ou ne pouvait avoir d’hégémonie effective dans le système monde post-1945 (sans une hypothétique guerre inter-impérialiste « absolue »), mais allié, ils obtenaient cette hégémonie. Dans cette alliance s’observaient des rapports de forces entre pays impérialistes, mais ceux-ci étaient contraints par les conditions d’existence de l’alliance, c’est-à-dire restreints à une certaine intensité tolérable. En face de la menace existentielle communiste, la bourgeoisie impérialiste internationale a pris conscience et acte de son intérêt supérieur contre-révolutionnaire. Ainsi, le contexte post-1945 a imposé aux pays impérialistes la création d’une nouvelle hégémonie (collective) sur le système monde, sous la forme d’une alliance qui devait être sauvegardée pour leur propre sauvegarde. Les pays du centre impérialiste ont été contraints de s’allier, et cette alliance les a contraints à limiter la concurrence de leurs monopoles impérialistes entre eux (dans une certaine mesure, selon les rapports de force internes à l’alliance) — pour la sauvegarde de l’hégémonie collective.

Les relations inter-impérialistes relativement pacifiques tout du long de la Guerre froide ne sont pas la démonstration que l’impérialisme serait devenu moins chaotique ou violent, seulement que les contradictions principales dans le monde n’étaient plus les contradictions inter-impérialistes.

« L’impérialisme, stade suprême du capitalisme d’Amérique et d’Europe, et ensuite d’Asie, a fini de se constituer vers 1898-1914. Les guerres hispano-américaine (1898), anglo-boer (1899-1902), russo-japonaise (1904-1905) et la crise économique de 1900 en Europe, tels sont les principaux jalons historiques de la nouvelle époque de l’histoire mondiale. » (V. I. Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916.)

Le capitalisme a atteint son stade suprême impérialiste en Occident au XXsiècle. Une quinzaine d’années plus tard, il a connu la 1re Guerre inter-impérialiste mondiale en 1914-1918, puis une vingtaine d’années après celle-ci, la 2de Guerre inter-impérialiste mondiale en 1939-1945. En moins d’un demi-siècle d’existence, l’impérialisme a connu deux conflits mondiaux pour le « repartage du monde » et des surprofits. Comment donc expliquer les derniers 80 ans de relative paix inter-impérialiste, sans nouvelle guerre des monopoles impérialistes pour un nouveau « repartage du monde » ? Les centres impérialistes étaient alliés contre leurs ennemis communs, pour leurs intérêts communs.

Qu’est-ce qui a contraint les impérialistes à limiter leur concurrence, c’est-à-dire à atténuer les contradictions inter-impérialistes ? À l’échelle mondiale, la contradiction entre l’impérialisme et l’anti-impérialisme était devenue principale. Après la 2de Guerre mondiale, avec la création des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, le communisme s’est étendu à 1/3 de l’humanité, et jusqu’aux frontières de l’Europe occidentale. De plus, les luttes anti-coloniales ont rapidement enflammées les empires coloniaux. Si l’URSS révisionniste est devenue une puissance « social-impérialiste » relativement réactionnaire, elle restait opposée aux impérialismes de l’alliance anticommuniste et à leur hégémonie, et en soutien (opportuniste) aux luttes anti-impérialistes et anti-coloniales contre ceux-ci et celle-ci.

Face à cette menace existentielle supérieure, les bourgeoisies impérialistes ont observées une communauté d’intérêts suffisamment forte pour que celle-ci serve de fondation suffisamment stable à une alliance anticommuniste. Cette alliance a eu pour but de former un bloc impérialiste pour contenir l’expansion communiste. Les intérêts des bourgeoisies impérialistes à la concurrence inter-impérialiste étaient devenus moindres que ceux à l’alliance inter-impérialiste. Ainsi, si la concurrence des monopoles impérialistes entre eux n’a pas disparu, celle-ci s’est vue régulée, c’est-à-dire limitée par l’alliance anticommuniste. C’est la configuration particulière des contradictions inter-impérialistes après la 2de Guerre mondiale (l’émergence de la superpuissance américaine), mais surtout l’avancée mondiale du communisme qui a donné aux bourgeoisies impérialistes l’opportunité politique inédite de former une hégémonie collective sur l’économie mondiale.

Il est nécessaire de comprendre que l’hégémonie n’est pas synonyme de « le plus fort », mais de « commandement ». Dans un système, le déterminant le plus fort dans l’absolu peut ne pas être hégémonique, et l’hégémonie peut ne pas être celle d’un déterminant unique ou celle du déterminant le plus fort dans l’absolu. Un déterminant faible dans l’absolu peut devenir hégémonique par sa place centrale — nodale — dans un système : il sera donc le déterminant le plus fort de ce système, tout en étant plus faible dans l’absolu que d’autres déterminants de ce même système. Un déterminant n’est hégémonique que si et seulement s’il commande à la totalité du système (détermine toutes ses composantes plus que tous les autres déterminants). Une hégémonie peut être collective sur un système, c’est-à-dire celle de plusieurs déterminants rassemblés, car la question n’est pas de savoir lequel est le plus déterminant pris isolément, mais de savoir qu’est-ce qui détermine le système dans son ensemble — qu’est-ce qui le commande ? Au sein même d’une hégémonie collective, c’est-à-dire d’un commandement commun, il peut y avoir une hégémonie, car une hégémonie collective est aussi un système. L’hégémonie n’est pas une supériorité absolue (prise isolément, donc dans l’abstrait), mais une supériorité relative à l’organisation du système dans lequel celle-ci existe.

Les États-Unis ont eu depuis la 2de Guerre mondiale une hégémonie dans l’alliance inter-impérialiste anticommuniste, et cette alliance a eu une hégémonie sur le marché mondial, mais les États-Unis n’ont pas directement eu d’hégémonie sur le marché mondial, bien qu’étant la première puissance impérialiste depuis la 2de Guerre mondiale.

Les pays impérialistes du centre sont les pays impérialistes hégémoniques, car ils ont collectivement un commandement sur le système monde. Actuellement, aucun pays impérialiste n’est hégémonique isolé, car aucun ne possède une capacité de commandement de lui-même sur l’ensemble du système monde (contrairement à l’Angleterre du XIXsiècle).

Prêter aux USA une hégémonie économique mondiale qu’ils n’ont pas, c’est sous-estimer l’impérialisme français, allemand, japonais, etc., en ne les considérant que comme son prolongement ou soumis à lui. Or, l’ensemble des impérialismes hégémoniques sont bien des impérialismes dominants, qui se font concurrence mais qui exploitent leurs propres sphères de domination (la propre rente impériale de leur propre « empire ») sans jamais être exploités eux-mêmes. Il y a une dépendance politique des puissances impérialistes (hégémoniques) à la superpuissance américaine (dans cette hégémonie), mais celle-ci n’est pas une dépendance économique. Nier l’indépendance économique des impérialismes de l’alliance inter-impérialiste, ce n’est pas nécessairement les défendre comme des « moindres » impérialismes contre l’impérialisme américain — comme reconnaître que les impérialismes challengeurs de la semi-périphérie sont dominés par les impérialismes hégémoniques, ce n’est pas les défendre contre ceux-ci — mais c’est sous-estimer la réalité de leur force et de leurs surprofits.

Pour Lénine, l’aristocratie ouvrière ne pouvait, à l’époque de l’impérialisme, rester plus qu’un corps étranger au mouvement ouvrier (ses chefs opportunistes et une couche privilégiée), envers et contre lui, mais ce dernier ne pouvait pas finir par disparaître dans le mouvement de l’aristocratie ouvrière (être corrompu dans son ensemble). Une telle situation était selon Lénine « invraisemblable, voire impossible » à l’époque de l’impérialisme. Cependant, nulle ne peut ignorer que selon Lénine, « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » s’est déjà produit dans l’histoire du capitalisme, en Angleterre au XIXsiècle. L’aristocratisation des prolétaires d’un pays impérialiste entier, pour les rendre « entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde », est selon Lénine souhaitable pour la bourgeoisie, et n’est rendu impossible à l’époque de l’impérialisme que par la concurrence entre monopoles impérialistes. Or, la condition de cet « impossible » s’est révélée plus relative que prévu, et l’« invraisemblable » s’est réalisé. La transformation des contradictions inter-impérialiste en contradictions secondaires, sans destruction de l’impérialisme par une révolution mondiale, était « invraisemblable », et n’a été rendue possible que par une situation « invraisemblable » créée par les contradictions inter-impérialistes elles-mêmes.

Qu’est-ce qui a permis l’aristocratisation de toute la classe ouvrière anglaise au XIXsiècle ? L’hégémonie de l’Angleterre sur le marché mondial. Qu’est-ce qui a permis l’aristocratisation de toute la classe ouvrière du centre impérialiste — dont la France ? L’hégémonie collective des pays du centre impérialiste sur le marché mondial, par leur alliance.

Lorsque Lénine parle de « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays », au sujet de l’Angleterre du XIXsiècle, à tel point que celle-ci ferait ainsi scission du mouvement ouvrier international, il faut bien noter que les avantages matériels qu’il décrit n’ont pas de commune mesure avec ceux qui existent toujours aujourd’hui en France et dans les autres pays du centre impérialiste. Le degré d’aristocratisation qu’a atteint la couche supérieure du prolétariat international, celui des pays impérialistes, dans la seconde moitié du XXsiècle, est historiquement inédit — que ce soit relativement au reste du prolétariat international (en contraste) ou en accumulation de valeur absolue (en intensité).

La question que nous devons sans cesse nous poser, particulièrement dans les pays impérialistes : « cette politique représente-t-elle les masses, sert-elle les masses, c’est-à-dire vise-t-elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? ». Souvent, cette question se limite aux masses que nous connaissons ou que nous pouvons atteindre directement, c’est-à-dire les masses françaises ou occidentales. Or, cette question n’a de sens qu’en prenant du recul sur notre réalité immédiate, c’est-à-dire en considérant le système capitaliste-impérialiste dans sa totalité. Notre politique représente-t-elle les masses mondiales, sert-elle les masses mondiales ? Ou bien représente-t-elle les intérêts de la minorité mondiale, sa conciliation avec le capitalisme ? En bref, quid des masses mondiales dans la politique des communistes des pays impérialistes ?

Nier la réalité de l’existence de l’aristocratie ouvrière internationale, c’est la cécité, d’une part, au danger qu’elle représente pour l’internationalisme, et d’autre part, à la réelle envergure du travail de création d’une conscience de classe dans le prolétariat du centre impérialiste. Baigner dans les représentations schématiques de la spontanéité ou de l’essence révolutionnaire du prolétariat, c’est se conforter sur la voie de l’opportunisme social-impérialiste.

La doxa sur le prolétariat international comme « classe internationale » par essence, et sur « les intérêts identiques des exploités de tous les pays », qui nie ou minore le phénomène de l’aristocratie ouvrière, est extrêmement dangereuse.

Premièrement, elle fait le jeu de la perception que l’aristocratie ouvrière a d’elle-même comme victime de la mondialisation, et la conforte dans cette rhétorique qui encourage le nationalisme et le social-impérialisme. Or, cette perception est très éloignée de la réalité : les franges les plus pauvres du prolétariat du centre impérialiste sont plus riches et ont plus de droits démocratiques que les franges supérieures du prolétariat de la périphérie et de la semi-périphérie. La pauvreté et la paupérisation existent dans l’aristocratie ouvrière, mais malgré cette réalité, il faut oser rester rigoureux face aux discours anti-scientifiques opportunistes.

Deuxièmement, elle est l’« optimisme officiel » d’un Kautsky, c’est-à-dire la foi dans l’essence révolutionnaire du prolétariat, une croyance qui n’a rien de fondé dans l’étude des conditions objectives, mais qui n’est qu’une pétition de principe visant à occulter la réalité de l’absence de potentiel révolutionnaire de l’aristocratie ouvrière en tant que telle. Cet « optimisme officiel » pseudo-révolutionnaire, accompagne l’économisme et le réformisme de l’aristocratie ouvrière, au lieu de le combattre, en voyant la révolte des exploités là où il n’y a que la défense des privilèges internationaux.

Troisièmement, en confortant la fausse conscience de l’aristocratie ouvrière, cette doxa porte un pseudo-internationalisme qui ne l’est qu’en mot, et qui en réalité ne défend que les intérêts de l’aristocratie ouvrière internationale. Celle-ci n’existe quasi exclusivement que dans les pays impérialistes car elle ne peut être audible et crédible que pour l’aristocratie ouvrière en question, d’où elle provient et à laquelle elle s’adresse.

Parfois, la perception victimaire et autocentrée que l’aristocratie ouvrière en déliquescence a d’elle-même peut aller jusqu’à considérer la France, pourtant un impérialisme hégémonique, comme un pays dominé (par les États-Unis, l’Allemagne, ou plus absurde encore, la Chine). La suite logique de cette position, c’est la défense de l’impérialisme français contre les impérialismes concurrents, c’est à dire prendre le parti de « notre » impérialisme dans les luttes inter-impérialistes. Le social-impérialisme est ici explicite et théorisé comme tel.

Dire ce que nous affirmons ici, c’est-à-dire aller à l’encontre des discours sociaux-impérialiste, pseudo-révolutionnaire et pseudo-internationaliste, a en France valeur d’hérésie. C’est là qu’un changement d’échelle spatiale et temporelle s’impose, car notre mouvement s’est accoutumé à l’aristocratie ouvrière, soudoyée et corrompue depuis « des dizaines d’années » dans nos pays impérialistes. Cette accoutumance a fait perdre de vu aux communistes dans leur ensemble ce que sont et ce que ne sont pas des conditions révolutionnaires et une conscience de classe. Pour cesser de projeter sur notre contexte ce qui ne s’y applique pas, ou mal, la comparaison historique et géographique s’impose : comprendre notre réalité en comprenant la réalité de l’Europe occidentale pré-1945 et celle de la semi-périphérie et de la périphérie du système monde contemporain.

Cette prise de recul, c’est à dire cet effort de détachement de la vision du monde et d’elle-même de l’aristocratie ouvrière internationale, est nécessaire pour être véritablement communiste. À l’« optimisme officiel » naïf et inconséquent, donc opportuniste sinon réactionnaire, il faut opposer notre optimisme de communiste. Il ne faut ni croire que l’essence détermine l’existence ni ne raisonner que pour trouver la confirmation de conclusions déjà établies a priori, respectivement partir de l’Idée vers le réel et d’une déduction vers sa démonstration, c’est à dire dans les deux cas aller à rebours de la méthode scientifique (partir du réel vers l’Idée et de la démonstration vers la déduction). Une position communiste n’est pas d’inventer un potentiel révolutionnaire là où l’on veut en voir un, c’est-à-dire être des utopistes et des idéalistes, mais de le chercher là où il est pour lutter dans son sens. En l’occurrence, lutter pour la révolution en France, c’est lutter contre l’impérialisme français, contre le trade-unionisme et le réformisme de l’aristocratie ouvrière, et contre l’économisme des opportunistes.

La contradiction entre Travail et Capital n’a jamais disparu dans le centre impérialiste, mais elle a été atténuée par la relation dissipative du centre impérialiste vers la périphérie dominée, c’est-à-dire que l’exploitation et l’oppression du prolétariat y ont été externalisées.

« L’entropie sociale se concentre donc dans la périphérie. Celle-ci rend plus complexe l’organisation des anti-impérialistes des pays dominés, et sert souvent de casus belli aux ingérences géopolitiques les plus explicites de la part des impérialistes, mais elle crée aussi un terreau révolutionnaire fertile.

La révolution ne viendra pas en premier des pays du centre — les plus industrialisés —, mais des pays dominés de la périphérie. Ce sont ces derniers qui seront (et sont déjà) les premiers touchés, dans l’ordre chronologique et d’intensité, par la crise du système capitaliste-impérialiste, tant écologique, économique, que politique. Leur qualité de pays dominé constitue un terreau révolutionnaire fertile : les conditions objectives des travailleuses et travailleurs ne leur laissent “rien d’autre à perdre que leurs chaînes”, celles de l’impérialisme en plus de celles du capitalisme. Ce sont donc d’abord dans ces pays que se présenteront des situations révolutionnaires. L’avant-garde communiste mondiale est le prolétariat des nations dominées. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tâches révolutionnaires en France et que la révolution communiste n’y est pas à l’ordre du jour. Nos devoirs sont identiques dans le fond, mais diffèrent dans la forme qu’ils revêtent. Il ne faut pas s’imaginer une situation révolutionnaire (ou son imminence) dans tous les remous de protestation populaires, à la moindre explosion de violence sociale, ou derrière chaque soubresaut syndical de notre aristocratie ouvrière : encore une fois, “prendre ses rêves pour des réalités”. Mais la révolte des masses travailleuses est ici aussi imprévisible, et souvent plus proche que ce que l’on s’autorise à croire.

L’impérialisme se combat sur deux fronts : d’où proviennent et où s’étendent ses tentacules. Lutter contre l’impérialisme, donc contre l’échange inégal, c’est lutter pour la re-création de conditions révolutionnaires dans l’actuel centre. Sans périphérie exploitée, pas de centre exploiteur, donc, pas d’aristocratie internationale du prolétariat (“l’embourgeoisement” des ouvriers des pays dominants). Les révolutionnaires de la périphérie, en luttant contre l’impérialisme, luttent en synergie avec les révolutionnaires du centre, lorsqu’ils luttent contre “leur” impérialisme et pour la reconstruction de leur mouvement.

Le meilleur service que nous pouvons rendre à la révolution communiste mondiale est de travailler où nous sommes à celle-ci, conjointement avec les communistes du monde entier. Le système capitaliste-impérialiste étant mondial, la victoire finale du communisme sera mondiale aussi. Pour cela, il faut que les prolétaires et peuples dominés de tous les pays soient unis dans ce combat. Cet internationalisme révolutionnaire passe, par exemple, par l’entraide concrète et l’échange des expériences et connaissances de chacun. »

« Le prolétariat international doit être ligué dans la révolution mondiale face à l’union sacrée des bourgeoisies. Pour vaincre, le prolétariat doit apparaître unique. L’internationalisme n’est pas un universalisme aveugle à l’hétérogénéité mondiale de la condition de prolétaire. C’est un combat en soi pour cette unicité, la convergence dans le communisme. Le prolétariat, tout international qu’il est, est traversé de contradictions, y compris de contradictions antagoniques. Celles-ci doivent être résolues, et non pas niées, pour rendre possible et développer la conscience de classe internationale du prolétariat. »

La crise de l’impérialisme et de l’opportunisme

Après la 2de Guerre mondiale, l’aristocratisation de la classe ouvrière des pays impérialistes hégémoniques a pris une forme particulière : le consensus keynésien.

« […] devant les offensives croissantes, en récurrence et en profondeur, du prolétariat, le Capital a dû changer sa stratégie, pour se sauvegarder. Avec l’apparition de l’URSS, du Komintern et des Partis communistes, post-1918, puis des démocraties populaires d’Europe de l’Est et de la Chine populaire, post-1945, la dictature bourgeoise a revêtu une nouvelle forme : le consensus keynésien.

« L’apparition des entrailles de la boucherie inter-impérialistes de 1914-1918, de la première dictature du prolétariat d’échelle nationale, en lieu et place d’un empire gouverné par une dynastie tricentenaire, fut un coup d’effroi qu’il est dur de concevoir à notre époque. Les statistiques sur la redistribution des richesses dans les pays capitalistes-impérialistes, avant et après 1917, parlent d’elles-mêmes. Inutile d’ajouter que cette terreur ne s’est pas amoindrie avec l’expansion de l’influence communiste sur 1/3 de l’humanité, après la victoire soviétique contre l’Allemagne hitlérienne et la victoire du Parti communiste de Chine contre le Japon militariste et le Kuomintang. Il est univoque que frappée par l’horreur du bolchévisme, la bourgeoisie internationale a généralisé l’adjonction de la carotte au bâton, pour tenter de contenir à tout prix la menace existentielle du communisme. Cette épée de Damoclès a entretenu un complexe obsidional — qui fait écho à celui de l’URSS d’alors — relatif au mouvement communiste, qui a motivé la bourgeoisie à céder du terrain aux élans du Travail, selon la logique de “lâcher du lest, pour ne pas s’écraser”. Dire cela ne dénigre pas le rôle actif des luttes du prolétariat dans la conquête de ces réformes, rendues possible par son niveau d’organisation supérieur (l’existence des Partis communistes et du Komintern). Mais il ne faut pas avoir une compréhension unilatérale de cette relative retraite de la bourgeoisie. Il est vrai de dire que le camp du Travail a conquis, mais il est autant vrai de dire que le camp du Capital a laissé prendre. Il n’y a pas de contradiction, car c’est parce que le camp du Travail était puissant et menaçant, qu’il a pu prendre autant et que la bourgeoisie était suffisamment terrorisée pour modérer sa réaction — jouer la carte de la “paix sociale”. […] »

« Le consensus keynésien en est un en ce qu’il est un compromis social-impérialiste, entre l’aristocratie ouvrière et la bourgeoisie impérialiste, dans les pays dominants. Ce compromis est bilatéral : le mouvement ouvrier a conquis et imposé, autant que la dictature bourgeoise a permis et consenti. »

Le consensus keynésien n’est pas que permis par la bourgeoisie impérialiste et ses surprofits, mais aussi imposé par l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire par son niveau d’organisation.

C’est là où le prolétariat est historiquement le mieux organisé qu’il s’est le plus aristocratisé, c’est notamment le cas des ouvriers de la grande industrie. Là aussi, le mouvement d’aristocratisation fut réciproque, c’est-à-dire bilatéral. Premièrement, le prolétariat de la grande industrie était particulièrement organisé, c’était celui qui tenait les places fortes ouvrières, et qui était donc particulièrement dangereux. Il était donc particulièrement important de le pacifier. Deuxièmement, le prolétariat de la grande industrie était aussi celui qui était le plus lié aux monopoles français, c’est-à-dire celui qui pouvait le plus directement bénéficier des surprofits extraits et accumulés par les monopoles de la grande industrie en question. Les deux conditions étaient remplies pour un pacte social-impérialiste : le prolétariat peut contraindre et la bourgeoisie peut permettre. En conséquence : il y a eu sur-aristocratisation du prolétariat industriel du centre impérialiste. Dans les pays impérialistes, la grande industrie concentre l’aristocratie ouvrière de l’aristocratie ouvrière internationale.

La grande industrie est toujours le lieu où le travail fait apparaître le plus clairement, le plus explicitement, l’opposition entre les ouvriers et la bourgeoisie. Le travail collectif et la confrontation en groupe à l’encadrement capitaliste sont un fort vecteur de solidarité et d’apprentissage de ses intérêts d’ouvriers. Cependant, ces secteurs de la production sont aussi ceux où les ouvriers sont les plus aristocratisés, précisément parce que la forme de la production dans la grande industrie favorise l’éducation et l’organisation du prolétariat en tant que classe. Là où le mouvement ouvrier a été hier le plus fort est là où le mouvement de l’aristocratie ouvrière est aujourd’hui le plus fort. Si le mouvement ouvrier y persiste, il y est devenu minoritaire.

« Le consensus keynésien est social-impérialiste, car son existence a été rendue possible par les surprofits de l’impérialisme — l’échange inégal. C’est l’impérialisme qui a créé une telle situation, où un taux de profit satisfaisant peut être concilié avec une réduction du taux d’exploitation du prolétariat. Cet allègement de la violence sociale du capitalisme ici, s’est donc fait aux dépens du prolétariat des pays dominés.

La conception et l’implémentation du consensus keynésien ont été progressives : ses préfigurations avec les lois sociales bismarckiennes (comme composantes des lois anti-socialistes), de 1883 à 1889 ; ses prémices avec les politiques redistributives pour les métropoles, au lendemain de la 1re Guerre mondiale ; le New Deal (et homologues), issu de la Grande dépression de 1929 ; puis sa généralisation en Occident avec le Plan Marshall et la construction des “États-providences”, au lendemain de la 2de Guerre mondiale.

Économiquement, il a consisté en une augmentation du prix de la force de travail. Directement, par l’augmentation des salaires et la baisse du temps de travail (toutes choses égales par ailleurs), et indirectement, par les acquis sociaux gagnés (par exemple, la Sécurité sociale). Un transfert de valeur vers le prolétariat s’est opéré dans la péréquation des profits, et leur poursuite par la bourgeoisie a été régulée. “L’État-providence”, paternaliste et interventionniste, a été la nouvelle forme de l’État bourgeois de métropole, correspondant à ce nouveau paradigme. »

« L’on pourrait croire ici que le keynésianisme était une reconfiguration au détriment de la bourgeoisie. Or, ce n’est pas forcément le cas. Les limitations interventionnistes dans l’économie restreignent la concurrence et l’exploitation du Travail, mais cette contrainte a aussi pour contrepartie de créer un capitalisme plus stable, en limitant la recherche immédiate du profit maximal, donc ses crises de surproduction, avec elle les luttes inter-monopolistes et inter-impérialistes, et en pacifiant les masses prolétaires. »

Comme Marx, Engels et Lénine l’ont tous noté, il existe une corrélation forte entre abondance de surprofits impérialistes, développement économique relativement stable et pacifique, et opportunisme politique. Ce faisceau de causes se matérialise dans le phénomène de l’aristocratie ouvrière (internationale).

« Le développement de l’économie occidentale après la guerre a également exercé une grande influence sur la diffusion des idées opportunistes et révisionnistes dans les partis communistes. Certes, l’Europe occidentale a été dévastée par la guerre, mais son redressement a été relativement rapide. Les capitaux américains qui ont afflué en Europe par le biais du “plan Marshall” ont permis de reconstruire les usines, les installations, les transports et l’agriculture de manière à ce que leur production s’accroisse rapidement. Ce développement a ouvert de nombreux emplois et, pendant une longue période, a non seulement absorbé toute la main-d’œuvre libre, mais a même créé une certaine pénurie de main-d’œuvre.

Cette situation, qui a permis à la bourgeoisie de réaliser d’importants superprofits, lui a permis de desserrer un peu les cordons de la bourse et d’atténuer quelque peu les conflits du travail. Dans le domaine social, en matière d’assurance sociale, de santé, d’éducation, de législation du travail, etc., elle a pris certaines mesures pour lesquelles la classe ouvrière s’était battue avec acharnement. L’amélioration évidente du niveau de vie des travailleurs par rapport à celui de l’époque de la guerre et même avant la guerre, la croissance rapide de la production, résultant de la reconstruction de l’industrie et de l’agriculture et du début de la révolution technique et scientifique, ainsi que le plein emploi de la main-d’œuvre, ont ouvert la voie à la floraison, parmi l’élément opportuniste non formé, de points de vue sur le développement du capitalisme sans conflits de classe, sur sa capacité à éviter les crises, sur l’élimination du phénomène du chômage, etc. Cet enseignement majeur du marxisme-léninisme, selon lequel les périodes de développement pacifique du capitalisme deviennent une source de propagation de l’opportunisme, a été confirmé une fois de plus. La nouvelle couche de l’aristocratie ouvrière, qui s’est considérablement développée au cours de cette période, a commencé à exercer une influence de plus en plus négative dans les rangs des partis et de leurs directions en introduisant des idées et des points de vue réformistes et opportunistes.

Sous la pression de ces circonstances, les programmes de ces partis communistes ont été réduits de plus en plus à des programmes démocratiques et réformistes minimaux, tandis que l’idée de la révolution et du socialisme s’éloignait de plus en plus. La stratégie majeure de transformation révolutionnaire de la société a cédé la place à une stratégie mineure concernant les problèmes actuels, qui a été absolutisée et est devenue la ligne politique et idéologique générale.

C’est ainsi qu’après la Seconde Guerre mondiale, le parti communiste italien, celui de France, de Grande-Bretagne et, par la suite, celui d’Espagne ont commencé à s’écarter progressivement du marxisme-léninisme, à adopter des points de vue et des thèses révisionnistes et à s’engager sur la voie du réformisme. Lorsque le révisionnisme khrouchtchévien est apparu sur la scène, le terrain était propice pour qu’ils l’adoptent et s’unissent fermement à lui dans la lutte contre le marxisme-léninisme. » (E. Hoxha, « L’eurocommunisme, une idéologie de la soumission à la bourgeoisie et à l’impérialisme », L’eurocommunisme c’est de l’anticommunisme, 1980.)

Ainsi :

« Politiquement, le consensus keynésien s’est accompagné du collaborationnisme de classe (et de l’interclassisme), c’est-à-dire du sacrifice de l’autonomie politique du prolétariat, au profit des concessions accordées dans la réduction de l’exploitation. Le mouvement communiste des pays impérialistes a progressivement abandonné la stratégie révolutionnaire de conquête du pouvoir, puis la révolution et la dictature du prolétariat. Les revendications politiques de classe se sont graduellement dissoutes dans des revendications strictement économiques, jusqu’à ce que ces dernières ne les substituent complètement. Les projets de transformation ont disparu pour être remplacés par des projets de gestion.

Le consensus keynésien a été une retraite stratégique de la bourgeoisie, devant les avancées nationales et internationales du prolétariat. Pour contenir les positions conquises par le prolétariat (les pays socialistes), il a été l’aspect intérieur (un répit dans les pays impérialistes), d’une stratégie anticommuniste, doublé d’un durcissement extérieur (le renforcement de l’encerclement impérialiste — dont la politique de containment). Le mouvement communiste a capitulé en Occident et en URSS, en se convertissant au révisionnisme. En Occident, il s’est laissé piéger par des promesses de gains immédiats, et parallèlement en URSS, il a reculé devant les positions impérialistes, l’un entraînant l’autre vers la victoire du révisionnisme dans les Partis communistes occidentaux et en URSS. »

Depuis les années 80-90, avec la fin de la Guerre froide, l’hégémonie des pays du centre se fissure, sa tendance est à la dislocation, mais elle se maintient jusqu’à aujourd’hui. Les deux causes principales de la fin de l’hégémonie des pays impérialistes du centre sont, premièrement, les contradictions inter-impérialistes dans leur alliance, et deuxièmement, les contradictions inter-impérialistes en dehors de leur alliance, avec les pays impérialistes challengeurs de la semi-périphérie (notamment la Russie et la Chine). Les « ententes » entre « puissances » ne peuvent être que « provisoire » et ne peuvent avoir d’autres « bases que la force ». Or, l’alliance inter-impérialiste était imposée par une force qui n’existe plus : les pressions internes sont maintenant plus fortes que les pressions externes à l’impérialisme.

L’alliance inter-impérialiste anticommuniste (des centres impérialistes) qui s’est formée après la 2de Guerre mondiale s’est reconvertie entre les années 90 et les années 2000 en alliance inter-impérialiste contre les impérialismes challengeurs (de la semi-périphérie), principalement la Chine et la Russie. Les impérialismes hégémoniques de l’alliance inter-impérialiste anticommuniste ont ainsi conservé leur hégémonie collective sur le système monde en transformant leur alliance.

Après la fin de la Guerre froide, avec l’effondrement de l’URSS et des démocraties populaires d’Europe de l’Est, et la conversion au capitalisme de la Chine, les contradictions inter-impérialistes sont redevenues principales dans le système monde. Les conditions de l’existence de l’alliance inter-impérialiste des centres impérialistes, donc les conditions de l’existence de leur hégémonie collective, c’est-à-dire de leur existence comme impérialismes hégémoniques, ne sont plus qu’une certaine configuration des luttes inter-impérialiste qui oppose le bloc des impérialismes encore hégémoniques et les impérialismes challengeurs.

Cependant, les forces extérieures qui maintiennent cette alliance (les impérialismes challengeurs) ne sont plus nécessairement supérieures aux forces intérieures dans cette alliance (la concurrence des monopoles impérialistes). Les contradictions inter-impérialistes se sont configurées d’une telle manière à rendre possible et nécessaire la continuation de l’alliance inter-impérialiste des centres impérialistes, et avec elle les impérialismes collectivement hégémoniques, mais elles seules ne peuvent pas la rendre pérenne, car elles agissent autant pour sa perpétuation (en inertie) que pour sa dislocation. Les tendances externes à l’alliance inter-impérialiste la conservent, mais ses tendances internes la détruisent, et les premières ne sont plus nécessairement supérieures aux secondes. Depuis la fin de la Guerre froide, la contradiction entre l’impérialisme et l’anti-impérialisme n’étant plus une contradiction principale dans le système monde, les contradictions inter-impérialistes (de nouveau principales) ne rendent possible des alliances inter-impérialistes que très « provisoires », c’est-à-dire très instables, fragiles, temporaires, etc. Les « ententes provisoires » entre « puissances » n’ayant « d’autre base, d’autre principe que la force », en l’absence de force contraignante supérieure (la « menace rouge »), l’entente n’en est que plus provisoire.

Comme Lénine l’a noté à son époque, la bourgeoisie impérialiste ne peut « soudoyer, corrompre pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » que dans une situation de monopole sur le marché mondial — d’hégémonie — offrant des surprofits suffisant pour ce faire. Son erreur de prédiction, lorsqu’il a formulé l’impossibilité qu’une telle situation ne se présente à nouveau à l’époque de l’impérialisme, n’enlève cependant rien à la justesse de son raisonnement : pour acheter « pour des dizaines d’années la classe ouvrière de tout un pays » il faut pouvoir se le permettre financièrement.

Si la concurrence entre monopoles impérialistes, au sein même du centre impérialiste, a été suffisamment contrainte pour rendre possible le consensus keynésien, ce n’est que par une intervention extérieure — qui n’existe plus aujourd’hui !

« Le consensus keynésien a été une grande victoire pour le camp du Capital, en ce qu’il a mis fin aux conditions ayant rendu nécessaire son adoption. D’une part, en étant à l’origine de la crise organique du mouvement ouvrier, le mouvement communiste s’est décomposé, laissant donc le camp du Travail désorganisé et impuissant — sans force ni direction. D’autre part, en mettant fin à la crise économique générale dans laquelle le capitalisme était embourbé dans l’entre-deux-guerres, en créant un immense débouché économique (l’aristocratie ouvrière), rendant ainsi possible la croissance de la production et des profits.

Cependant, en ayant été une issue de la crise politique et économique du capitalisme, le consensus keynésien a rempli son rôle historique contre-révolutionnaire. Sa victoire a annoncé sa fin, d’autant plus que le capitalisme a connu de nouvelles crises, qui ont imposé à la bourgeoisie impérialiste d’agir pour maintenir et augmenter son taux de profit. Plus rien n’a retenu le Capital, et ses exigences n’ont plus été satisfaites : le consensus keynésien n’étant plus dans les intérêts politiques ni économiques du Capital, il est donc devenu obsolète.

Après une phase historique de retraite, la bourgeoisie est rentrée, avec les années 80, dans une phase d’offensive : le néolibéralisme. Il est l’entreprise de dissolution du consensus keynésien, c’est-à-dire le retour du capitalisme à sa forme antérieure à la 1re Guerre mondiale. C’est le mouvement de démantèlement des structures faisant obstacle à l’augmentation des profits, dont et surtout celles régulant le prix de vente de la force de travail — les acquis sociaux. Il s’observe aux échelles nationales respectives, mais aussi à l’échelle internationale, de la part d’institutions tel que le Fond monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, ou la Banque mondiale

Au consensus keynésien, paternaliste et interventionniste, s’est substitué le consensus de Washington, libéral et dérégulateur, ce qui se traduit par l’abandon de “l’État-providence”. Le néolibéralisme répond à la faiblesse du mouvement ouvrier et aux nouvelles difficultés économiques du Capital, dans les convulsions du système capitaliste-impérialiste. »

« Nous parlons ici de plusieurs phénomènes ayant frappés les capitalistes impérialistes alors hégémoniques (l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et le Japon) : la chute continue du taux de profit (temporairement rehaussé dans les pays impérialistes après la 2de Guerre mondiale), les crises économiques mondiales successives (des deux premiers chocs pétroliers en 1973 et 1979 jusqu’à la crise économique induite par la crise sanitaire du COVID-19, en passant par la crise financière de 2007-2008), l’intensification de la concurrence entre monopoles impérialistes (la fissuration de l’alliance politique anticommuniste des impérialismes, et avec elle de leur communauté d’intérêt économique), et l’émergence de nouveaux pôles impérialistes challengeurs (principalement la Chine). Le développement de ces nouvelles conditions économiques a déstabilisé et comprimé l’expansion des profits des impérialismes occidentaux. »

« Le modèle socio-économique keynésien, consistant en un compromis entre l’aristocratie ouvrière et les bourgeoisies impérialistes, est en crise. Premièrement, car il ne correspond plus aux sacrifices que la classe capitaliste est prête à consentir en l’absence de la menace d’un mouvement ouvrier mondial puissant, et de l’ombre de l’URSS. Et deuxièmement, car il n’est plus compatible avec des taux de profits satisfaisants pour celle-ci (malgré l’extraction de valeur dans les pays dominés — les surprofits de l’impérialisme).

Avec la maturation du néolibéralisme, la lutte des classes connaît une nouvelle phase historique d’intensification croissante dans les pays impérialistes, jusqu’alors pacifiés. Avec celle-ci, c’est la crise organique du mouvement ouvrier qui y prend fin, et donc la crise de la condition sectaire du mouvement communiste qui s’y amorce. »

« Même si des capitalistes arrivent toujours à sortir plus riches de chaque crise, la bourgeoisie dans son ensemble n’a pour autant pas intérêt à la crise, car l’enrichissement de certains capitalistes se fait par la ruine de nombreux autres (la crise de 2008 fait un bon exemple). La dérégulation économique est d’abord l’œuvre des monopoles et est d’abord dans leurs intérêts — pour augmenter le taux de profit et conquérir des marchés à court terme. Les prédictions quant au “pourrissement du capitalisme” à l’époque de l’impérialisme, se sont révélées fausses jusqu’à aujourd’hui, car l’action révolutionnaire du prolétariat mondial a eu pour effet imprévu de restreindre les pulsions morbides du Capital en mobilisant son instinct de survie, lui permettant de poursuivre dans un calme relatif l’accumulation de forces productives et de profit. En conclusion, le néolibéralisme réalise avec délai indirectement ces prédictions (toujours justes dans l’absolu) — le Capital se libère pour mieux s’autodétruire. Dans leur avidité et leur hubris, les capitalistes et les impérialistes sont leurs propres fossoyeurs ! »

« Car le néolibéralisme est sous tout aspect un retour à la forme du capitalisme précédent la 1re Guerre mondiale, c’est aussi la tendance au retour à une conflictualité sociale d’ordre similaire. C’est donc le retour à une période d’offensive du prolétariat mondial avec laquelle l’ont discerne déjà la tendance à une recomposition de nos propres institutions de classe et de combat. »

La corrélation forte entre le « libre échange » et les conditions l’intensification de « l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat » a été notée déjà par Marx en 1848, et se vérifie de nouveau plus de 150 ans plus tard, dans nos pays impérialistes :

« Ne croyez pas, messieurs, qu’en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l’intention de défendre le système protectionniste.

[…]

Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. » (K. Marx, Discours sur la question du libre-échange, 1848.)

Le XXIe siècle est, pour les puissances impérialistes, le siècle d’une nouvelle vérification de cette loi historique du capitalisme : à accentuation du conflit économique de classe, accentuation du conflit politique de classe. Or, aucune régulation politique pérenne de la poursuite économique du profit ne peut exister sous le capitalisme, car la logique du Capital est irrépressible et insatiable et que le régime bourgeois est celui de ses représentants incarnés. Une chose se changeant en son contraire, un renforcement du mouvement d’asservissement du prolétariat est un renforcement du mouvement d’émancipation du prolétariat.

Nous vivons l’agonie du consensus keynésien, qui survit toujours avec l’alliance des impérialismes hégémoniques — dont la France fait partie — en inertie depuis la fin de la Guerre froide. Ce délai entre l’arrêt progressif des fonctions vitales et l’heure du décès a créé un état de mort cérébrale dans la modernité. Avec l’échec mondial des projets communistes du XXe siècle, d’une part, et la crise du mouvement ouvrier et communiste du centre impérialiste, d’autre part, le capitalisme a produit une nouvelle forme de fausse-conscience historique. Cette mort cérébrale de la modernité, ce sont les théories et les idéologies post-modernes. Si l’on associe surtout ce terme à un ensemble de philosophes occidentaux, il est important de voir en quoi ceux-ci ont été les intellectuels d’une conscience qui a indépendamment d’eux dominé dans le centre impérialiste : le présentisme.

Le présentisme, c’est-à-dire l’idéologie de la fin de l’Histoire, de la fin des grandes « utopies » et des grands « récits » transformateurs, a émergé dans les pays impérialistes dans les années 70 et a atteint son apogée dans la fin des années 90, après la chute de l’URSS (qui devait lui donner raison). Cette fausse-conscience n’a eu d’hégémonie que dans les pays impérialistes, car ce ne sont que dans ces pays que les conditions particulières qui l’ont produite ont été trouvées, c’est-à-dire la quasi-disparition du mouvement ouvrier dans celui de l’aristocratie ouvrière, et l’apparente stabilité du capitalisme post-1945. Le présentisme ne peut exister que dans l’interlude entre la fin de la Guerre froide (la lutte de l’impérialisme contre le communisme) et la fin des conditions particulières que la Guerre froide a créées (un capitalisme plus stable et la généralisation du consumérisme), dans les pays impérialistes. Le présentisme est un refus d’historiciser cette époque (la placer dans son contexte historique et géographique), qui universalise l’œil du cyclone dans lequel nous sommes : ce présent est éternel et les pays non-occidentaux ne l’ont simplement pas encore atteint.

C’est dans cet interlude que le marxisme (théorie et idéologie éminemment moderne) a observé un recul sans précédent dans les pays industrialisés, au profit de courants plus ou moins petit-bourgeois, refusant toute expérience passée et toute transformation radicale future. L’anarchisme contemporain est le plus parfait exemple de la radicalité présentiste — mais il est loin d’être le seul ! C’est la théorie et l’idéologie qui n’accepte aucun héritage (le poids et la richesse des échecs passés) et qui refuse de facto toute révolution en refusant l’idée et les moyens d’une transformation radicale du monde (le rejet de l’autorité, de l’organisation centralisée, de la lutte des classes, de la lutte théorique, de la transition socialiste, de la violence de masse, etc.). Le présentisme a réduit la radicalité à une esthétique, à un fantasme, à un jeu, à une expérience individuelle, à une vertu morale, etc.

La théorie de la fin de l’Histoire est implicite dans la radicalité présentiste, car elle part du postulat que « le communisme a échoué » et qu’il faudrait donc trouver une autre voie, une autre révolution pour laquelle se battre. C’est la négation mécanique de la dialectique entre la défaite et la victoire. Oui, le communisme a été vaincu, et cette défaite historique hier était une nécessité historique pour une victoire historique demain. Tout n’est que déduit de l’expérience pratique, et la science de la révolution n’est en rien une exception : pour vaincre, il faut d’abord être vaincu. Cette accumulation d’expérience historique passée, et sa continuité dans le présent à travers nous, c’est précisément ce qu’abandonne la radicalité présentiste, ainsi laissée orpheline d’un avenir. L’Histoire ne s’est pas arrêtée, la lutte des classes non plus. La radicalité présentiste est aussi un nombrilisme occidental : ne pas voir que la révolution mondiale est toujours vivante. Cet anarchisme, révolté contre tout (dans l’abstrait) donc contre rien (dans la réalité), n’a plus rien de l’anarchisme du XIXe siècle, qu’il a vidé de sa portée historique et réduit à des références contre-culturelles.

Le présentisme s’immisce aussi sous des formes plus insidieuses dans la conscience des révolutionnaires, et inhibe la reconstruction de la théorie, de l’idéologie et de l’organisation révolutionnaire de manière plus détournée. C’est par exemple le cas chez celles et ceux qui nient tout potentiel révolutionnaire dans les pays impérialistes en ne voyant dans l’avenir que notre présent contre-révolutionnaire s’étendre à l’infinie.

« L’illusion présentiste, l’Histoire comme temps qui passe dans un immuable “maintenant” séparé du passé qui l’a amené (non comme étape dans une continuité en transformation vers un futur), où l’on s’y envisage comme sujet (non comme acteur), s’évapore. L’on observe d’année en année le réchauffement de notre régime d’historicité froid : c’est la “fin” de la “fin de l’Histoire”. Ce retour de l’historique et du paroxystique dans les subjectivités, encore brouillon, mais s’affirmant, est un autre marqueur révélateur : “there is an alternative!”. Les “grands récits” et “grandes idéologies” de la modernité ne sont jamais mortes — pas plus que la lutte des classes. La condition post-moderne n’a été qu’un court intermède historique dans les pays impérialistes, la conjecture de l’anesthésie keynésienne et de la fin de la guerre froide, dont l’inertie s’épuise. La vision du monde post-moderne est un présentisme radical. Elle n’a été qu’une fausse-conscience comme une autre, l’esprit d’une époque éphémère qui arrive déjà à son terme. […] cette faillite idéologique des “sens bourgeois” (de soi, de l’Histoire, de son destin dans le monde, etc.) est une opportunité pour le “sens communiste” : aux fausses-consciences, opposer la conscience de classe, et aux identités creuses en déshérence, substituer l’appartenance au prolétariat international et à son dessein — l’abolition de l’état présent des choses.

[…] Là où la modernité est belle et bien toujours vivante, la post-modernité est bien réelle aussi, en tant que mirage. Celui-ci fut permis par une situation nouvelle du capitalisme dans quelques pays, et fit croire à certains que l’époque des “grands récits”, des “grandes idéologies”, et des grandes “utopies”, était finie. La recherche d’une théorie capable de comprendre et transformer le monde a été remplacée par la recherche de la liquidation d’une telle théorie — qui serait fondamentalement une hubris impossible. La méthode rationaliste a été substituée par la méthode hypercritique (qui n’est pas un meilleur rationalisme, mais son abandon), rejetant ce qu’il y a d’essentiellement moderne dans la science de l’émancipation humaine. Le résultat fut une impasse tant théorique que politique, faisant le jeu de l’anticommunisme “de gauche”. »

Ce que nous avons appelé « un été de 30 ans », prend aujourd’hui progressivement fin — l’illusion présentiste se dissipe. L’osmose de ce rêve éveillé est balayée par la lutte des classes, une réalité qui redevient de plus en plus nette et évidente pour les masses du centre impérialiste. Cependant, l’idéologie présentiste, qui nie non seulement tout pouvoir transformateur aux masses, mais jusqu’à la possibilité d’une transformation (la sortie du capitalisme), est toujours importante dans les masses des pays impérialistes. Combattre cette idéologie dans les masses est donc d’une importance première pour la propagande communiste, mais aussi (surtout !) dans le mouvement communiste pour le mouvement communiste. En effet, le présentisme y prend parfois des apparences déguisées. Par exemple, l’adhésion à la révolution communiste que comme un horizon abstrait, et non pas un programme concret, ou — plus grave — l’absence de confiance dans le potentiel révolutionnaire des masses des pays impérialistes (« il n’y a pas de potentiel révolutionnaire aujourd’hui, donc il n’y aura jamais de potentiel révolutionnaire »). L’anesthésie présentiste est toujours prégnante : nos subjectivités ont du mal à appréhender concrètement ce qu’est une transformation historique radicale, ou même la possibilité d’un tel cataclysme. Cette fausse conscience est in fine un produit de l’opportunisme historique du mouvement ouvrier des centres impérialistes, et elle est toujours aujourd’hui une conscience opportuniste, par des voies insidieuses.

La lutte idéologique contre les post-modernismes, en tant que théorie et qu’idéologie pseudo-progressiste contre-révolutionnaire, ainsi que celle plus générale contre le présentisme, dans les masses et en nous même, font partie de la lutte pour l’éducation et l’organisation des communistes et du prolétariat — la conquête d’une conscience de classe.

« Une situation révolutionnaire, autant que la reconstitution d’un Parti communiste, demande des conditions objectives (reproduction matérielle des rapports sociaux) et subjectives (conscience et organisation) qui n’existent pas encore, et qui n’existeront probablement pas avant plusieurs années, sinon décennies. Dire cela ne change rien au constat selon lequel nous entrons dans une nouvelle phase historique du capitalisme, propice à un renouveau communiste et riche en opportunités révolutionnaires. Il ne faut pas croire que la situation révolutionnaire en France soit imminente, mais il ne faut pas être plus pessimiste que de raison. La crise du système capitaliste-impérialiste n’est pas un effondrement total prochain, mais elle reste une réalité néanmoins, dont le néolibéralisme est un symptôme. L’aggravation est générale (économique, politique, géopolitique et écologique) et elle peut nous amener plus vite que présumé aux portes du pouvoir.

Pendant la période 1950-1990, le mouvement communiste mondial était avancé quantitativement et qualitativement, mais il était tendanciellement en décomposition. Pendant la période 1990-présent, l’inverse s’observe. […] »

« La crise organique du mouvement communiste dans le monde n’a pas de commune mesure avec celle qu’il a connu dans les pays dominants (dont la France). C’est dans ceux-ci que la crise organique a été la plus profonde, car c’est aussi là qu’elle a été la plus radicale. Cependant, avec la défaite des pays socialistes, vaincus par le révisionnisme et la restauration capitaliste, les communistes ont perdu les positions qu’ils ont conquises, et avec elles, leur(s) centre(s) à l’échelle internationale. La phase de recul contre-révolutionnaire n’a pas été homogène, mais elle a été mondiale. Le consensus keynésien a gagné en Occident, et l’encerclement impérialiste dans le reste du monde : les communistes ont perdu. Après un siècle de lutte contre-révolutionnaire, ce sont sur ces ruines que s’est érigé le néolibéralisme, confiant dans sa suprématie et gorgé d’hubris. Mais à notre époque, celle de la bourgeoisie néolibérale triomphante, les conditions de l’organisation et de l’unité du prolétariat mûrissent à nouveau — les contradictions sociales s’intensifient. Le système capitaliste-impérialiste n’a plus de contraintes pour restreindre sa tendance à l’autodestruction — son “pourrissement” croissant. D’une phase historique contre-révolutionnaire mondiale, de retraite générale du prolétariat et d’offensive générale de la bourgeoisie, nous allons vers une nouvelle phase historique révolutionnaire. »

L’offensive néolibérale que nous connaissons depuis les années 80, et qui s’intensifie, n’est qu’un début. Le néolibéralisme n’est « que » la réponse à la fin d’un certain rapport de force international et d’une période de prospérité économique. Ce n’est « que » la réponse à la crise d’une certaine configuration politique et économique — le consensus keynésien.

Ce que nous observons depuis maintenant plusieurs décennies en France n’est que l’introduction d’une crise plus générale. La crise politique et économique du consensus keynésien est avancée, mais la crise économique de l’impérialisme n’en est qu’à ses prémices.

Cette crise économique générale du système capitaliste-impérialiste a deux causes principales : ses contradictions internes, et sa contradiction avec la Nature. Le facteur écologique est de plus en plus déterminant, et l’intensification de la crise environnementale mondiale implique nécessairement l’intensification de la crise économique mondiale. Au XXIsiècle, la contradiction entre la Société et la Nature peut devenir principale dans le monde. La crise écologique est en train de soumettre et va continuer de soumettre le système capitaliste-impérialiste dans sa totalité à une pression inédite, et va le déstructurer en profondeur. Contrairement aux crises précédentes une restructuration de l’impérialisme ne sera probablement pas possible pour absorber, car celle-ci sera trop profonde. Cette crise économique est « radicale », non pas parce qu’elle serait plus ou moins nécessaire que celles causées par les contradictions internes du système capitaliste-impérialiste, mais car elle est (déjà) celle du système sur lequel le système capitaliste-impérialiste est construit et dont il dépend.

Le capitalisme a connu et survécu à d’innombrables crises économiques. Il est à ce propos toujours pertinent de rappeler que si le capitalisme produit des crises, qui sont parfois « générales », il ne produira jamais une « crise finale », qui lui serait alors mécaniquement fatale (simplement par ses conséquences économiques). Cette conception schématique des conclusions matérialistes dialectiques de Marx a été réfutée, par la théorie marxiste elle-même et par l’expérience jusqu’à aujourd’hui. Les crises sont certes des destructions, mais elles présentent aussi l’opportunité d’être des « destructions créatrices » (des opportunités de reconfiguration dans des états de complexité supérieure pour le capital).

La théorie du pourrissement de l’impérialisme, si elle a pu se vérifier et si elle se vérifie toujours, n’est pas une loi absolue du stade impérialiste, mais une nouvelle tendance à la crise. Ainsi, l’impérialisme n’a pas stagné et ne s’est pas décomposé, comme Lenine l’avait prédit, mais a par exemple connu une reprise pendant l’entre-deux-guerres puis après la 2de guerre mondiale. L’impérialisme continue de produire des crises, mais il continue de croître de même (quantitativement et qualitativement). Cependant, cette croissance quantitative et qualitative est bel et bien limitée, restreinte par les contradictions du système capitaliste-impérialiste, et les moyens de production observent bien une tendance au pourrissement. Celle-ci s’observe particulièrement du point de vue écologique : le développement des forces productives sape l’un de ses deux fondements, la Nature. La croissance du capital s’observe toujours quantitativement et qualitativement, mais cette quantité et cette qualité sont de plus en plus insoutenables pour l’environnement, c’est-à-dire incompatibles avec leur propre reproduction. Les quantités et les qualités des moyens de production qui ne peuvent pas croître sous l’impérialisme, ce sont aussi les quantités et qualités écologiques.

Si l’impérialisme a pu jusqu’à aujourd’hui « retomber sur ses pieds », en continuant de croître (quantitativement et qualitativement), la crise écologique menace de ne plus lui laisser de sol sur lequel retomber. Autrement dit, la tendance au pourrissement (relatif) de l’impérialisme risque de devenir une tendance absolue avec l’avènement de la crise écologique mondiale. La crise écologique, par rapport aux précédentes crises économiques du système capitaliste puis capitaliste-impérialiste, a une inédite radicalité.

Le système capitaliste-impérialiste a pu contenir ses contradictions internes jusqu’à aujourd’hui, mais il n’a pas de prise sur la contradiction dont il est l’un des aspects : la contradiction Société-Nature. L’impérialisme se retrouve à nouveau en face du dilemme : socialisme ou barbarie ? Soit, passage au communisme et résolution de la contradiction Société-Nature (le développement quantitatif et qualitatif des deux aspects jusqu’à rendre possible la résolution non-antagonique des contradictions), soit stagnation dans le capitalisme-impérialisme et effondrement dans la barbarie (la ruine mutuelle des aspects en contradiction).

La crise économique radicale (parce qu’écologique) du système capitaliste-impérialiste produira à son tour nécessairement des crises politiques et géopolitiques. La forme exacte de ces crises est imprévisible, mais nous ne pouvons exclure aucune possibilité, y compris celle d’une 3Guerre mondiale vers laquelle les actuelles luttes inter-impérialistes pourraient mener à moyen ou long terme.

Même dans des scénarios « optimistes » (du point de vue de l’impérialisme), il est très improbable, premièrement, que les impérialismes hégémoniques le restent, car les contradictions inter-impérialistes internes à leur alliance deviendront trop intenses, et que les contradictions inter-impérialistes avec les impérialismes challengeurs ne seront pas assez importantes pour que celle-ci se conserve (l’on observe déjà sa dislocation), et deuxièmement, que l’impérialisme reste indemne, c’est-à-dire avec des niveaux de surprofits de l’ordre de ce qu’ils sont actuellement, car les économies de la semi-périphérie et de la périphérie seront elles-mêmes en crise.

C’est tout l’impérialisme qui sera ébranlé, pas seulement sa configuration actuelle. Le transfert de valeur de la périphérie vers le centre ne subsistera que dans une fraction de ce qu’il est actuellement, car c’est toute la structure de la dépendance et de l’échange inégal qui sera rendue partiellement inopérante : réseaux d’échanges, soutenabilité des sociétés dominées, stabilité de la production, etc.

D’une part, il y aura une réduction drastique de la production de valeur à la périphérie, c’est-à-dire de la totalité produite qui peut être transférée au centre, et d’autre part, les coûts de l’exploitation des ruines de la périphérie vont être démultipliés par la concurrence et les conflits inter-impérialistes et la dégradation générale des voies de circulation mondiales.

Le sevrage va être difficile, car nos sociétés dominantes sont dépendantes de la dépendance des sociétés dominées, c’est-à-dire de l’échange inégal dont bénéficient les premières au détriment des secondes. Il n’est pas garanti que nos sociétés restent soutenables à un certain point d’avancement de la crise économique et écologique mondiale, qui frappera non seulement indirectement mais également directement les pays du centre impérialiste.

La bourgeoisie impérialiste ne pourra pas avoir les moyens de maintenir une aristocratie ouvrière internationale dans de telle perspective. En résumé, l’aristocratie ouvrière telle que nous la connaissons aujourd’hui dans nos pays impérialistes, est condamnée à disparaître, et avec elle, l’hypertrophie de notre petite bourgeoisie. Le « contrat social » pacifiste de classe et social-imperialiste ne sera plus rempli par la bourgeoisie, donc il ne sera plus rempli par le prolétariat non plus.

En résumé, le XXIsiècle verra nécessairement des conditions objectives révolutionnaires dans le centre impérialiste.

Le prolétariat peut se faire acheter par des avantages matériels concrets et immédiats, mais pas par des promesses d’une éventuelle restauration de ces avantages matériels. Lorsque la bourgeoisie n’aura plus que ses mots à vendre aux masses, il sera alors probable que la majorité des travailleuses et travailleurs des pays impérialistes n’adhéreront plus au compromis de classe, mais au contraire se convertiront à la révolution — ils gagneront une conscience de classe.

Si, dans le centre impérialiste, le mouvement ouvrier a pu disparaître dans le mouvement de l’aristocratie ouvrière, ce n’est pas avec les promesses d’un statut privilégié dans le système monde, mais avec les fruits constatables du statut en question. Pour qu’une classe exploitée adhère durablement au projet de sa classe exploiteuse, il faut que celui-ci serve en partie ses propres intérêts (immédiats). Spontanément, le prolétariat ne s’identifie pas plus à sa bourgeoisie qu’au communisme, dans les deux cas, cette conscience est acquise, construite et ne peut être que fondée sur des conditions objectives — une réalité matérielle correspondante.

L’existence détermine la conscience. C’est bien l’aristocratisation qui précède l’opportunisme de l’aristocratie ouvrière. Si ce qui fait de l’aristocratie ouvrière ce qu’elle est — le bénéfice direct et indirect des surprofits impérialistes — disparaît, alors l’opportunisme induit ne survivra plus qu’en inertie, avant de disparaître avec la croissance du mouvement communiste ainsi impliquée.

Voir un potentiel révolutionnaire dans l’aristocratie ouvrière, tel qu’elle existe aujourd’hui, est un subjectivisme métaphysique. Mais ne pas voir le potentiel révolutionnaire futur que possède l’aristocratie ouvrière, en tant que partie du prolétariat international, n’est pas moins subjectiviste et métaphysique.

D’une part, acheter le prolétariat n’est pas gratuit, et d’autre part, comme tous les pactes, il n’est valable que si les conditions des deux partis sont remplies. Autrement dit, si l’aristocratie ouvrière n’est plus aristocratisée, elle retombe — par définition — dans les conditions matérielles d’existence du prolétariat.

Rien n’a empêché le prolétariat du centre de devenir une aristocratie ouvrière internationale, mais rien n’empêche non plus l’aristocratie ouvrière internationale de retomber dans le prolétariat mondial.

La paupérisation (absolue) de l’aristocratie ouvrière internationale, ne provoquera pas immédiatement sa rupture avec sa bourgeoisie impérialiste, car elle ne sera elle-même pas immédiate, mais une transition progressive et hétérogène. Pendant cette période, jusqu’à un certain point de déclassement où l’aristocratie ouvrière ne sera plus une aristocratie ouvrière, cette dernière luttera pour son propre impérialisme, uni avec sa bourgeoisie impérialiste pour la défense des surprofits. Paradoxalement, la fin des conditions qui rendent le prolétariat des pays impérialistes non-révolutionnaires, va aussi probablement rendre celui-ci plus réactionnaire. Il va donc y avoir un premier temps dans la crise du système capitaliste-impérialiste, où l’intensification des contradictions et la détérioration des conditions objectives d’existence créeront une situation de plus en plus réactionnaire (plus que révolutionnaire), avant de se changer en son contraire dans un deuxième temps qui créera une situation de plus en plus révolutionnaire (plus que réactionnaire). Cependant, le prolétariat des pays impérialistes ne sera uni avec sa bourgeoisie impérialiste que jusqu’à ce « certain point » dans sa paupérisation, avant lequel leurs intérêts sont liés politiquement (par le partage des surprofits), c’est-à-dire tant qu’il sera une couche privilégiée du prolétariat mondial. En résumé, la paupérisation du prolétariat du centre impérialiste va être corrélée avec une montée de la réaction dans celui-ci et avec un renforcement de son alliance avec sa bourgeoisie impérialiste, mais ce seulement jusqu’à ce qu’il cesse d’être une couche privilégiée du prolétariat mondial et observe une rupture avec sa bourgeoisie impérialiste. Le saut qualitatif de l’aristocratie ouvrière vers le prolétariat est aussi celui de la réaction vers la révolution et du national vers l’international.

Il va de soi qu’un tel changement ne sera pas un basculement du jour au lendemain, et que les centres conserveront des infrastructures qui pourront bénéficier au prolétariat de ces pays. Mais l’aristocratie ouvrière, si elle existe toujours, ne sera plus « la classe ouvrière de tout un pays », mais à nouveau seulement une frange minoritaire de celle-ci.

Devant une dégradation importante de ses conditions d’existence, entre un « tiens » et deux « tu l’auras », les masses choisissent et choisiront toujours la solution la plus concrète, c’est à dire la plus immédiate. Or, dans une telle situation, seules les masses elles-mêmes pourront être actrice de l’amélioration concrète immédiate de leurs conditions d’existence. Entre la foi dans la restauration de la rente impériale dont elles bénéficiaient, et celle dans leurs propres forces, c’est-à-dire dans leur conquête d’une meilleure réalité matérielle, les masses se dirigeront vers l’hypothèse qui leur apparaîtra comme la plus rationnelle. Le prolétariat et le peuple arracheront alors les richesses à ceux qui les ont, ils se tourneront non pas contre les peuples dominés dont ils profitaient de l’exploitation, mais contre les exploiteurs qui leur sont communs : la bourgeoisie impérialiste.

L’aristocratie ouvrière se battra pour rester privilégiée, mais l’aristocratie ouvrière déchue ne se battra pas pour le redevenir. Pourquoi ? Car l’aristocratie ouvrière est matériellement liée au destin de sa bourgeoisie impérialiste, et que le prolétariat auparavant aristocratisée ne l’est plus. Donner une importance déterminante principale aux promesses de la bourgeoisie impérialiste et aux velléités de restauration de ses privilèges du prolétariat des pays impérialistes, c’est surestimer le rôle de la superstructure sociale. À l’inverse, ne donner qu’une importance secondaire aux besoins concrets et immédiats du prolétariat, c’est sous-estimer le rôle de la base matérielle. Dans les deux cas, c’est de l’idéalisme.

L’on pourrait croire que « opportunisme un jour, opportunisme toujours », mais concernant l’opportunisme d’une classe, cette position est idéaliste. Faire du prolétariat des pays du centre impérialiste nécessairement une aristocratie ouvrière internationale, c’est à dire privilégié (« soudoyé », « corrompu ») dans sa totalité, c’est faire un essentialisme qui n’a rien ni de matérialiste ni de dialectique. Il ne faut pas abstractiser l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire détacher ses conditions subjectives des conditions objectives qui les produisent.

Dans la détermination de la conscience, le présent prime sur le passé et le futur, car le présent est l’existence matérielle et immédiate, alors que le passé et le futur n’existent respectivement qu’en inertie ou en attente dans la conscience. Le présent est le déterminant principal de la conscience, car c’est le vécu du réel, là où le passé et le futur n’existent réellement que comme idées (des souvenirs ou anticipations) dans le présent. Or, car l’existence (matérielle) détermine la conscience (les conditions objectives déterminent les conditions subjectives), l’existence présente du prolétariat détermine et déterminera sa conscience de classe présente.

Le raisonnement selon lequel le prolétariat des pays impérialistes ne reconnaîtrait comme son intérêt qu’un retour à l’aristocratie ouvrière internationale, est le même selon lequel la bourgeoisie nationale ne pourrait pas reconnaître comme son intérêt une révolution de nouvelle démocratie sous la direction du prolétariat, parce qu’elle n’a pas intérêt (immédiat) au communisme (qui est la finalité de la révolution de nouvelle démocratie). Dans ces deux cas, c’est l’intérêt immédiat qui prime, selon le contexte matériel immédiat, pas les éventualités (même probable et prévisible) futures : en Chine, la bourgeoisie nationale s’est alliée à la révolution de nouvelle démocratie du prolétariat, car elle y avait un intérêt matériel immédiat dans son contexte matériel immédiat, alors même que le Parti communiste de Chine déclarait dans son programme l’abolition de la classe bourgeoise.

De la même manière que le mouvement communiste ne peut pas immédiatement gagner à lui l’aristocratie ouvrière en lui promettant une amélioration inédite de ses conditions de vie dans le communisme, c’est à dire simplement en lui proposant un futur, la bourgeoisie ne pourra pas pacifier le prolétariat (placé dans des conditions révolutionnaires) en lui promettant un retour à l’embourgeoisement social-impérialiste.

Dit autrement, la faim est un problème qui ne se résout pas avec des grands mots mais avec des grands actes — ceux des masses prolétaires et populaires.

Surestimer la superstructure, en surestimant l’importance des promesses d’une classe à une autre, est une erreur. Mais, s’il ne faut pas échouer dans un sur-déterminisme de la qualité opportuniste futur de l’aristocratie ouvrière internationale actuelle, il ne faut pas faire l’erreur inverse en « sous-estimant l’élément conscient ». Les promesses de la bourgeoisie ne sont pas « magique » (elles ne gagnent pas immédiatement le prolétariat à elle), mais celles-ci dominent la superstructure sociale, car elles sont l’idéologie de la classe dominante. L’existence de conditions objectives révolutionnaires ne signifie pas automatiquement ou immédiatement l’existence d’un prolétariat révolutionnaire, car ce dernier dépend de conditions subjectives — celles créées par le mouvement communiste.

Ce que représentera la fin de l’aristocratisation du prolétariat des centres impérialistes, pour le mouvement communiste de ces pays, sera une opportunité d’éveiller massivement la conscience de classe, mais pas un basculement (automatique et immédiat) du prolétariat en question vers la révolution. Nous en revenons au problème des limites de la spontanéité du prolétariat, de la nécessité de la lutte politique communiste autonome (le rejet du spontanéisme et de l’économisme), et de l’importance de l’éducation et de l’organisation des communistes pour l’éducation et l’organisation du prolétariat. L’absence de conditions objectives révolutionnaires garantit l’absence de conditions subjectives révolutionnaires, mais l’existence de conditions objectives révolutionnaires ne garantit pas l’existence de conditions subjectives révolutionnaires.

Conclusion

La conscience de classe est une lutte, un combat politique pour transformer une classe en soi en classe pour soi. Cette lutte est nécessairement l’œuvre des communistes, et est nécessairement une œuvre politique. Acquérir une conscience de classe est très différent qu’acquérir une conscience de ses intérêts matériels, la première est qualitativement différente de la seconde, déjà en ce qu’elle est le dépassement des intérêts matériels restreint et de court terme par l’intérêt supérieur de l’humanité tout entière, l’intérêt au communisme.

Cette connaissance de cet intérêt supérieur est un préalable, mais elle n’est une conscience de classe que si cette connaissance est la base d’une conscience politique. En comprenant la nécessité communiste, le prolétariat peut comprendre son rôle, sa mission, son devoir, etc., qui sont politiques : le renversement de la classe exploiteuse par la classe exploité, c’est-à-dire la prise du pouvoir. Alors seulement, la conscience est une conscience de classe, car elle ne saisit pas seulement l’appartenance à une classe, mais la place de cette classe dans l’Histoire, c’est-à-dire qu’elle est une vraie-conscience historique.

Seul le prolétariat peut atteindre une telle conscience de classe, politique et de masse (qui ne soit pas restreinte à des cercles intellectuels), et seul le prolétariat peut donc donner au communisme une portée transformatrice, c’est-à-dire révolutionnaire. Le communisme s’empare des masses et les masses s’emparent du communisme.

Cependant, si seule la classe ouvrière possède le potentiel d’être la classe révolutionnaire, elle ne l’est pas dans l’abstrait, mais seulement en ce qu’elle est nécessairement placée dans des conditions concrètes qui la rendent révolutionnaire par le système capitaliste-impérialiste.

Connaître les conditions objectives dans lesquelles nous luttons, leur origine et leur devenir, est une nécessité incontournable pour n’échouer ni dans l’opportunisme d’un optimisme qui voit la révolution là où elle n’est pas (et ne peut pas être), ni dans la capitulation d’un défaitisme qui ne voit pas la révolution là où elle est (et va être).

En résumé, nous, communistes des pays impérialistes, vivons dans le « creux de la vague ». En revanche, cette vague sera un tsunami.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *