IVG aux USA : une défaite majeure

L’avortement aux USA est grandement menacé. Bénéficier d’une IVG aux USA est d’ores et déjà un parcours de la combattante. Cela va empirer.

En 1973, un arrêt de la Cour Suprême détermine que l’accès à l’avortement est un droit constitutionnel1. C’est une victoire importante pour les femmes des USA. Victoire qui, cependant, est tempérée par les politiques locales des États, lesquelles imposent des contraintes extrêmement lourdes et mettent une pression terrible sur les praticiens. Même si, depuis 1992, les États sont supposés ne pas pouvoir instituer un «  fardeau excessif  » pour pratiquer l’avortement, 487 lois ont été adoptées pour en réduire l’accès. Signe de cette grande difficulté, pas moins d’un millier d’établissements pratiquant l’IVG ont disparu et les autres sont sous pression. Ironiquement, Norma McCorvey (Jane Roe dans l’affaire Roe v. Wade) est devenue par la suite une farouche militante anti-avortement.

Avec la période ultra-réactionnaire de Trump et la nomination de nouveaux juges de la Cour Suprême, une fenêtre de tir s’est créée pour attaquer à nouveau ce droit. C’est ainsi qu’en 2021, le Mississippi demande à la Cour Suprême d’annuler l’arrêt Roe  : l’État considère qu’il est souverain dans le fait de mettre en place une législation sur l’avortement et que l’État fédéral n’a pas son mot à dire sur cette question. Le 24 juin, la Cour Suprême rend son verdict et révoque cet arrêt. C’est donc la fin d’une politique centralement définie pour les USA. Elle ouvre la voie à une révocation du droit à l’avortement dans un très grand nombre d’États conservateurs (les red states). Cette révocation est une défaite majeure pour les droits des femmes aux USA.

Le choix de la réaction

Le fait que ce droit, répandu dans la plupart des autres pays d’Occident, ne soit toujours pas accepté aux USA peut surprendre. C’est là la conséquence d’une série de facteurs et de pesanteurs  : histoire de la population américaine, influence des sectes protestantes, qui remontent à l’origine des États-Unis et aux sources de sa population. Mais ce sont aussi des facteurs idéologiques et des stratégies plus récentes, datant du XXᵉ siècle, qui donnent aujourd’hui leurs fruits empoisonnés. Le choix des USA de favoriser systématiquement les courants les plus conservateurs et réactionnaires pendant la Guerre Froide est un élément qui explique la virulence des courants réactionnaires.

La priorité absolue de la lutte contre l’ensemble des forces progressistes, sous quelque forme que ce soit, notamment durant les mandats de Reagan et de Bush père, ont apporté un élan considérable aux franges les plus réactionnaires de la société des USA.

En Europe, comme le souligne Herbert Marcuse, la proximité entre les forces rivales fait que les capitalistes sont obligés de prendre des mesures de gauche et les socialistes sont obligés de prendre des mesures de droite. Il en résulte que des gouvernements de droite peuvent parfois produire des avancées. Aux USA, la distance permet de pratiquer une politique beaucoup plus dure socialement, et les concessions – droits civiques, droits des femmes… – sont arrachées. La politique «  0 gauchiste  » des USA débouche donc sur un soutien à des courants de pensée ultra-réactionnaires. Ces courants de pensée possèdent une audience toujours forte, même dans une partie de la jeunesse.

Les USA et la guerre faite aux femmes

Ils traitent notamment le corps des femmes de manière utilitaire  : il s’agit d’un vaisseau permettant la naissance d’autres êtres. Partant de ce principe, les utérus sont des biens communs, dont l’utilisation est négociée familialement, et sur lequel la société peur exercer un droit de regard. De plus, les fœtus, dès la fécondation, sont parfois jugés comme étant des êtres à part entière et leur individualité prime sur toute autre chose. Le fond culturel américain s’en ressent  : au nom de la liberté d’expression, la science et la superstition sont mises sur le même plan.

D’autres considérations, encore plus cyniques, poussent à cette contre-offensive sur l’avortement. Il s’agit de la question du différentiel de natalité entre les catégories «  raciales  » aux USA. La peur, pour les conservateurs, d’un effacement génétique des WASP (White Anglo-Saxon Protestants). Les USA possèdent un indice de fécondité en dessous du seuil de renouvellement des populations, comme de nombreuses puissances – ou comme de nombreux pays en crise. Cependant ce déficit est n’est pas réparti également  : les naissances des whites sont passées de 63  % en 1990 à en dessous de 50  %. La plus forte montée est observée chez les asians et les latinos. La baisse de natalité est compensée par l’immigration, là aussi majoritairement latino et asian. Or, les ratios entre «  races  » sont scrutés fiévreusement par les conservateurs et par l’extrême droite américaine. Le fait qu’en 2050, la part des whites devrait passer sous les 50  % de la population totale les met dans un état de peur panique totale.

De toute façon, quoique décident les États, les IVG ne cesseront pas. Entraver l’accès à l’IVG signifie mettre simplement en danger les femmes des classes populaires, qui ne pourront pas se payer les services de «  faiseurs d’anges  » de qualité.

Que veut dire «  pro-vie  »  ?

À part quelques nihilistes, il n’existe personne qui puisse se revendiquer d’être «  pour la mort  ». Les «  pro-vie  » sont cependant d’une hypocrisie abyssale. Le déclin américain – déclin pour le moment encore relatif, mais qui se dirige inéluctablement vers un déclin absolu – génère des tensions terribles. Elles révèlent des inégalités sociales, économiques et culturelles telles qu’elles donnent une impression cataclysmique. Les USA n’apparaissent pas comme une hyperpuissance, mais plus comme un pays moyenâgeux, dont le système est essoufflé, incapable de répondre, par individualisme, aux défis collectifs, tout en étant incapable également, par conservatisme, de répondre aux inspirations individuelles à une vraie liberté. Une liberté d’avoir un environnement sain, d’avoir des soins de qualité, de vivre sans être esclave de la dette et de pouvoir disposer de son propre corps.

L’IVG est une des plus anciennes luttes du mouvement féministe. L’avortement et la contraception devient une problématique majeure dans les années 1920, alors que la libéralisation relative de l’IVG au Royaume-Uni (Infant Life Preservation Act de 1929) provoque une forte réaction anti «  destruction de l’enfant  », dans la plupart des pays occidentaux à cette époque, la pratique de l’IVG reste un interdit. La seconde vague du mouvement féministe porte ce combat jusqu’à obtenir un certain nombre de victoires dans les années 70, notamment la loi Veil de 1975 en France.

En France et en Europe

L’intégration de l’accès à l’IVG dans la Constitution française suscite un débat récurent. Il avait déjà été évoqué en 2018. La majorité présidentielle avait alors rejeté cette idée issue notamment de LFI. Aujourd’hui cette proposition revient sur le tapis, mais cette fois les députés de la relative majorité se sont inventés une antériorité, dans le but de capitaliser sur cette initiative. Cynisme, encore. Certains, comme François Bayrou, s’y opposent. Nous pensons que c’est le fait de devoir s’exprimer formellement sur cette question, chose compliquée pour certains, étant donné leur base électorale parfois traditionaliste, qui les effraie. Raison de plus pour soutenir cette idée de défense constitutionnelle.

Si ce droit est bien plus accepté qu’aux USA, il est cependant toujours précaire et régulièrement entravé – directement ou indirectement, par des groupes militants réactionnaires. Un exemple parmi d’autres est l’hégémonie des sites anti-IVG lorsqu’on recherche des informations sur cette question. Dans d’autres pays d’Europe, comme en Pologne, ce droit est clairement menacé par la lame de fond réactionnaire qui n’en finit plus de déferler depuis 30 ans. Cependant, en Argentine, l’IVG a été autorisé par le sénat le 30 décembre 2020, une victoire qui montre que des issues positives sont possibles.

Signer la pétition pour l’intégration du droit à l’IVG dans la Constitution.

1La loi de l’État du Texas, qui criminalise alors l’avortement, est-elle compatible avec la Constitution des États-Unis

qui protège, contre toute loi de l’un des États, la liberté individuelle et le droit à la vie privée  ? (Wikipédia)

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