Briser les injonctions morales. (2/2)

Oser poser la question du pouvoir.

Une des raisons de cette défaite idéologique, culturelle, stratégique, découle d’avoir fait le choix, à un moment de son histoire, d’accepter des injonctions. Des injonctions formulées au nom de la tolérance, de la liberté, des droits de l’homme, de l’amour de son prochain, de la non-violence. Vouloir exercer le pouvoir, vouloir concrètement transformer la réalité, est devenu un impensé. Les mots d’ordres restent économiques, les programmes parlent de salaires, de droits du travail, de jours de congé, de propriété juridique de grandes entreprises. Mais les deux questions centrales  : comment avoir le pouvoir et qu’en faire se heurtent à des silences gênés. Il suffit de voir un exemple  : la candidature Akira.

La candidature Akira est une candidature portée par les mouvements autonomes parisiens. Dans son discours introductif, elle a parlé des problèmes de notre temps avec justesse. Mais lorsque s’est posée la question de la réponse, ce discours s’est éparpillé. Candidater, c’est légitimer un cadre, c’est lui reconnaître de facto une valeur. Surtout que le 4eme mur du théâtre électoral n’est pas brisé  : il n’y a pas de remise en cause de la nature même des élections, ni de proposition d’un fonctionnement autre. Au mieux une fête est proposée. Il ne s’agit pas de blâmer, mais bien de dire qu’il y a une vergogne, une honte à parler de ce qu’on veut faire, de ce qu’on peut faire.

La gauche décomplexée.

En fin 2012, la thématique de la «  droite décomplexée  » est apparue. Il s’agissait d’une droite plus radicale, s’attaquant à la «  bien pensance  ». Cette droite plus agressive, plus réactionnaire, a finalement été phagocytée par LREM et par la montée de l’extrême-droite.

Mais il y a quelque chose qui mérite d’être imité  : le fait de sortir de cette omerta sur notre intention et sur nos moyens. Aujourd’hui, il nous faut renouer avec le succès. Renouer avec le succès ne se fera pas en essayant d’être adoubés comme les «  gentils  » par le Figaro. Qu’en avons-nous à faire  ? Aujourd’hui, au vu de la dégradation spectaculaire de l’environnement, au su des crimes commis au nom de l’économie, au nom du profit, nous ne pouvons plus nous contenter d’une indignation. Nous ne pouvons plus nous contenter des lauriers de la morale. Nous sommes dos au mur.

Débarrassons-nous de cette fausse morale, qui est une entrave réelle. Décomplexons la gauche. Assumons non seulement notre volonté de changement, mais aussi le fait que ceux qui s’y opposent, que ceux qui l’entravent, laissent se perpétuer des crimes. Des crimes commis contre l’ensemble de l’humanité, en accaparant les richesses, en les concentrant, en privant de soins, de nourriture, de loisirs d’autres. Des crimes contre la nature dans son ensemble, en ravageant au nom du profit la planète.

Nous voulons incarner les intérêts profonds de l’ensemble de l’humanité, même, y-compris de nos ennemis de classe. Des intérêts transcendants le confort matériel, dépassant les petits jeux étriqués, capable de voir plus loin, de voir vers l’avenir. Et ceux qui s’y opposent ne peuvent être tolérés.

Sans vouloir le moins du monde s’en faire l’apologue, il faut parfois aussi tirer des éléments justes des discours de nos ennemis. Carl Schmitt, un des juristes les plus importants du IIIe Reich et de la RFA considérait une séparation dans la société entre Freund, l’ami, et Feind, l’ennemi. « J’avais compris jusqu’alors que la politique avait pour fondement une lutte opposant des adversaires. Je découvris la notion d’ennemi avec toute sa pesanteur politique, ce qui m’ouvrait des perspectives nouvelles sur les notions de guerre et de paix. » Zemmour, Le Pen, mais même Macron et les milliardaires immensément riches sont-ils des adversaires ou des Feind  ? Eux, en tout cas, ont déjà fait leur choix  : une partie de la population, une partie politique mais aussi une partie ethnique est classée comme Feind. C’est le sens profond des discours de ceux qui sont contaminés par la pensée raciste. Nous devons faire le notre. Non pour exterminer des ennemis, mais pour neutraliser leur capacité à entraver l’avancée de l’humanité. Pour mettre fin à leur existence en tant que groupe d’action cohérent, en tant qu’entité partageant des intérêts communs et la capacité de les défendre. En somme, en tant que classe sociale.

Oser.

Nous sommes aussi face une injonction de perfection. Si nous ne pouvons pas nous assurer que tout fonctionne sans risque de défaite, nous ne tentons rien. D’où des débats sans fins pour tenter d’éviter des prises de pouvoir bureaucratiques ou des déviations, en architecturant des organisations prétendument horizontales. Avec comme réalité le fait de nier qu’il n’existe absolument aucune garantie structurelles contre ces déviations. Pire encore, les nier sous prétexte d’une structure parfaite, revient à refuser de reconnaître ce risque et donc à mener une lutte active et politique contre celui-ci. Pourtant, dans la réalité concrète, les révolutions et les transformations ont été faites avec des outils imparfaits, chaotiques, parfois indisciplinés. Lénine avait fait sienne la maxime de Napoléon «  on s’engage, et on voit  »  : il faut tenter parfois le coup avec ce qu’on a plutôt qu’espérer et attendre.

Espérer quoi  ? Le travail sur les consciences est certes important. Mais il ne peut pas l’emporter seul face au poids de l’appareil normatif bourgeois. Il impose une vision bourgeoise du monde, des valeurs bourgeoises, des désirs et des horizons bourgeois. Il l’impose avec un appareil de propagande immense, contre lequel nous ne pouvons que peu de choses, et certainement pas rivaliser d’égal à égal. Les consciences sont d’ailleurs en retard sur les transformations du monde  : il ne faut donc pas espérer convaincre 50  % de la population avant d’avancer. Tout au plus nous faut il rassembler une faible minorité active et déterminée et obtenir la neutralisation des autres. C’est autoritaire, mais entre être autoritaire et perdre…

Cela veut dire aussi être capable de parler aux intérêts profonds (il faut insister dessus) de la société. C’est à dire, parfois, aller à-contre courant de la manière dont ces intérêts s’expriment superficiellement. Par exemple, accepter de dire «  la vaccination est un choix  » est une démagogie totale. C’est placer l’intérêt individuel au-dessus de tout. Mais, dans la colère contre la «  dictature sanitaire  », il y a autre chose, quelque chose de profondément juste  : nous n’acceptons plus d’être dirigé par des gens qui nous méprisent. Il faut donc accepter de dire en somme  : le virus est un Feind absolu qu’il faut anéantir. Il faut accepter de faire le nécessaire pour l’exterminer. Mais dans le même temps, il faut aussi lutter pour un horizon qui ne soit pas la liberté d’être malade ou non, mais une liberté réelle. Une liberté qui soit ce à qui, inconsciemment, pensent ceux qui rejettent le pass. Se libérer d’un système qui nous considère comme des statistiques et qui nous chosifie, et aller vers quelque chose qui nous délivre.

Ne pas faire ça, c’est ensuite devenir l’esclave des intérêts spécifiques et immédiats, et ne jamais accepter de dépasser ça, de le transcender pour obtenir un vrai changement.

Dans le climat actuel, dans la situation actuelle, un parti comme le PCF serait même plus gagnant de faire une croisade nihiliste pendant les élections et d’être extrêmement agressif plutôt que de se perdre dans une défaite annoncée, à essayer d’exister sans prétention.

Accepter notre part d’ombre.

Du fait de la forme de notre courant (au sens étroit du terme, cette fois, c’est-à-dire de ceux qui se revendiquent des expériences socialistes), nous incarnons la mauvaise conscience, salie par la réalité, d’un courant (au sens large, cette fois-ci) qui se veut au dessus des faiblesses, des difficultés, des violences, des brutalités, du sang et de la merde. C’est ce qui nous vaut régulièrement notre ostracisation, parce que nous incarnons le passé d’une certaine pratique de la victoire politique. Une victoire qui n’est pas celle de l’accouchement sans douleur d’un monde nouveau, libéré des entraves du passé, mais bien la transformation atroce d’un monde terrible en quelque chose d’autre.

Et alors que les exploiteurs ont tout mis en œuvre pour écraser tout changement, il faudrait s’excuser. S’excuser d’avoir eu un État, s’excuser d’avoir eu une police, s’excuser d’avoir eu des services secrets, s’excuser d’avoir eu une diplomatie, s’excuser d’avoir fait des erreurs. Pendant ce temps, le Moloch capitaliste engloutissait les vies, tandis que ses enfants dégénérés créaient les camps de la mort. Notre bilan, nous le faisons pour nous, pour l’avenir, pas pour eux.

Nos erreurs, les crimes qu’on nous impute, si nous devons les reconnaître, c’est auprès de ceux qui en ont souffert, pas pour une fausse bonne conscience, pas devant des gens qui vivent par le crime, qui s’enrichissent avec.

Notre action, pour reprendre le titre du livre de Nietzsche, se déroule par delà le bien et le mal. Nous avons une tâche, une tâche rendue d’autant plus essentielle que l’étau de la catastrophe écologique se resserre. Cette tâche c’est le fait d’incarner les intérêts les plus profonds de l’ensemble de la société. Les intérêts objectifs de l’ensemble, exploités et exploiteurs. Cette tâche, pour être réalisée, pour parvenir à un monde de paix et de gestion sage des ressources naturelles, ne peut être réalisé sans transformer ses acteurs. Faire des exploités des dirigeants, qui exercent le pouvoir, car seul leur exercice peut libérer les exploiteurs des fers qu’ils se sont eux-mêmes imposés  : la concurrence nationale, internationale, la prédation, la peur panique de la pauvreté… etc.

Notre place n’est pas celle des gentils de l’Histoire. Aujourd’hui, la bourgeoisie nous impose sans cesse des exigences de condamner des violences, de la casse, ou d’autres choses encore. Elle nous impose de nous dissocier, de nous désolidariser. Et nous cédons régulièrement. Ne le faisons plus.Nous savons que la bourgeoisie ne recule devant rien pour imposer son ordre, nous ne pouvons pas être moins déterminés qu’elle.

L’immense poète Palestinien Mahmoud Darwich écrivait :

Mahmoud Darwich

Moi je ne hais pas mes semblables

et je n’agresse personne

Mais… si jamais on m’affame

je mange la chair de mon spoliateur

Prends garde… prends garde

à ma faim

et à ma colère !

Nous n’avons pas de haine, mais nous sommes résolus. Et si on nous traite de totalitaire car nous voulons la souveraineté absolue du peuple, nous ferons de cette injure notre flambeau. Nous avons une véritable révolution culturelle à réaliser au sein de notre courant politique  : celle de faire renaître un mouvement audacieux, rassembleur, mais déterminé, capable de construire, étape après étape, les moyens de chasser du pouvoir des individus qu’on ne peut nommer autrement que des ennemis du peuple. 

Quand nous posons certaines questions  : celle du Parti politique, celle de l’accession au pouvoir, au sens de la capacité à pouvoir réaliser un programme, celle du centralisme démocratique (de la discipline interne et de la prise de décision), nous ne le faisons par par amour fétichiste de l’autorité, mais par nécessité de se doter des moyens de nos ambitions. Des ambitions qui ne sont pas celles d’une victoire «  un jour  », mais celle de parvenir à renverser la vapeur avant que certaines catastrophes, guerres, famines, pénuries, ravages, ne se produisent.

Le tribunal de la bourgeoisie nous a déjà jugé et condamné. Mais son opinion importe peu, car demain, après demain, il sera regardé de la même manière qu’une inquisition d’un autre temps, qu’une barbarie du passé. Rejetons ses opinions, développons notre vision du monde, organisons nous, et nous cesserons d’être les perpétuels perdants.

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