75e anniversaire de la fin de la guerre en Europe : Comparer l’incomparable ?

Comparer l’incomparable  ?

Vouloir entamer une approche comparative ne signifie pas diminuer l’horreur d’un crime ou d’un autre. La Shoah et l’extermination des Tziganes possède un caractère spécifique dans la guerre. Même les massacres massifs de citoyens et de citoyennes d’URSS, de Yougoslavie ou de Pologne n’ont pas cette portée. Si les massacres à l’Est avaient volonté de mettre en esclavage les peuples colonisés, en éliminant les élites et en imposant la terreur, les génocides avaient un but plus profond. Ils avaient vocation à exterminer complètement des peuples uniquement car leur existence était vue comme une menace. Les Allemands, leurs alliés, et leurs laquais ont mis en place une machine rationnelle, administrativement rodée, industrielle et rentable de la mort.

Ce n’est pas la première tentative d’extermination d’un peuple. Le Canada avait mis en place une «  solution finale indienne  » 1  ; les Turcs celui des Arméniens  ; les Allemands celui des Hereros et des Namas…). Mais aucun n’avait mis en œuvre un système aussi performant et «  universel  ». Il avait défini juridiquement la catégorie à abattre et traqué – avec l’aides des collaborationnistes, y compris des pays de «  sous-hommes  » – toutes les cibles. Cette traque et celle élimination, qui demandait des moyens logistiques énormes, ont détourné de précieuses ressources humaines et matérielles du front. Il y a matière à penser que, aux yeux de la direction de l’État Allemand, ce génocide était tout aussi important qu’une bataille d’anéantissement sur le front de l’Est.

Ce caractère demeure unique. Mais il n’est pas le seul crime de la Seconde Guerre mondiale, et pas le seul crime contre l’humanité.

Ceux de l’Axe sont bien connus. Le système concentrationnaire Allemand, au-delà de l’extermination, est bien connu et bien documenté. Il est régulièrement comparé à son homologue soviétique, le Goulag. Cela demande une brève explication.

Goulag vs. KZ

Le système concentrationnaire soviétique fait régulièrement la une. Il est un bon sujet, qui fait frémir d’horreur les lecteurs de magazines d’histoire sensationnalistes. Il est un sujet de fantasmes récurrents. Mais il est aussi également un des points d’orgue du comparatisme.

Si les romans de Soljenitsyne, les souvenirs de Guinzbourg, ou d’autres témoignages poignants dépeignent une réalité terrible, celle-ci mérite d’être détaillée. Lorsqu’un individu était pris dans les rouages de la Gestapo, son destin devenait immédiatement Kafkaïen.

Non seulement il était impossible de connaître les raisons de son arrestation, mais une simple irritation pouvait suffire. Eugen Kogon, dans l’État SS, parle ainsi d’un ancien du SPD venu chercher un certification de non-opposition au régime auprès de la Gestapo. Et qui, trop insistant, s’est fait emprisonner. Les détenus sont quasiment tous (excepté les droits communs) sous un régime de détention de sécurité. Ils n’ont pas été jugés. N’ont pas de durée de peine. En réalité, ils ne sortent jamais, ou « par la cheminée ».

Le système n’a aucun but réhabilitant. Il est avant tout une ressource de main d’œuvre pour l’empire économique SS, mais également pour les cartels industriels nazis. Le taux de mortalité, avant et pendant la guerre, est effarant : 20 % par an. Cela n’empêche pas certains de traverser ces épreuves. Des militants du KPD vont ainsi passer toute la durée du IIIe Reich en détention.

Le système carcéral soviétique, quant à lui, est construit d’une manière différente. Il n’est pas exempt de tragédies individuelles, de répression, de souffrance. Il est possible de consulter l’ouvrage de Anne Applebaum Goulag : une histoire, sur la vie dans ce système.

En dépit du parti pris néo-conservateur de l’auteure, ce qu’elle raconte n’est en rien comparable. Le Goulag est un système dans lequel il existe une porte d’entrée, mais également une sortie. La très grande majorité des peines prononcées, au cours d’un jugement – parfois sommaire, mais qui fournit une base légale – est relativement courte. J. Arch Getty, dans ses travaux sur la répression, mentionne que 96 % font moins de 5 ans. La très grande majorité des peines prononcées sont des interdictions de séjour dans une ville ou des exils administratifs dans une région. Les peines de « camp » en tant que tel, sont relativement rares et plutôt courtes.

Le but principal, tel que défini par Anton Makarenko, est de réhabiliter les individus. Ils sont nommés « camarades » par les gardiens, jusqu’en 1937. Cette date marque un tournant dans la perception des détenus, avec l’arrivée de la dénomination d’« ennemi du peuple » pour certaines catégories de détenus. Ils sont alors nommés citoyens.

Les relégués et ceux dans les colonies fermées peuvent avoir une vie de famille et touchent un salaire (la création de « monnaies de camp » jour d’ailleurs un rôle dans la régénération de rapports capitalistes)… Surtout les ex-détenus peuvent reprendre une vie normale après leur peine. La mortalité, si elle fait un spectaculaire bond pendant la première année de guerre, n’atteint jamais les pourcentages des camps Allemands, ou même des bagnes de l’occident.2 A la même période, dans les camps de concentration de la IIIe République, avant même la guerre, les juifs Allemands réfugiés meurent de faim. Hannah Ardent est ainsi internée dans le camp de Gurs.3

Les autres  :

L’Italie, est souvent une oubliée des crimes de guerre. Le régime fasciste passe parfois même pour un modéré. Si l’OVRA (Organisation de Vigilance et de Répression de l’Antifascisme) n’a pas la réputation de cruauté de la Gestapo, ni les même moyens, les troupes italiennes s’en donnent parfois à cœur joie dans les massacres. Lors de la conquête de l’Éthiopie, peu s’étaient émus de l’utilisation du gaz moutarde par les bombardiers. Bien peu, non plus, connaissent également les massacres en Slovénie, en Yougoslavie, en Albanie et en Grèce.

Ceux du Japon sont mieux documentés. Entre 1931 et 1945, les troupes du Mikado se sont illustrés par leur répression féroce de la résistance chinoise. Le sac de Nankin, en 1937, est le lieu d’un massacre immense, au sabre, de la population civile, uniquement dans un but punitif. Les Japonais, en Corée, en Chine et dans le Pacifique, pratiquèrent des enlèvements de femmes dans l’objectif d’alimenter les bordels de campagne. Dans les camps de prisonniers, les mauvais traitement et les expérimentations sur des cobayes Chinois, Soviétiques ou Américains ont été légion.

S’il y eut des procès, comme ceux de Tokyo, l’expertise japonaise dans la traque aux communistes et aux partisans a été rapidement mise à profit par les Occidentaux. Ce deal entre une protection judiciaire contre un emploi est un des points qui explique l’amnésie japonaise à ce sujet. Le négationnisme demeure encore aujourd’hui un point de discorde important.

Il reste aussi le cas des cobelligérants. La Hongrie a ainsi livré la quasi-intégralité de ses Juifs aux nazis, en faisant sa petite Shoah maison. Les fonctionnaires de l’Amiral Horty, qui dirigeait le pays et un nombre important d’acteurs de cette période ont retrouvé une place dans le gouvernement à la suite de 1956.

C’est là le compromis qui a été trouvé. Ils ont entretenu une tradition de la négation qui se poursuit encore avec Orban. Celui-ci, comme les Polonais, veut faire interdire toute évocation de la collaboration, donc tout regard sur les pratiques du pouvoir à l’époque.

Les crimes des Alliés.

Dire que l’Axe a commis des crimes revient à enfoncer une porte ouverte. Nul besoin de diaboliser les participants à la guerre, ils l’ont fait eux-mêmes. En revanche, il faut être juste  : chez les Alliés également, des questions se posent.

Une nouvelle fois, ceux des soviétiques sont tout aussi montés en exergue que ceux des nazis, surtout depuis la querelle des historiens. Elles existent. Elles sont injustifiables en tant que telles, mais elles sont également compréhensibles au regard du contexte dans lequel elles ont eu lieu. L’historiographie actuelle, basée sur la victimisation, tend à mettre sur un plan strictement équivalent les victimes de violence et les victimes des victimes de la violence. Cette écriture permet, par exemple, de rejeter dos à dos le colonisateur et le FLN, de policier qui défend l’État et le «  casseur  », mais aussi le Nazi et le soldat, ou la soldate, de l’Armée Rouge.

Il existe des crimes en soi, qui sont indéniable, comme le massacre de Katyn. Il est toujours nié par certains historiens, mais les preuves dans les archives tendent à attester de son existence. Katyn, comme la « Grande Terreur », sont, en très grande partie des phénomènes de névrose de l’encerclement. Ce massacre s’est déroulé dans le cadre d’une avancée à pas de géant en direction d’une guerre dont il était possible de savoir à l’avance qu’elle serait impitoyable et sans merci.

Inexcusable, il n’a pas a être excusé. Mais à être compris pour ce qu’il est : non une élimination de l’intelligentsia Polonaise (qui n’a pas été touchée), mais une destruction du potentiel combatif. Etant donné l’histoire récente, les soviétiques étaient persuadés que la Pologne nobiliaire prendrait parti pour l’Allemagne contre l’URSS, même occupée. Roosevelt, en acquiesçant l’idée de fusiller 100 000 officiers Allemands et en voulant faire de l’Allemagne un pays pastoral, dont les hommes auraient été castrés, allait bien plus loin.

Les déplacement de populations «  coupables  », les Tatars de Crimée, les Allemands de la Volga, les Tchétchènes dépendent également de cette grille de lecture. Les soviétiques sous-estimaient plus qu’il ne surestimaient, leur influence dans la société. A leurs yeux, les élites traditionnelles et réactionnaires, qui étaient sous une chape de plomb jusqu’alors, n’attendaient qu’une chose  : se réveiller et combattre. Les occidentaux n’ont d’ailleurs pas réagit autrement, voir bien plus durement quant on songe à la répression des mouvements nationalistes indien ou Irakien, mais aussi à la déportation systématique des citoyens Américains d’origine Japonaise. Encore que les USA avaient l’infranchie barrière des océans pour se tenir à l’écart de la guerre terrestre.

En revanche, contrairement à une idée reçue, laquelle surfe souvent sur ce comparatisme raciste entre l’Armée Rouge et les hordes de Gengis Khan, le gouvernement soviétique a fait condamner les violences contre les civils Allemands. A plusieurs reprises, les troupes du NKVD ont eut à se heurter aux soldats (et aux soldates également) qui se livraient à des viols. C’est paradoxalement ce qui permet d’avoir une idée de l’étendue du problème. Les procès verbaux et les rapports réalisés par la police politique, en répression de ces actes, ont été employés pour en faire un argument antisoviétique.

La soif de vengeance soviétique avait été nourrie par les argumentaires et la propagande. Elle ne manquait pas de matière. Chaque village, chaque ville reprise par les troupes soviétiques était dans un état de ravage complet. Il faut rappeler que 25  % de la population de la RSS du Belarus avait été tuée. Les Soviétiques découvrent d’ailleurs les camps de la mort et ouvrent des camps de prisonniers dans lesquels ils retrouvent les cadavres de leurs compatriotes. Les auteurs, les journalistes, les poètes… ont travaillé à produire des écrits stimulant la combativité.

Pourtant, ce qui frappe est le revirement extrêmement brusque de la ligne politique du gouvernement, et ce, dès l’entrée en Prusse-Orientale. En dépit de la haine et des crimes subits, le gouvernement soviétique stoppe la «  ligne Ehrenbourgh  », du nom d’un des écrivains les plus influents de la période. Celui-ci réclame la mise à mort de l’Allemagne et des Allemands.

Dès l’entrée en Prusse-Orientale, la nouvelle ligne est celle de considérer que le peuple Allemand a été abusé et trompé par les nazis, et qu’il faut se montrer compréhensif. Ce revirement part du principe que les Soviétiques font la guerre à l’impérialisme Allemand, non à un peuple.

Également, il se pose la question de l’après-guerre et des futures relations entre la Nouvelle Allemagne et l’URSS. Cette ligne rencontre une inertie phénoménale et de très nombreuses exactions ont lieu. Les pertes extraordinairement élevées entretiennent également un climat nihiliste : comment penser à l’après guerre lorsque demain est incertain. En dépit de cela, il n’est pas possible de dire que l’État soviétique ait encouragé les exactions. Sa politique est d’ailleurs à l’opposée de celle de Roosevelt.

L’Occident  :

Ceux de l’occident sont moins connus. Il y eut des crimes de guerre partout. Des Américains en France, des Français en Italie, des Anglais en Allemagne… Des soldats exécutés à la sauvette, des prisonniers maltraités et mutilés… etc. Une constante est notable  : l’emploi du racisme.

En Italie, les troupes françaises commettent des viols et des pillages. Les marocains sont les seuls condamnés. En France, les troupes US font de même, et seuls les noirs sont accusés. Lorsque les Néo-Zélandais exécutent des prisonniers de guerre Allemand, le général Clifton, capturé par Rommel, accuse les Maoris.

Loin du Front, les troupes d’occupation ont eu également un comportement déplorable, en particulier quand se sont entremêlés l’impunité des soldats et l’exacerbation par le racisme. En Iran, ils transforment le pays en casino et en maison de repos pour les soldats. En Corée, à Okinawa, au Japon, en Iran, les soldats Alliés se sont taillés une réputation terrible. Mais l’un des plus grands débats concerne la question des bombardements stratégiques. Sont-ils un génocide venu du ciel  ?

1Rosa Amélia Plumelle-Uribe La férocité blanche  : Des non blancs aux non-aryens, génocides occultés depuis 1492.

2Vous pouvez retrouver l’étude faite sur la mortalité ici  : https://www.persee.fr/docAsPDF/slave_0080-2557_1993_num_65_4_6134.pdf  ; les tableaux synthétiques sont absents de la version française, mais peuvent être trouvés sur l’anglaise.

3https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/gurs

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