75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Le grand bluff : l’équivalence nazisme – URSS

Le plus grand tour de force du vingtième siècle est certainement là. Avoir réussi à construire une équation étrange, bancale, dans laquelle URSS et IIIe Reich portent l’intégralité de la responsabilité des morts de la Seconde Guerre mondiale. Dans laquelle ils sont moralement équivalents. Elle utilise comme prisme d’explication une soit-disant «  affinité sélective  » entre Hitler et Staline, par delà des projets politiques et géopolitiques diamétralement opposés.

Cette narration est un abyme d’hypocrisie. D’une part car elle escamote toute la trajectoire qui amène à la guerre. Elle fait oublier le jeu complice entre les «  démocraties libérales  » et le IIIe Reich, les pactes constants, les projets d’encerclement ou d’intervention commune. Mais derrière cela, elle est aussi hypocrite car elle possède une morale à géométrie variable.

  • Elle divise le monde de manière manichéenne entre «  les démocraties libérales  » et les «  États autoritaires  ». Cela se traduit par des schémas simplistes, en particulier dans les manuels scolaires. L’incontournable carte d’Europe en 1938, avec ses régimes politiques, est déjà grossière. Elle devient ridicule lorsqu’on apprend que l’Algérie,la Tunisie et le Maroc sont aussi des démocraties libérales.
  • Elle créé une dissonance cognitive. La nature du régime métropolitain est mise en avant comme une vertu, tandis que sont remis de côté et écartés toutes les attitudes criminelles issues de la colonisation. Quand la guerre est évoquée, par exemple, il n’est jamais fait mention des camps de concentration français de la IIIe République, ni de la déportation des japonais, encore moins de la famine organisée du Bengale. Tous ces événements sont occultés pour donner une narration simple  : «  nous sommes le camp du bien, nous avons du faire un compromis avec le camp du moindre mal (l’URSS, mais uniquement dans le sens où elle n’avait pas fait la Shoah), contre le camp du mal absolu  ». Tout crime est un accident, un fait anecdotique, mais jamais une conséquence de l’organisation économique de la société et de ses conséquences politiques ou géopolitiques.
  • En revanche, quand on s’intéresse à l’URSS, la narration devient différente. Le gouvernement possède un pouvoir absolu et l’intégralité de ce qui se déroule sur son territoire est de sa responsabilité directe et volontaire. Chaque mort, y compris celles causées par l’invasion Allemande, est imputée à la responsabilité totale et exclusive de la direction politique.

Deux exemples à 10 ans d’intervalle  :

  • En 1932-1933, une famine terrible frappe l’URSS. Les travaux actuels1 tendent à lui trouver plusieurs explications  : météo, épidémie de maladie frappant les champs, baisse des moyens de labour, exode rural du fait de l’industrialisation. Il se surajoute à cela des troubles issus de la collectivisation, terminée peu avant. L’explication finale de cette famine «  absolue  », c’est à dire où la nourriture n’existe pas car elle n’a pas été produite, est qu’il s’agit d’une volonté du gouvernement. Peu importe si des aides ont été mises en place et si les exportations ont été réduites au minimum.
  • A l’inverse, la famine du Bengale, en 1943, est une famine relative. La récolte, dans cette colonie anglaise, est bonne. Mais elle est réquisitionnée par les anglais pour leur approvisionnement exclusif. Il en ressort que les prix des denrées alimentaires flambent. 3 millions de personne meurent de faim devant des magasins remplis. La réaction de Churchill, apprenant la situation, est la suivante  : «  Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale.  »  ;  «  Famine ou pas famine, les Indiens se reproduisent comme des lapins  »2
  • Ce double traitement permet de faire tenir l’équation invraisemblable  : Faire une équivalence entre nazisme et communisme. Pourtant, à regarder la structure économique, la structure politique, les buts et les moyens de la répression, URSS et IIIe Reich s’éloignent. Ce qui se rapproche, dans cette grille de lecture, ce n’est d’ailleurs pas démocraties libérales et socialisme, mais libéralisme et nazisme. L’un étant la continuité de l’autre en cas de crise de régime.

Cette équation pitoyable n’est pas tombée de nulle part. Elle a été construite. Hannah Arendt, qui s’est déshonorée en contribuant, d’une manière fort médiocre, a joué un rôle. Trotski l’avait déjà anticipé, parlant d’étoiles jumelles pour Staline et Hitler. Mais, dans l’opinion publique, notamment en France, les deux étaient nettement séparés.

La querelle des historiens  : sauver le nazisme.

A partir des années 1980, il y eut une offensive idéologique d’ampleur. Cette offensive a pris naissance en Allemagne. En 1986, un historien Allemand ouvre une boite de pandore  : Jürgen Habermas, par une tribune dans Die Zeit, dénonce les tendances des historiens Allemands à se montrer extrêmement conciliants avec la période nazie et à chercher à exonérer les Allemands de leur responsabilité dans la Shoah. Le débat se creuse entre intentionnalistes, pour qui la Shoah était le projet de départ du nazisme, et fonctionnalistes, qui le présentent comme une réaction de défense. Léon Poliakov, spécialiste du nazisme, présente cette dernière thèse ainsi  : « Le seul motif pour lequel Hitler et les nazis auraient commis un crime asiatique ne serait-il pas qu’ils se considéraient, eux-mêmes et tous les leurs, comme des victimes réelles ou potentielles d’un crime “asiatique”  ».

Jürgen Habermas répondait aussi à Ernst Nolte, un historien réactionnaire. Ce dernier présentait une équation dangereuse typique des fonctionnalistes : «  Le nazisme et ses crimes sont une réponse à l’effroi causé par les crimes bolcheviques.  »

«   Auschwitz […] était avant tout une réaction engendrée par les événements destructeurs de la révolution russe […] la soi-disant extermination des juifs sous le Troisième Reich fut une réaction ou une copie déformée et pas l’acte premier ou un original.  »  ; «  L’archipel du Goulag n’est-il pas plus originel qu’Auschwitz  ? L’assassinat pour raison de classe perpétré par les bolcheviks n’est-il pas le précédent logique et factuel de l’assassinat pour raison de race perpétré par les nazis  ?  »3

S’il est vrai que la naissance du nazisme est liée à la peur de la bourgeoisie pour sa domination, les conséquences de cette équation sont néanmoins répugnantes. Derrière cela, Notle rejetait ne cherchait pas uniquement à créer une stricte équivalence entre les deux. Il rejetait la responsabilité de la Shoah sur l’action soviétique et révolutionnaire. Implicitement, il posait également un dilemme  : si on accepte le communisme, il faut accepter le nazisme. En dernière instance, les idées de ces derniers n’avaient pas besoin de cette légalité pour se perpétuer. Elles ont simplement trouvé une autre forme.

La thèse fonctionnaliste a trouvé des alliés. Elle était appuyée par l’appareil idéologique de Reagan. Le 18 avril 1985, celui-ci avait déclenché «  la controverse de Bitburg  ». En présentant des SS morts comme des victimes du communisme, il ouvrait la voie à une mise en équivalence des deux, puis à une réhabilitation sournoise du nazisme. Les mouvements réactionnaires ont ainsi demandé la possibilité d’honorer les combattants de la Waffen-SS et de la Werhmacht comme des «  combattants de la liberté  ». Nolte faisait partie d’eux.

En France, enseigner le totalitarisme

De nombreux autres réactionnaires anticommunistes, sans oser aller jusqu’au bout de cette logique, se sont néanmoins emparés de l’équation. En France, ce sont des personnes comme François Furet ou Pierre Rigoulot, mais également le renégat Stéphane Courtois. Ils ont contribué, à la fin de la guerre froide et au début des années 1990, à s’engouffrer dans la brèche. Il en ressort alors des monuments de bêtisé, comme Le livre noir du communisme, ou Le passé d’une illusion. L’histotainement, ce mélange d’histoire et d’amusement, à produit des documentaires grand public, comme Staline, le tyran rouge, ou Apocalypse Staline. L’ouverture des archives a poussé tous les pornographes de la terreur à se jeter sur tout ce qu’ils pouvaient trouver, mettant en exergue les détails les plus sordides.

Cela serait resté l’apanage des tabloïds si l’Education Nationale n’avait pas été une des cibles de la réaction. La parenthèse de l’histoire critique, ouverte dans les années 1980, se ferme. Les années 1990 sont marquées par le retour à une histoire notionnelle et morale. Le programme d’histoire est notamment réécrit par Science Po. Serge Berstein, qui préside la commission chargée de la révision des programmes, pousse son agenda : désormais les régimes totalitaires sont enseignés ensemble, dans un comparatisme total. L’histoire fasciste, nazie et stalinienne sont prise comme des illustrations de la notion de totalitarisme. Toute dissonance est désormais tue. Berstein s’appuie sur tout ce qui nourrit sa thèse, notamment de très nombreux extraits de Trotski, pour faire triompher une idée centrale : le communisme a été trahi et il est équivalent au nazisme.

Dans le manuel de Hachette 2020, les colonies sont des démocraties libérales.

Paradoxalement, la recherche scientifique et universitaire est dans un divorce total. L’ouverture des archives fait s’effondrer la spéculation sur les morts et sur les massacres. L’analyse des structures du régime tend à infirmer l’idée d’une intention totalitaire. Les spécialistes du stalinisme, comme Getty, Fitzpatrick, Blum… ceux du nazisme comme Ian Kershaw, ceux du totalitarisme, tel Enzo Traverso ont dénoncé cette équation. Mais pourtant, depuis 35 ans, elle est toujours utilisée. Diaboliser l’URSS, diaboliser le communisme, en faire un nazisme rouge.

Pourtant il existe une part de vrai dans l’idée qu’il faut comparer la Shoah et les crimes les uns aux autres. La Seconde Guerre mondiale en Europe, avec son unité de temps, de lieu, et d’action, est le décor d’une tragédie grecque. Elle donne un canevas qui facilite le comparatisme.

1Il est conseillé de lire la production de Mark Tauger sur cette question, notamment Famine et transformation agricole en URSS.

2Madhusree Mukerjee. Le Crime du Bengale. La part d’ombre de Winston Churchill

3Ernst Nolte Un passé qui ne veut pas passer.

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La carte de Belin est la plus ridicule, combinant la famine intentionnelle avec l’absence de caractérisation des régimes autres que Européens. Il ne faudrait pas définir trop chercher à la comparaison !

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