75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. III : alliances & compromis

Les compromis.

Pour l’unité des Alliés, des compromis sont trouvés. Winston Churchill, colonialiste, anticommuniste viscéral, parvient à faire alliance avec son opposé complet. Pour Churchill comme pour Roosevelt, malgré les offensives immenses des Japonais, il est fondamental de sauver l’URSS. Par amour  ? Non. Par réalisme géopolitique.

Le Hitler first partait d’un constat géopolitique simple  : même si le Japon prenait toutes les îles entre Iwo Jima et la Californie, elles seraient toujours possible à reprendre une fois que les chantiers américains tourneraient à plein régime. En revanche, une victoire hitlérienne sur l’URSS ne pourrait signifier qu’une chose  : un ennemi invulnérable, appuyé sur l’immensité des ressources de l’Europe et de la Sibérie. Un ennemi contre lequel il ne serait pas possible de fomenter un débarquement. Un ennemi qui réaliserait le cauchemar des puissances maritimes  : un bloc continental invincible.

De l’autre côté, en URSS, a lieu une temporisation dans la lutte des classes aiguë d’avant-guerre. Des transformations importantes se produisent.

Pour faire bloc, le PC(b)US prend le visage du parti du peuple tout entier, allant jusqu’à laisser à nouveau une place pour l’armée, pour les officiers, pour le patriotisme, y compris celui de l’ancien régime. Une paix est trouvée avec l’Église. Dans le même temps, l’économie de guerre met à bas la planification et le développement choisi dans la période précédente. Le «  tout pour le front  » désorganise profondément la manière dont fonctionne l’URSS. Une autorité plus grande est donnée aux ingénieurs en chef, aux directeurs d’usine, de camp de travail, aux officiers. Ceux qui étaient la cible des suspicions durant la Iejovchina, la «  grande terreur  », prennent une place plus grande. Devant l’exigence des alliés, la direction soviétique dissout le Komintern, pour le remplacer par la conférence des Partis Communistes.

Si ces changements paraissent des compromissions immenses, qui seront d’ailleurs très chèrement payées, était-il possible de faire un autre choix  ? Difficile à dire. Mais les 27 millions de morts de l’URSS montrent que l’enjeu était plus profond, plus anxiogène, qu’un simple débat de salon. Le contrôle politique extrêmement étroit du début de la guerre s’est montré contre-productif. En dépit des efforts de l’URSS, «  le rouge  » ne primait pas «  l’expert  ». Le besoin de compétences était tel qu’il obligeait à reculer dans la lutte des classes.

Cela amène d’ailleurs à une conséquence de long terme. La guerre a soudé la population autour du Parti Communiste d’Union Soviétique. C’est un fait indéniable. Mais il a également transformé le Parti. Les communistes ont subit des pertes terribles, particulièrement les plus activistes d’entre eux. Recrutant largement, sa base s’est orienté davantage vers l’armée, tandis que le niveau idéologique (qui était déjà un problème souligné dans les années 1930) a baissé.

L’économie soviétique est repartie dix ans en arrière. Ce qui avait réalisé en termes de dé-monétarisation de l’économie, grâce à la collectivisation et à la planification, a du être repris. Les industries lourdes nouvelles ont été partiellement épargnées par la politique de développement économique décentralisée, mais les campagnes étaient ravagées. Ce recul a exposé l’URSS a une famine meurtrière, chose qui n’était pas arrivé depuis 15 ans (celle de 1936 a été circonscrite grâce à la prévoyance du gouvernement). Elle a également obligé à une réforme monétaire qui a abaissé le niveau de vie. Cette nouvelle épreuve, entre un besoin de reculer dans la structure du pays, et un affaiblissement du Parti, explique la vie politique tendue de l’après guerre.

A cela s’adjoint la pression continuelle de la part de l’Occident. Elle continue de maintenir une atmosphère d’État de siège jusqu’à l’explosion de la première bombe atomique, en 1949. Elle va également obliger à l’intégration économique des Démocraties populaires. Or, ces économies non socialistes vont engendrer des soucis sans fin, notamment avec l’apparition sur les frontières, de formations économiques à caractère capitaliste. Ce sont celles-ci qui étendent peu à peu leurs racines, avec la contrebande, et qui contribuent à miner progressivement l’URSS.

Avec des nouveaux défis à relever, avec un Parti qui n’est plus le même, la ligne de lutte des classe aiguë, défendue par Staline, Molotov, Jdanov… devient de plus en plus minoritaire. Le pays veut souffler. C’est logique, cohérent, que les tendances les plus droitières soient alors les plus fortes. Au final, la guerre n’a pas tué l’URSS, mais elle à détruit la possibilité de continuer la construction du socialisme. Dix ans plus tard, en 1957, l’exclusion du « groupe anti-parti », formé par l’aile gauche de celui-ci, fait basculer la direction de l’État soviétique dans le révisionnisme. : Nikita Khrouchtchev impose une coexistence pacifique qui met fin au soutiens aux luttes de libération et aux luttes anticoloniales. Il met progressivement au pas, économiquement parlant, le bloc de l’Est. En 1962, le XXIIe congrès du PCUS confirme ces nouvelles orientations. En 1964, la réforme Libermann remonétarise profondément l’économie, mettant fin à l’avancée vers le socialisme.

Une géopolitique complexe.

L’Armée Rouge joue un rôle de premier plan dans la victoire. C’est un fait indéniable. La guerre d’usure a épuisé l’outil militaire nazi. Les sièges (Léningrad, Sébastopol) ont ralentit l’avance. Finalement les batailles d’anéantissement successives, Stalingrad, Koursk, Bagration… ont brisé la colonne vertébrale de l’armée Allemande. Les partisans, hommes et femmes, ont fait régner un climat d’insécurité et d’absence de ligne de front claire. Dans certains zones, tels les marais du Pripet, des Républiques Soviétiques du bois ont pu même se mettre en place.

Il existe une tendance à minimiser constamment le rôle de l’URSS dans la guerre. A oublier et faire oublier que 75  % des pertes Allemandes ont eu lieu sur le front de l’Est. A faire oublier également que les victoires occidentales sont des conséquences de l’aspiration des forces par la fournaise soviétique. La résistance héroïque de Malte, les victoires contre l’Afrikakorps, la supériorité aérienne au dessus de l’Atlantique, les victoires en Italie et le Débarquement ont été rendues possibles par cela.

Les soldats soviétiques, contrairement à une image tenace, n’ont pas été livrés en sacrifice à l’ennemi. Ils ont fait ce qui était rendu nécessaire par la situation militaire catastrophique du début des hostilités. La guerre à l’Est ne connaît pas d’équivalent à l’Ouest en terme d’intensité et de brutalité. Le haut-commandement soviétique a du apprendre la guerre en la faisant. En commettant des erreurs terribles, aussi. Mais le lien entre les soldats, majoritairement des paysans, et le gouvernement s’est toujours raffermi.

Il faut le dire, sans l’abnégation, l’esprit de sacrifice et l’héroïsme des hommes et des femmes qui ont donné leur vie pas de victoire possible. Mais faut-il occulter le soutien occidental  ? C’est ce qu’on retrouve dans les publications marquées «  rouges  ».

Faut-il tordre le bâton dans l’autre sens  ? Cela serait être injuste. Sans la loi prêt-bail, l’URSS aurait peut-être tenu, mais a un prix plus élevé encore. Sans les raids occidentaux – malgré le fait, nous le détaillerons à la fin, qu’ils puissent constituer un crime de guerre en soi – la pression aurait été plus forte. A Kasserine, à Anzio, au-dessus de Schweinfürt, de Nuremberg, sur les plages du débarquement et dans le bocage Normand, les Alliés ont subit également des combats essentiels et meurtriers. Ils ont payé la «  livre de chair  ».

Dans les usines, la classe ouvrière s’est mobilisée avec force pour produire toujours plus contre le fascisme. Faut-il les remiser aux oubliettes  ? Sans la résistance dans les pays d’occident, l’Allemagne aurait pu concentrer davantage de moyens militaires à l’Ouest. Nier l’un ne met pas en exergue l’autre. Il ne lui rend pas hommage. Il contribue à faire vivre les mythes et les mensonges. Or, nous n’en voulons pas. La vérité suffit à justifier la révolution.

En noircissant le tableau, on fausse le jugement. On se prive de comprendre pourquoi la coalition, et pourquoi elle a tenu. Et on reste dans une approche morte, mécanique, et non dialectique. Hitler, d’ailleurs, avait tablé sur le fait que le front uni s’effondrerait avant sa propre défaite, et qu’il serait sauvé car étant le «  rempart de l’occident  ». Il avait partiellement raison.

Dès 1944 et l’assurance de la défaite, une géopolitique classique se remet doucement en branle. Chaque camp prépare son après-guerre.

  • La France veut reprendre le contrôle de ses colonies et participer à l’occupation de l’Allemagne. C’est la préoccupation première.
  • Les USA mènent une politique anticoloniale, application de leur politique de la porte-ouverte, et, dans ce cadre, trouvent une communauté d’intérêt avec l’URSS plus encore qu’avec les anglais.
  • Ceux-ci veulent à la fois éviter une Europe unifiée sous une tutelle ou une autre. Ils veulent faire échec à toute expansion de l’influence soviétique et communiste. Churchill tente donc de faire en sorte de couper la voie de Berlin aux soviétiques et d’empêcher leur descente dans les Balkans. Comme les USA n’appuient pas cette politique, de dépit Churchill, en 1944, propose un «  partage des aires d’influences  » à l’URSS. Partage accepté par Staline, réaliste sur les possibilités d’une URSS affaiblie.
  • L’URSS, quant à elle, désire une protection avec un glacis, la fin du cordon sanitaire, et des «  gouvernements amis  » autour d’elle. Il n’est, à ce moment là, pas question de mettre en place des régimes affiliés à elle, mais uniquement d’éviter des dictatures fascistes.

Cette géopolitique classique se passe de Hitler, mais pas de l’Allemagne. C’est la l’erreur d’un Führerqui s’y identifie étroitement. L’Allemagne survit, mais pas le régime. La bourgeoisie Allemande ne bouge pas d’un Iota. C’est l’essentiel pour elle. En revanche cette «  géopolitique classique  » débouche sur des conflits de plus en plus intenses entre les forces alliées  : en Grèce, les anglais exterminent la résistance. Devant l’Armée Rouge, ils font surgir un coup de anticommuniste à Varsovie. Ils essaient de le faire reconnaître par l’URSS et comptent sur le sacrifice de l’Armée Rouge pour se maintenir. L’absence de soutien de celle-ci éclabousse l’image de l’Union soviétique, laquelle, depuis 1939, refuse désormais de «  tirer les marrons du feu  » pour quiconque, mais ne peut pas non plus se heurter frontalement aux armées occidentales. C’est un paradoxe assez curieux d’ailleurs, de ceux qui reprochent à la fois l’interventionnisme soviétique dans un cas, et son absence dans l’autre.

Les négociations internationales sont connues, Yalta et Potsdam. L’une et l’autre consacrent l’URSS comme une puissance d’ampleur. Elle ne font que formaliser les rapports de force, et ne sont pas un découpage de l’Europe, comme la conférence de Berlin avait pu l’être pour l’Afrique. D’ailleurs, contrairement à une idée reçue, Staline (et Béria après sa mort) étaient hostiles à la formation d’une République Démocratique Allemande. L’hypothèse était (comme pour la Corée), une réunification avec une gouvernement d’union antifasciste. C’est d’ailleurs ce qui explique l’impulsion de la fusion entre SPD et KPD, en Allemagne, dans les régions occupées par les soviétiques  : l’idée que la priorité est une politique de front populaire. L’URSS se sait vulnérable et affaiblie. Staline, surtout, mise sur la sécurité avant tout, bien au-delà de l’expansionnisme qu’on lui attribue.

Le changement de ligne des USA avec l’arrivée de Truman au pouvoir, la peur des Alliés occidentaux, l’assurance que la bombe atomique donnait d’écraser le Japon… ces éléments rendent la conférence de Potsdam nettement plus conflictuelle que Yalta. Elle suscite l’inquiétude. Ces fissures se propagent très rapidement, d’autant que, dès la fin de la guerre, l’Occident colonial récupère ses positions et se barricade. En réaction, l’URSS, elle aussi, révise progressivement son attitude. Ces éléments déclencheurs de la Guerre Froide sont ceux qui expliquent le durcissement de l’attitude soviétique à partir de 1947. Non un plan préétabli ou une conspiration. Même la «  doctrine Jdanov  » ne fait que mettre au premier plan cette question du front et l’importance de ne conserver que les forces authentiquement démocratiques. Plus qu’un «  coup de génie  » manœuvrier, il s’agit plus d’une réédition de ce qui s’est passé en 1917  : peu à peu, les autres forces politiques se mettent d’elles-même hors-jeu. Ainsi, les conservateurs, puis les libéraux, puis les sociaux-démocrates sont peu à peu exclus.

Le développement de la guerre froide est rapide. Si le discours de Churchill sur le rideau de fer est connu, la réponse l’est moins. En soulignant le fait que, après avoir combattu le nazisme et le fascisme, la hâte des occidentaux est de reconstituer leurs empires coloniaux, celui-ci pointe du doigt une des contradictions les plus criantes du capitalisme. Elle souligne aussi la négation des objectifs tels que la paix et la liberté. De plus, la dénazification et l’élimination des collaborationnistes, malgré les procès, demeure superficielle. Elle cesse complètement entre 1949 et 1963, pendant la direction du chancelier Adenauer. Lequel protège les nazis de la justice. Pourquoi  ? D’une part, les Experten sont requis, soit pur faire tourner le pays, soit pour leur savoir faire technique.. mais aussi pour leur capacité à agir comme chasseurs de rouges.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *