75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe. II : Le nazisme.

Le nazisme  : la mobilisation par la peur et la conspiration.

Qu’est ce qui peut pousser un peuple comme les autres à se lancer dans un conflit de cette nature ? Pour beaucoup de contemporains, témoins de cette époque, il était difficile à croire que le régime nazi irait au bout de la logique évoquée dans Mein Kampf. Au moment où Hitler arrive au pouvoir, son anticommunisme et son antisémitisme ne le démarque pas spécialement d’autres acteurs politiques. Il est un fanatique parmi d’autres. Même arrivé au pouvoir, la plupart des Juifs pensent qu’il ne fait que passer, que sa politique est de la réclame, et que si les choses promettent d’être difficiles, elles ne seront qu’une épreuve parmi d’autres. L’antisémitisme est un fond de commerce courant dans tous les pays. Ni la France, ni la Russie Tsariste, ni la Pologne ou les USA ne se démarquent particulièrement de l’Allemagne.

De plus, il paraît douteux que le peuple Allemand, peuple de l’Aufklarung, de la réforme protestante, de Goethe, de Marx et de Kant, aille jusqu’à réaliser les projets du Führer. C’est ce qui explique une émigration plutôt tardive…Émigration qui aboutissait parfois dans les camps de concentration de la IIIe République, dans lesquels plusieurs centaines de juifs sont morts de faim avant même la guerre. Tout au plus, certains s’imaginaient que cela était possible chez les semi-sauvages de la steppe, mais pas dans la Bavière civilisée.

Pourtant ce qui est arrivé est arrivé. Les nazis sont parvenus à mobiliser le peuple Allemand, à le remodeler, à en faire des soldats fanatisés. Même ceux et celles qui pouvaient adhérer aux grands syndicats, soutenir le SPD ou le KPD ont fini par revêtir l’uniforme feldgrau, ou le noir de la SS. Ce «  tour de force  », les nazis l’ont réalisé en instrumentalisant les peurs et les espoirs.

Les fascistes possèdent une certaine maestria pour ce qui est de partir de peurs et d’inquiétudes réelles, du sentiment populaire, et de le détourner pour le mettre à profit de ceux qui causent la très grande majorité de leurs maux. Les nazis ont ainsi employé plusieurs angoisses présentes dans la société Allemande de l’entre-deux-guerres et les ont transformés en mouvement de masse réactionnaire pour servir les objectifs de la grande bourgeoisie Allemande.

Le traumatisme de 1918 et la Ruhr

La population Allemande a été traumatisée par la défaite de 1918 et par le traité de Versailles. L’Allemagne a été injustement reconnue comme étant la seule responsable de la boucherie de 1914-1918. Une guerre, pourtant, désirée largement par la plupart des impérialistes.1 Le guerre dévore les hommes et les ressources. Tous les pays s’endettent. Il faut donc un butin de guerre pour le compenser. C’est l’Allemagne qui est désignée comme devant payer l’addition.

Le traité de Versailles, imposé par la France, exige des réparations de guerre sans fin. Leur paiement ruine l’Allemagne et l’empêche de se relever. Chômage, hyperinflation, misère… Un terreau favorable pour le fascisme.

D’autant que la sortie de la guerre ne s’est pas faite par une défaite militaire classique. L’Allemagne et son armée étaient épuisées, à bout de souffle. Si la Révolution Russe et la paix de Brest-Litovsk soulageait la pression sur son front Est, l’entrée en guerre des Américains et l’amélioration du ravitaillement pour les Alliés ne laissait pas entrevoir d’espoir. D’immenses grèves naissent en janvier 1918. Elles décantes en une série de luttes sociales, qui ne laissent comme choix au Kaiser que celui de céder du terrain. Un régime parlementaire naît, tandis que l’armée se délite. Le 9 novembre, la République est proclamée et le 11, l’armistice est signée.

La guerre civile Allemande prend le relais jusque 1919. Les futurs nazis participent à la répression des pro-soviets. Ils vouent une haine incommensurable à tous ceux et celles qui ont défendu l’idée de paix. Ils les accusent d’avoir livré l’Allemagne à ses bourreaux avides de sang et d’or. Le fait qu’une partie de ces révolutionnaires aient été juifs ou étrangers a permis aussi de construire une mythologie  : celle de la conspiration judéo-bolchevique, apatride, travaillant en sous-main pour le grand capital internationalisé. Cette idée de la présence de traîtres à la patrie, d’agents de l’étranger, insaisissables, qu’il fallait extirper, a nourri la rhétorique nazie.

Le découpage des frontières qui a suivit le traité de Versailles a été un autre trauma. L’Allemagne se trouvait séparée par le couloir de Dantzig, couloir qui l’éloignait du cœur historique de la germanité  : Königsberg et la Prusse Orientale. La ville de Kant était désormais séparée du reste de l’Allemagne. Cette séparation joue un rôle de premier plan dans le discours ultra-nationaliste, en se servant d’elle comme illustration d’une volonté d’anéantissement philosophique et culturel de la germanité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, parmi les intellectuels du régime nazi, on retrouvait un nombre important de docteurs dans ce domaine.2

L’occupation de la Ruhr par l’armée française a été le dernier point phare. La France, la Belgique et l’Angleterre envahissent en janvier 1923 cette partie de l’Allemagne. Elle prend fin en 1925, mais la France maintient ses positions jusque 1930. L’occupation, pendant 7 ans, d’une grande partie du territoire Allemand a mis au contact les populations du pays et la troupe française. Celle-ci a parfois noué des relations avec la population Allemande, ou parfois s’est sont comportée de manière exécrable avec elle. Notamment, comme dans toutes les occupations militaires, nous retrouvons des viols et des violences. Les nazis les ont utilisées, en particulier lorsqu’elles impliquaient des soldats coloniaux, pour dessiner un plan d’extermination génétique, cette fois, de la population. La «  honte noire  », liée à la naissance de 24 000 métis, est devenu un sujet récurent.

Construire le nazi.

Tandis que les militantes et militantes du KPD mettaient en avant la lutte des classes, se devaient d’expliquer la complexité de la situation internationale et économique, les nazis ont joué la carte de l’approche brutale. En tout premier lieu, ils ne se sont jamais privés de recourir au mensonge politique. Hitler s’en vantait d’ailleurs dans Mein Kampf. A partir du moment où la vérité et la cohérence n’encombrent plus les discours, tout est permis. Ne cherchant pas à expliquer, mais à mobiliser, il leur était possible d’appuyer les pires penchants individualistes et populistes dans la société. En utilisant une «  ligne de masse  » perverse, ils ont permis aux pires aspects de la société de s’exprimer.

Ils ont placé la race et sa protection au dessus de tout, transcendant les divisions de classe. Ils ont limité l’exploitation à l’action de quelques profiteurs, ou à celui du capital étranger, avide d’or. Le climat de panique, le sentiment d’encerclement, les campagnes de terreur menées par les nazis, ont permis de générer un état d’esprit propice pour une guerre. Ils n’ont pu le faire qu’en réussissant, aussi, à s’appuyer sur une masse de chômeurs, de déclassés, de la petite bourgeoisie terrifiée par le fait de tout perdre. Ils se sont appuyés sur ceux qui étaient individualisés, atomisés, et qui étaient pris dans l’étau.

Les nazis les ont poussés à se haïr, à traquer l’ennemi racial, le souilleur, le communiste… Ils ont également nourri une certaine mentalité chez la population Allemande. Une Rassenseele, une âme de race. Cette âme de race est fondamentale dans la construction du futur SS. Elle est un mélange du mépris typique du colonialiste, qui estime que c’est sa supériorité (génétique, culturelle…) qui lui donne le droit à dominer le monde. Elle est facile à inculquer et ne demandait aucun effort. Au lieu d’être basée sur la culture, elle en était la négation. Comme cette âme était présente «  par essence  » chez les Allemands, chaque expression, chaque pulsion, chaque acte viscéral en était une émanation qu’il ne fallait pas combattre, mais exalter.

De ce point de vue là, les nazis ont bel et bien intégré l’idée nietzschéenne du surhomme  : celui qui agit au-delà du bien et du mal. Pour canaliser cet encouragement à la brutalité et la violence, les nazis ont construit un régime de caserne, en s’appuyant sur le militarisme prussien. Ils ont aussi inventé une langue brutale, militaire, faite d’abréviations et de sonorité martiales. La Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich. Elle s’enrichit d’emprunts étrangers nombreux, mais également d’un vocabulaire ayant pour but de modeler la vision du monde. La Weltanschauung, compréhension du monde par l’intuition, application de la grille de lecture raciale au monde, permettait ainsi aux Rassengenossen, aux camarades de race, de repérer ce qui était volksfremd, étranger au peuple. Il leur était alors possible, en s’appuyant sur le Führerprinzip, le principe de commandement, de monter des Strafexpedition, expéditions punitives, pour frapper ceux qui n’étaient pas völkisch, c’est à dire «  germaniques  ». Une mentalité de race de seigneur, vouée à dominer le monde et à écraser les autres. Mais pas si différente de celle des colonisateurs, ailleurs.3

Cette violence exaltée s’est adressées surtout à celles et ceux qui étaient les plus réceptifs. Ce qui n’avaient pas une conscience de classe développée par le travail en commun. Cette ligne politique séduit tant les plus miséreux, qui rêvaient d’un Socialisme-National, mais également de rassurer ceux et celles qui vont leur permettre de fonctionner et d’atteindre leur but  : les bourgeois.

Les nazis, et Hitler en leur sein, seraient restés une clique d’agitateurs si ils n’avaient pas obtenu leur soutien. La grande bourgeoisie n’a pas misé exclusivement sur le NSDAP, mais elle en a fait un de ces pions. Il formait un moyen de contrer efficacement l’action du KPD et des syndicats. De plus, il avait un avantage  : l’absence total de rejet de l’action terroriste et de l’action répressive. En employant les défauts constitutionnels de la République de Weimar, les nazis ont provoqué incidents sur incidents jusqu’à ce qu’une crise de régime naisse. Cette cirse de régime leur a permis de placer leur porte-lance au pouvoir.

Jamais d’ailleurs la grande bourgeoisie ne s’est retournée contre Hitler. Tout au plus a t’elle convenu de qu’il faudrait mieux négocier avec les anglo-américains plutôt que de laisser les soviétiques avancer plus loin. Seuls quelque uns eurent à souffrir du régime nazi, comme Hugo Junkers, qui fut dépossédé de ses usines. D’autres joueront un rôle de protecteur, comme le célébrissime Oskar Schindler. Mais dans l’ensemble, l’appât du gain, les immenses commandes publiques, la possibilité d’expérimenter sur des cobayes humains et l’esclavage ne les ont pas heurtés.

La guerre.

La suite est connue. Arrivé au pouvoir Hitler liquide les parties les plus «  populaires  » de son Parti, les SA. C’est la nuit des longs couteaux. Il profite de l’incendie du Reichstag pour mettre en place la Gleichschaltung, la «  synchronisation  » du pays, avec l’appui des autres partis de droite. Une fois maître du pays, il se positionne internationalement comme un pangermaniste qui agit au nom du droit des peuples, mais aussi comme le rempart contre l’Union Soviétique et le communisme. Non seulement il reçoit un soutien moral de la part des autres bourgeoisies, aux prises avec le mouvement ouvrier, mais également une aide de la part des gouvernements des pays capitalistes.

Grâce à la politique d’apaisement, il peut constituer progressivement le IIIe Reich en englobant progressivement de plus en plus de territoires. Cela avec la complicité active de l’Angleterre (qui d’ailleurs autorise le réarmement naval en 1935) et passive de la France (qui se méfie un peu plus, mais suit le mouvement). Cela va jusqu’à l’humiliation du traité de Munich, en 1938, démembrant la Tchécoslovaquie au profit de l’Allemagne, de la Pologne et de la Hongrie. L’Union Soviétique, qui a été la seule à mobiliser pour défendre les Tchécoslovaques, se retrouve prise au piège. Aurait-elle pu intervenir  ? Probablement oui, mais en se heurtant immédiatement à une coalition occidentale et japonaise.

Les premières proposition faites pour un front anti-fasciste mondial n’ont lieu qu’à partir de mars 1939. Elles sont faites avec des atermoiements tels qu’ils enveniment la situation encore davantage. Staline indique qu’il ne fera pas le sale travail pour les autres. De son côté, le régime nazi propose une position simple  : pas de guerre. Contre les espoirs occidentaux, l’URSS parvient à se tenir en dehors de la guerre en trouvant un modus vivendi avec l’Allemagne. Cet accord, signé le 23 août 1939, continue de faire couler beaucoup d’encre. Pourtant il n’était pas différend, dans sa nature, des accords que possédaient les Polonais avec les Allemands, ou avec les démocraties libérales. La seule différence était sa conclusion  : elle prenait à leur propre piège ceux qui voulaient lâcher l’Allemagne à la gorge de l’URSS.

Les victoires de l’Axe lui ont permis de régner sur un espace immense, de piller intégralement la population, la livrant à la famine, aux mauvais traitements et à la terreur. Malgré ce pillage constant, l’Axe s’est retrouvée dépassé. Dépassée et sapé de l’intérieur par de puissant mouvements de résistance, y compris au sein des camps de concentration.

La guerre culmine dans l’horreur dès ses premières heures. Tandis qu’à l’Ouest, la Gestapo suveille les populations, à l’Est, c’est la politique du vide. D’abord par la Shoah par balles, puis par les camps. Dès janvier 1942 est mis en place le principe de la Solution Finale, lequel vise à exterminer intégralement la population Juive ainsi que les Tziganes. Après les victoires décisives de Midway, de Stalingrad et de El-Alamein, mais également après la victoire de la bataille de l’Atlantique, l’Axe est sur la défensive. Mais même sous les bombes, même sous les attaques de chasseurs-bombardiers, malgré la délitement des voies de communication et le manque de combustible, les convois de la mort roulent. Jusque dans la défaite, les nazis n’ont jamais renoncé à ce projet.

1Jean-Luc Mélenchon parlait encore, pour le centenaire de 1918, de boucherie déclenchée par le Kaiser.

2Sur ce sujet  : Croire et détruire de Christian Ingrao fait référence.

3Les mots-valise sont une spécialité de l’extrême-droite, qui fonctionne par instillation et par amalgame. Ils permettent de faire passer un message sans le justifier. Ainsi, l’utilisation de termes comme les banksters ou les merdias, est souvent employée par les conspirationnistes ou par les populiste. Elle évite la question de la classe sociale. D’une manière générale, on ne m’enlèvera jamais de l’idée que là où on maltraite la langue, on maltraitera aussi les Hommes. [E.V]

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