Briser les injonctions morales. (1/2)

Le 17 novembre 2021, le journal en ligne Frustration magazine publiait un article nommé S’indigner ou agir, il faut choisir écrit par Nicolas Framont. Nicolas Framont est sociologue du travail, expert et formateur pour les CSE (Comité Social et Économique, fusion des CHSCT et des Comités d’Entreprises).

Dans cet article, l’auteur part de la publication d’Indignez-vous, rédigé par Stephane Hessel, survivant de Buchenwald, Résistant, puis proche de Pierre Mendès-France et de Mitterrand. Cette courte brochure posait la nécessité de s’indigner devant les injustices du monde. Elle a d’ailleurs joué un rôle prépondérant dans le lancement de mouvements tels que les indignados en Espagne ou Occupy Wall Street aux États-Unis. Dans un sens, cette brochure peut être considérée comme ayant contribué à la naissance de mouvements comme Nuit Debout. Si ces mouvements ont parfois fait ricaner l’extrême-gauche à cause de leur posture moraliste et citoyenniste, on ne peut pas ne pas leur reconnaître un mérite  : celui d’avoir posé la question de la politique comme quelque chose d’extra-parlementaire. En dépit de leurs limites, ils ont contribué à nourrir une maturation qui a donné naissance aux Assemblées de Gilets jaunes.

Mais ce que souligne, à juste titre, l’auteur de l’article, est que la posture d’indignation, posture morale de réaction à une réalité affreuse, injuste, criminelle, est une défaite stratégique. Elle conduit la gauche (au sens large dans l’article), à répondre aux horreurs perpétrées par les capitalistes et leurs courroies de transmission, qu’elles soient présentables, comme Macron, ou infréquentables. Cette réponse, outrée, indignée, est une action qui ne fait qu’amplifier le message réactionnaire, à le diffuser, sans réellement le combattre autrement qu’en se prétendant meilleur moralement, mais sans agir.

Et nous ne pouvons être que d’accord avec cette conclusion. Cette unique perspective, celle de la commisération, est un cul-de-sac. Privée de perspective de transformation du monde, ou alors sous la forme de l’incantation, la gauche radicale, du moins ses courants dominants, s’est éloignée d’une question fondamentale  : celle du pouvoir, du chemin vers lui, et de sa pratique concrète. Elle est comme un boxeur, coincé dans les cordes, condamné à rendre les coups toujours plus faiblement, incapable de retrouver l’espace de la manœuvre, de l’initiative, de l’attaque, de la transformation du monde.

Aujourd’hui, l’espace du débat public, l’espace intellectuel, l’espace mental, est saturé par les questions réactionnaires. Saturé par des offensives idéologiques dont la force ne peut qu’évoquer des périodes bien sombres. Au milieu de cet océan, les voix qui appellent à une transformation du monde paraissent isolées. Ainsi, des mouvements pour l’égalité, contre la transphobie, contre la racisme, pour une écologie qui ne se limite pas au jardinage, peinent à se faire entendre. Les assauts réactionnaires qui visent à les marginaliser ou à les réduire à des caricatures sont décuplés par l’approche des élections.

Et nous nous indignons. Sincèrement, certes. Et qu’on ne nous comprenne pas de travers  : l’indignation est une bonne chose. Être moralement choqué, être atteint par ce qui se déroule autour de nous est quelque chose de positif, est quelque chose d’humain. L’indignation est le ferment de l’engagement. Mais lorsque l’indignation devient l’alpha et l’oméga de l’activité, elle n’est plus que phrase creuse.

Indignation et constatation.

Si s’indigner est légitime, l’indignation est supposée dénoncer les anomalies de notre monde, les singularités d’horreur. Pas décrire le fonctionnement nominal de notre monde. Il est terrible de le dire, mais la misère, la violence policière, la montée de la réaction, le traitement des réfugiés et des réfugiées, l’anéantissement des possibilités de vivre dans un environnement sain… ne sont pas des anomalies. Ce sont des conséquences, des «  externalités négatives  » du fonctionnement normal du capitalisme. En les exceptionnalisant, en les considérant comme des faits anormaux, on fait oublier qu’ils se reproduiront constamment tant que le capitalisme existe.

En restant dans cette dénonciation des travers ou des immondices proférés par des agitateurs comme Zemmour ou d’autres, nous contribuons à faire de leur vision du monde le centre de gravité des débats. On se positionne par rapport à eux, tout en se faisant la caisse de résonance de ce qu’ils osent dire. En répétant, on continue de diffuser. En répétant, on contribue aussi à normaliser. Un des exemples est Papacito  : son discours est vide, creux, mais la controverse – qui est ce qu’il recherche pour exister – le nourrit.

On se prive aussi de proposer  : nous avons une vision du monde nous aussi. Nous avons une volonté de transformer celui-ci. «  Macron et son monde  » est une posture creuse. Son monde, c’est le notre. Son monde, c’est le miroir de notre inconséquence, de nos renoncements, de nos capitulations. Son monde, c’est le monde de notre humiliation. Il ne nous est étranger que parce que nous refusons de la voir. Pour réussir à faire émerger cette vision du monde, il faut quitter l’indignation pour élever le niveau du débat vers la construction. Cependant, pour parvenir à réaliser cela, il faut contourner un obstacle important  : la soumission à l’injonction morale. Nous en avons déjà parlé plusieurs fois. Mais briser cette injonction morale doit être le delenda carthago1 du militantisme révolutionnaire.

On doit se poser la question  : comment, aujourd’hui, peut-on être choqué de l’attitude des exploiteurs de notre pays et de leurs relais politiques  ?

Il faut cesser avec cette fausse naïveté. C’est un fait qu’il faut acter, sans le banaliser. C’est un fait qu’il faut donc intégrer dans notre conception du monde, dans notre conception de la politique, dans notre conception du rapport au pouvoir.

L’injonction morale.

Le système de pensée dominant, dans lequel les exploiteurs sont hégémoniques, nous impose des injonctions morales. Ne pouvant réussir à s’attaquer au fond de l’affaire  : c’est-à-dire la volonté de construire un monde de justice, d’égalité, de liberté et de prospérité commune, ils utilisent alors deux moyens de frapper.

  • Soit le fait que le progrès entraîne, pour faire simple, la fin du monde. C’est le cas du rejet des avancées sociétales  : féminisme, lutte contre l’homophobie, lutte contre la transphobie. Ces changements sont, aux yeux d’une part d’entre eux, de véritables prémices de l’apocalypse. Quant on regarde les unes du Figaro, on a le sentiment que si les «  wokes  » arrivent à leur fin, ce sera le déclin de notre civilisation.
  • Soit une attaque sur le chemin de la transformation de la société. En somme, il ne faudrait que faire le bien, qu’être doux et douces, gentils et gentilles, tout tolérer et tout accepter. Le plus souvent, ce qui revient est l’image du totalitarisme, d’une dictature arbitraire, sanguinaire.

Et sur les deux points, il est incontestable qu’ils ont obtenu des victoires immenses. Dans le premier cas, à la fois par le retournement d’une partie de la gauche, qui s’est mariée aux idées conservatrices, soit par la polarisation à outrance d’une autre, qui en finit par s’isoler.

Dans le second cas, par l’abandon de la perspective suprême de l’activité politique  : exercer le pouvoir, briser les obstacles de la transformation du monde, et réaliser la naissance d’un monde nouveau. Même si nous savons que les exploiteurs ne reculeront devant rien, nous avons du mal à l’acter, à le faire rentrer dans nos calculs.

L’anesthésie du confort, de la sécurité illusoire se poursuit toujours. D’une part nous avons le sentiment que la lutte des classes n’est plus la même, que ses acteurs (en particulier ceux qui mènent la danse, la bourgeoisie) s’est assagie. Le massacre de Fourmies, la IIIe République et ses camps de concentration, la IVe envoyant l’armée tirer sur la foule, la Ve noyant les Algériens… tout ceci semble sortir d’un passé révolu. D’un passé qui dépend d’un autre régime d’historicité.

On a ce sentiment cotonneux, nébuleux, que les méthodes, les moyens mis en œuvre pour faire du profit ne peuvent plus être les même qu’avant.

Il faut dire que la séparation entre une métropole dans laquelle une certaine loi et un certain degré de liberté est possible, et les zones colonisées dans laquelle une autre violence s’exerce, contribue à distancier mentalement deux mondes. Ici, la liberté existe sous des formes qui n’ont rien a voir avec celle qui a court dans les pays occupés par l’armée française. Ces mondes sont poreux. Les centre-villes sont sous une autre loi coutumière que les banlieues, les banlieues que la ruralité. Et le monde colonial/néocolonial n’est pas loin. Il se rapproche, au fur et à mesure que les fusibles chargés de la paix sociale sautent.

Cette distance et cette impression que, malgré tout, les jours continuent et qu’en fin de compte tout ira bien nous trompe. C’est autour de ce mythe que l’antitotalitarisme, qui est, en fin de compte, une doctrine antirévolutionnaire, est née.

C’est là où réside une mentalité servile  : nous concevons notre activité, notre question du pouvoir, notre question de son exercice comme devant se conformer au cadre défini par nos exploiteurs. Toutes sortes de fonctions normales des organisations politiques nous sont interdites. Toutes sortes de fonctions normales de groupes voulant viser la transformation du monde nous sont interdites. Toutes sortes de fonctions qui permettent aux membres de ces organisations de se transformer eux-mêmes pour atteindre ces objectifs nous sont interdites. Tout cela au nom de l’anti-autoritarisme, du rejet du professionnalisme, de la nécessité impérieuse d’être des «  gentils  ».

Ce romantisme se retrouve souvent dans des actions désespérées. Ainsi, pour reprendre un exemple, à une rencontre avec Marc Rouillant et des militants italiens, organisée dans une librairie, nous leur avons demandé  : «  quelle était votre stratégie pour gagner  ». Silence embarrassé et réponse vaseuse  : «  ce n’était pas pour gagner mais pour l’honneur / pour inciter à faire pareil  ». La question du pouvoir est pourtant vitale. Sinon, c’est de l’héroïsme du XIXe siècle. Or, c’est là aussi, fait un choix de la défaite.

Cette culture anti-totalitaire, bien que par essence de droite, a su trouver des points d’appui importants dans une gauche pétrie de bons sentiments. Des personnalités comme Trotski, qui n’ont absolument rien de libertaire, ont été employées (certainement à leur corps défendant, par ailleurs), pour représenter des versions gentillettes, démocratiques, light de la transformation du monde. D’autres comme Orwell, qui, par hostilité au totalitarisme, ont fini par devenir des indicateurs de police, sont portées aux nues.

1« Carthage est à détruire ». Selon la tradition, Caton l’Ancien prononçait cette formule à chaque fois qu’il commençait ou terminait un discours devant le Sénat romain, quel qu’en fût le sujet. (Source  : Wikipédia)

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