Confinement et libertés : l’impossible équation ? 1/2

Cette tribune nous paraît essentielle. D’une part pour parler du confinement (encore ! ) mais également pour traiter certaines questions qui sont importantes et vitales. Notamment celle du ras-le-bol face à la politique de lutte contre le COVID et les mesures imbéciles du gouvernement. Nous voulions aussi répondre au développement d’un discours que nous appellerions “conspirationniste de gauche”. Un discours qui, en vendant une vision de la politique gouvernementale comme un combat contre “la vie sociale”, finit par rejoindre des positions ultra-libérales et individualistes.

50 000 contaminations journalières. Une situation dans laquelle chaque heure est comptée. Et, à nouveau, dans un cérémonial monarchique, nous avons du attendre que Macron nous accorde sa parole, qu’il nous donne ses directives.

Elles sont simples  : extension des mesures prises dans les départements les plus touchées à la France. Recours obligatoire au travail distanciel. Fermeture des écoles pour trois semaines, et quatre pour les collèges et lycées.

Ce confinement à tout d’un confinement excepté un aspect  : une efficacité certaine. Le dernier en date n’était pas parvenu à faire baisser les contaminations en dessous de 5000 cas par jours, ce qui était le seuil obligatoire pour permettre une réouverture. Ayant renoncé à suivre sa stratégie, au demeurant fort mauvaise, il s’est empêtré dans une série d’actions décousues, illisibles, usant tout. Les corps, les esprits, la patience… érodant même son efficacité.

Aujourd’hui, le gouvernement n’a fait aucune mea culpa sur ses actions. La Cinquième République, avec ses princes-présidents puissants, est prisonnière de sa forme de pouvoir. Pour être réélu, le gouvernement doit être populaire. Pour être populaire, il lui faut appliquer une grande mesure de démagogie – ou du moins maquiller ses actions avec celle-ci. Pour conserver son poste, ses fauteuils, ses salons et ses sinécures, les membres de l’exécutif doivent faire de la demi-mesure, du moindre-mal, et ménager tout le monde, donc personne.

Pour ne pas faire face à la réalité, il l’a niée. Négation de la saturation – combattue à coup de mesures choc, de phrases, mais pas de moyens. Négation des contaminations – surtout scolaires. Négation de l’épuisement. Rejet de l’opinion des «  66 millions de procureurs  » qui critiquent son action.

Il les a tout simplement intégrées dans une narration culpabilisante, rejetant la faute sur la population, incapable d’appliquer la discipline de fer qu’il «  conseillait  ». Les mensonges, l’imbécilité, le mépris créent une crise de confiance. Le sentiment général est que la lutte contre la pandémie est arrivée à un point où le gouvernement abandonne la partie, se limitant à des prises de décision minimes, acceptant la montée en pression constante. Le vaccin, l’arme ultime, tarde. La vaccination traîne. Les chiffres sont impressionnants, mais sont encore bien trop faible, comparé à une Angleterre où ils arrivent aux alentours des 52  %.

Le pseudo-confinement arrive.

A nouveau, les libertés sont restreintes. Les activités sont réduites. Ces mesures étaient attendues avec fatalisme, angoisse, colère parfois. Mais aussi avec l’espoir que, cette fois, la mortalité s’abaisse, que les contaminations diminuent… Car, dans la situation actuelle, les hauts taux de contaminations créent une forte entropie  : les virus se multiplient et le risque de voir de nouvelles mutations s’accroît. Surtout, le risque d’en voir une échapper à la vaccination n’est pas si faible.

Il est normal d’être exaspéré par la manière dont la pandémie est gérée. Par ces cafouillages constants, par ce sentiment d’avoir un gouvernement en-dessous de tout, qui multiplie les mesures brimantes, vexantes…et inefficaces. Un gouvernement qui, d’un côté infantilise sa population, mais qui, de l’autre, lui reproche de ne pas être suffisamment mature pour comprendre les enjeux.

Comment ne pas l’être non plus lorsqu’on songe au scandale des passe-droits, de ces restaurant clandestins réservés à des hauts gradés de la police, à des hauts fonctionnaires. Quand le gouvernement organiser des petites sauteries entre amis, tandis que nos proches nous manquent. Que dans d’autres pays, comme en Espagne, les membres du gouvernement ont tenté de passer avant les autres pour avoir accès à la vaccination, n’hésitant pas à faire usage de tout leur poids pour y parvenir. Que lorsque les membres du gouvernement, comme Roselyne Bachelot, sont hospitalisés, les soins qui leurs sont accordés ne sont pas les mêmes qu’au commun des mortels.

Mais aussi, que certains en tirent des profits honteux  !

Les milliardaires profitent de cette crise  : elle accélère la concentration du capital, elle provoque la mort de milliers de petit commerces. Ces milliardaires n’ont pas déclenché cette pandémie, mais ils savent en tirer un profit immense. Cette richesse, ils ne la créent pas. Ils la vampirisent. Elle est prise ailleurs  : chez nous, dans nos poches, de notre sueur, de notre travail.

Les politiciens aussi en profitent  : leurs projets politiques réactionnaires gagnent du terrain. Toute une cohorte de personnages répugnants essaient de tabler sur la stupéfaction de la pandémie, sur l’isolement, sur les peurs. Nos libertés sont sans cesse entravées au nom de la lutte contre des ennemis invisibles, fantasmés, ou montés en exergue. Lorsque la crise économique guette, l’étau politique se serre.

Les conspirationnistes font leur beurre sur les angoisses  : L’angoisse est un marché comme un autre. L’homéopathie l’a très bien compris, proposant des placebos hors de prix, mais remboursés par l’argent public. Il en est de même pour les conspirationnistes. N’est-il-pas ironique de voir que les producteurs de Hold Up, qui expliquent que la pandémie est une arnaque, vendent des masques protecteurs en merchandising  ? Les sectes proposent un produit : une explication magique de tous les problèmes du monde au travers de la conspiration. Elle donne l’impression à ceux qui adhèrent à ces explications de partager un secret d’initié, d’être de ceux qui «  sachent  ». Elle est aussi rassurante  : l’Humanité n’est pas malmenée par les forces de la nature, elle n’est pas ballottée par quelque chose qui la dépasse  : elle est simplement au prise avec elle-même. Qu’importe si la confiance dans la science, dans le réel, est sapée  : le but est tout, la démarche n’est rien.

A ce titre, il existe aussi un réel «  conspirationnisme de gauche  » qui s’ingénie à vouloir voir dans les mesures gouvernementales l’expression d’un plan de longue date, d’un plan «  orwellien  » de lutte contre les libertés et en particulier contre la liberté d’expression. Soit par cynisme (pour rendre les publications plus porteuses), soit par naïveté sincère, ils ont répandu une série de messages faux alimentant des raisonnements paranoïdes. Le gouvernement redoute, au contraire, que le durcissement des relations entre les individus n’amène à des révoltes. La démocratie n’est pas tant une concession arrachée qu’un moyen commode de maintenir une société docile, en lui proposant des échappatoires «  démocratiques  », truqués, trompeurs, mais efficaces. Peut-être ceux qui professent ces théories devraient relire La société du spectacle – qui pourtant est supposé être un de leurs livres de chevet – et laisser 1984 aux fantasmes totalitaires.

Le confinement de trop  ?

Si le fait que la vie sociale soit impactée est un effet pervers, mais pas le but des manœuvres gouvernementales, son effet est néanmoins réel et concret. Il amène aussi à une réflexion importante sur la notion de liberté et sur le sens profond de celle-ci.

Pour certains, pour certaines, ce confinement-ter est le confinement de trop. Nous ne pouvons que les comprendre. L’enfermement, la privation de loisirs, de divertissements, de rapports humains, puisse peser. Le grand enfermement pèse sur le système nerveux de tout un chacun. La solitude pousse certains ou certaines au désespoir. D’autres subissent la promiscuité, l’absence d’espace, la pression, la violence. Ce sont des chose qu’il est impossible de nier, et qui nous pèsent à toutes et tous.

Cette période nous fait ressentir le manque de tant de choses simples. Parler, se voir, sentir le contact des personnes qu’on aime. Ne pas avoir peur de contaminer, de mettre en danger ceux qui nous sont chers. Penser à autre chose qu’aux quatre murs qui nous enserrent. Être dehors. Voyager. Découvrir de nouvelles choses, ne nouveaux sons, de nouvelles saveurs. En somme, cette période nous ramène au fait qu’on ne peut vivre et s’épanouir par notre seul travail et par nos seuls relations de travail.

Le confinement nous fait aussi ressentir toute la vacuité, la futilité, l’inutilité d’une quantité incroyables d’actes du quotidien. Les temps de transport à rallonge pour un travail qui pourrait être dématérialisé, les réunions sans fin… Mais à l’inverse, le caractère essentiel, irremplaçable, du travail manuel. En réduisant notre marge de liberté, le gouvernement à fait surgir des montagnes englouties par l’océan de la futilité  : celles de ce qui essentiel à notre société et à nous vies.

Mais le combat contre la pandémie ne peut pas être laissé «  à d’autres  », chacun y joue son rôle. A l’image de la conduite en état d’ivresse, les choix que nous faisons, les actes que nous réalisons, ont un impact sur nous même, en premier lieu, mais également sur les autres. Et ces autres n’ont parfois rien demandé.

Certains, certaines, ont du mal à accepter ces concessions, cette discipline nouvelle, ces contraintes. Elles sont déjà tellement nombreuses.

Ce monde est construit sur la contrainte. Une partie d’entre elle fait partie de ce contrat social qui nous permet de vivre en société, mais une grande partie des autres est injuste  : contrainte de la pauvreté, du travail faiblement rémunéré, absurde, insatisfaisant…

Parfois, une nouvelle privation d’un petit espace de liberté peut paraître insupportable. L’esprit humain n’est pas une machine arithmétique, les contraintes ne s’additionnent pas. L’esprit humain est plus algébrique, car elles se multiplient, s’accumulent, et poussent à bout les individus.

C’est ce que beaucoup ont ressenti au moment de l’abaissement de la limitation de vitesse, avec l’apparition de radars plus nombreux, l’interdiction de fumer dans les lieux publics…et aujourd’hui avec le port du masque, les entraves physiques, la fermeture de l’horizon géographique. Nos libertés, aussi petites soient elles, paraissent diminuer progressivement. Et même quand les raisons invoquées sont légitimes, telles que la lutte contre la pandémie, elles n’empêchent pas le ressentiment, le dépit, l’exacerbation des tensions.

Mais que valent-elles sous le capitalisme  ? (la suite dimanche)

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