Le bac de l’enfer.

Après une année marquée par le chaos, le bac se profile à l’horizon.
En 2019, nous titrions déjà que le bac de cette année était celui de « tous les dangers ». Et ces dangers se concrétisent !

Nous ne pouvons que comprendre les élèves qui sont en colère en étant jetés devant un bac qui semble sortir du chapeau du ministère. C’est une colère juste. Mais ce bac-catastrophe est rempli de contradictions. Il est à la fois l’enfant de la crise sanitaire, mais il est aussi l’aboutissement d’une transformation de cet examen.

Le bac de l’urgence.

Le 17 juin, les terminales et les premières vont être confrontés aux seules épreuves maintenues : celles de Français et celle de Philosophie. Après plusieurs mois d’hésitation, le gouvernement s’est décidé à les maintenir, mettant élèves et personnel enseignant devant le fait accompli.

Le SNES note, dans son communiqué du 7 juin, que ce bac est marqué par «  la désorganisation, les ruptures d’égalité et le mépris pour le travail des correcteurs/trices et des élèves décidément la marque de fabrique de ce ministre ! ». Il faut ainsi souligner que, à 10 jours des examens : « Les informations arrivent au compte goutte  : […] rien n’est vraiment calé (les convocations ne sont pas toutes arrivées par exemple) la gestion du grand oral, notamment, se révélant être une véritable usine à gaz. Plus que jamais le travail des enseignant∙e∙s est méprisé : les professeur∙e∙s de philosophie vont crouler sous les copies numériques, les professeur∙e∙s de lettres sous les tâches diverses et les examinateurs/trices du grand oral sous la perplexité.  » Le SNES demande ainsi la neutralisation du Grand Oral, épreuve inégalitaire au possible. Nous les rejoignons dans cette demande.

Cette annonce, qui s’inscrit dans une longue liste de changements effectués de manière autoritaire par le Ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, a suscité la colère. D’une part car l’annonce a été faite par les médias avant qu’une circulaire interne soit rédigée : le monde éducatif est le dernier à apprendre ces changements. De l’autre, car ce choix tardif a entraîné la panique : il fallait se poser la question de ce qui allait être examiné, de comment il allait l’être, et de comment parvenir à remplir les objectifs… Surtout qu’il n’y a pas eu d’unité dans les gestions de la pandémie : chaque proviseur était capitaine de son navire.

Il y a eu aussi, du côté des élèves, des stratégies pour le bac. Les épreuves ne s’affrontent pas de la même manière que le travail en classe, qui peut être ventilé sous des formes différentes. Alors, certes, dans le cadre de cette épreuve, la note la plus élevée (entre contrôle continu et examen) sera retenue. Mais cela contribue encore à renforcer le caractère imbécile de cette épreuve.

Donc, de dépit et de colère, des blocages ont eu lieu. Mais si la colère est légitime, il nous faut aussi comprendre quelque chose : le maintien de cette épreuve est un ultime clou qui empêche que ne s’effondre complètement la mascarade du bac.

Le bac de la dernière chance .

Fait étonnant : ce bac est en réalité le fruit d’une négociation. Une négociation qui est parvenue à arracher que ce ne soit pas un second bac au contrôle continu. Car le bac – ou plutôt la liquidation du bac – est à l’ordre du jour du gouvernement.

L’objectif stratégique de Blanquer est de mettre fin au baccalauréat en tant qu’examen national. Plusieurs raisons à cela :

• Pour réduire les budgets déjà ténus de l’Université en favorisant un « contrôle des flux » d’élèves. Sans bac, les résultats sont plus prévisibles et sont plus aisément lissés par l’intervention des chefs d’établissement, dont le pouvoir est renforcé.
• Pour préparer l’autonomie des lycées, déjà dans les cartons de la droite en 2004-2005. Cette autonomie signifie deux choses :
◦ Un recrutement local des enseignants, sous la forme d’entretiens d’embauche. Moins de fonctionnaires, cela donne des économies et des professeurs plus malléables.
◦ Des diplômes d’établissement et non plus nationaux, avec des effets terribles sur leur reconnaissance et leur qualité.

Alors, faut-il dire que le bac est absolument parfait ? Non, loin de là !

Les diplômes du bac sont déjà de facto des diplômes inégalitaires.

• Cela du fait de la nature du bac, qui met en avant une norme culturelle : bourgeoise et petite-bourgeoise. Les examens désavantagent les classes populaires.
• Du fait également de Parcoursup, qui permet de poser des critères géographies, et donc sociaux, du fait de la ségrégation politico-sociale présente en France.

Il ne s’agit pas de défendre le bac en tant que tel, mais de regarder avec lucidité quelle est la situation s’il est supprimé : dans ce cas, il devient de jure un diplôme inégalitaire.

• Si le contrôle continu peut bénéficier aux classes populaires, avec des modalités d’évaluation plus adaptées, il s’agit d’un cadeau empoisonné.
• La fin des filières créé des bacs à la carte, donc avec une valeur impossible à étalonner. Dans les faits, ils servent surtout, sous prétexte d’offrir plus d’options, à rationaliser les établissements et à créer des établissements « S », des « ES » et des « L ».
• La valeur du baccalauréat devient alors indexée sur la valeur supposée de l’établissement. Un 15/20 de lycée populaire n’est pas le même que le 15/20 d’un lycée privé hors de prix.
• Si le contrôle continu soumet les enseignants et les enseignantes à une pression immense : celle des parents, qui les considèrent non plus comme des personnes préparant leurs enfants aux examens, mais comme des prestataires de service. La pression des chefs d’établissement, qui ont la haute main sur Pronote et sur les appréciations, et qui ne se privent pas, parfois de les changer. C’est une porte ouverte aussi au développement de la corruption.
• Il affaiblit aussi les conventions collectives : les élèves qui sortent du bac auront un diplôme d’établissement, qui ne sera pas toujours reconnu. Une raison de plus pour les employeurs pour baisser les salaires et mettre en concurrence cette « génération sacrifiée » avec ceux d’avant. Le tout en nivelant par le bas les conditions de travail.

Le monstre Parcoursup

Plus en amont, le problème se situe aussi dans les conseils de classe : ils ont été transformés en instances consultatives chargées du traitement de flux. C’est là aussi le fruit d’une alliance malheureuse entre les visées gouvernementales et les attentes des parents. Le gouvernement a manœuvré avec intelligence pour écraser l’indépendance et l’autorité de ce conseil en jouant la carte du clientélisme et de la démagogie. Et derrière cela, c’est un problème

Si le bac est par nature inégalitaire, Parcoursup l’est aussi. Et c’est là quelque chose de gravissime. Parcoursup n’est pas une plate-forme d’orientation, c’est une plate-forme de sélection. Les candidats se mettent à disposition des recruteurs.

Parcoursup est une création à double visage :
• L’un, « égalitaire », est la façade de candidature : chaque candidat est supposé être traité également, au travers d’un algorithme confus, mais a priori juste.
• L’autre, « cynique » est la plate forme du recruteur : il peut y mettre un peu tout ce qu’il veux, dont des critères géographiques (et donc aussi sociaux !), mais aussi des modalités de déroulement de cette année chaotique.

Il en résulte donc que le nouveau bac comme Parcoursup accroissent encore davantage la sélection sociale. Et parfois, cela frise le délit d’initié ! L’INSA1 de Lyon, par exemple, a posé comme condition le fait que les Terminales qu’elle recrute aient été en 100 % présentiel ! C’est à dire environ 40 % des établissements.

40 % qui, pour respecter la demi-jauge, l’ont intégralement répercutée sur les Secondes et les Premières. Et dans ces établissements, nous retrouvons les prestigieux lycées du Parc et Édouard Herriot. En revanche, nous ne verrons pas de lycéens ou de lycéennes des quartiers les plus populaires.

L’offensive est générale.

Dans l’ensemble, les syndicats enseignants ont traité le problème sous un angle « économiste ». C’est à dire sous l’angle de leurs conditions de travail et, il faut le reconnaître, en prenant en compte aussi l’intérêt des élèves. Mais ce cloisonnement corporatiste pose problème : le lien avec le monde du travail est souvent oublié. Car ces réformes ne sont pas uniquement des réduction des moyens alloués aux élèves et à leurs conditions d’études : elles sont aussi une offensive contre le contrat de travail, contre les conditions de travail, et contre les cadres juridiques qui ont été arrachés au prix du sang.

Nous pensons qu’il est fondamental que les élèves puissent s’organiser pour défendre leur droits. Nous saluons à ce titre le travail de la CGT-SELA pour la construction d’un syndicat des travailleurs et des travailleuses en formation. Il est important aussi que ce travail de lutte soit réalisé en coopération avec les organisations syndicales des enseignants et enseignantes, ainsi que du personnel.

Mais au-delà de ça, c’est une perspective politique qui est à dessiner. La question n’est pas que sur l’augmentation des moyens, ou leur attribution, elle est sur le sens même de l’enseignement, et sur le fait qu’il soit de plus en plus traité comme une excroissance des entreprises. Dans le projet d’autonomie des lycées, comme des facultés, c’est l’intégration de l’enseignement dans le capitalisme local qui pose question : c’est donc une manière de faire payer par les contribuables la formation pour les entreprises. C’est aussi une manière de créer de la main d’œuvre ad hoc qui ne pourra travailler ailleurs.

En définitive, l’éducation est un point crucial. Nous voudrions qu’elle soit émancipatrice plus que normative, qu’elle permettre de faire émerger les talents et les aspirations, qu’elle puisse ne pas être une simple succursale de l’entreprise, mais qu’elle soit aussi un lieu d’apprentissage de la Culture avec une majuscule : politique, économique, médicale, technique… qui puisse former des élèves complets et autonomes dans leurs choix de vie.

Mais cette transformation ne peut être réalisée qu’au prix d’un bouleversement politique : le fait que le pouvoir soit arraché aux mains des boutiquiers qui le détiennent. Des boutiquiers qui, eux, ont placé leurs rejetons dans les réseaux privilégiés, dans cet entre-soi qui les couve, les protège, et qui permet de reproduire sans cesse ce schéma de domination.

Aujourd’hui, battons nous pour défendre la valeur des diplômes, mais organisons nous pour transformer le monde  !

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