2,4 milliards d’euros.

Dernièrement, un nom nouveau occupe les médias  : MacKinsey. Ce cabinet de conseil a été épinglé pour avoir englouti pas moins de 2,4 milliards d’euros. En échange, il a donné des conseils d’une utilité plus que douteuse à notre gouvernement. Ainsi, 4 millions d’euros ont été dépensés pour un rapport sur les APL, rapport qui a conduit à la réduction des APL de 5€ par mois. Ailleurs, 496 800 euros ont été donné en pure perte  : pour un dossier de réflexion sur l’avenir de l’enseignement préalable à un colloque qui n’a jamais eu lieu.

Ce scandale est devenu une épine dans le pied d’une campagne électorale pourtant bien commencée  : Macron, en se positionnant plus ou moins habilement sur la guerre en Ukraine, à pu apparaître sous une tout autre dimension que les autres candidats. De chef de guerre, Macron est redevenu un boutiquier clientéliste.

Mais que représente 2,4 milliards  ?

Qui sait ce que cela représente réellement  ?

L’ennui avec les chiffres, c’est que passé un certain degré, ils deviennent abstraits. Ainsi la distinction entre le million et le milliard, malgré le fait qu’il s’agisse d’un facteur mille, paraît difficilement appréhendable.

Pour donner un ordre d’idée intéressant, un million de secondes équivaut à 11 jours. 1 milliard de secondes est équivalent à 31,5 années. Imaginons que une seconde est équivalent à 1€.

Dans une vie de labeur, un travailleur ou une travailleuse au SMIC gagne 604 800€. Sa vie serait donc de plus ou moins six jours. Si la personne travaillait dans l’ingénierie, on peut aller jusque 1,7 million, soit 18,7 jours. À l’inverse, la fortune de Bernard Arnault lui accorderait une longévité de 5000 ans environ, soit 1825000 jours. Cela fait relativiser.

La fraude sociale est estimée entre 724 millions et 7 milliards d’euros. C’est donc entre 22 ans et 220 ans. C’est beaucoup. Mais la fraude fiscale est, quant à elle, entre 13,7 milliards (430 ans) et 100 milliards (3150 ans). C’est immense. Moins que la fortune d’un unique milliardaire.

Donc si 1€ est une seconde, ce scandale représente 75 années, mais aussi le salaire de 400 SMICards ou SMICardes sur l’ensemble de leur vie.

Cette abstraction fait qu’on a parfois du mal à se rendre compte de l’ampleur du scandale  : déjà pour la perte en tant que telle, mais aussi pour l’influence politique de plus en plus décisive que prennent ces groupes.

Qui est MacKinsey  ?

L’agence MacKinsey est une agence de conseil née en 1926. Wikipédia définit ces agences de la manière suivante  : «  Une société de conseil ou cabinet de consulting ou encore un cabinet de conseil est une entreprise qui emploie des consultants qui vendent des avis ou des recommandations sur ce qu’il convient de faire dans une organisation pour en améliorer un aspect.  » Il s’agit donc d’une société dont le rôle est d’apporter des conseils sur la gestion, l’amélioration du fonctionnement, ou d’autres aspects. En somme, comme l’avait résumé Frustration Magazine : «  Ils empruntent votre montre pour vous donner l’heure  ».

McKinsey est une société qui a fait sienne deux valeurs  : la première est celle d’une espèce de darwinisme interne féroce  : les cadres qui ne sont pas promus sont renvoyés. La seconde est une obsession pour la réduction des effectifs. Le but est toujours le même  : augmenter les rendements, diminuer les coûts.

Quelques exemples des services de la société MacKinsey  :

The Economist avait décrit l’entreprise ainsi : «  Les consultants de McKinsey sont convaincus qu’ils font partie des êtres humains les plus intelligents. Ils sont en réalité parmi les gens les plus arrogants et irresponsables.  » McKinsey est intimement lié à plusieurs grands scandales au cours de ce début de siècle.

  • Le scandale Enron  : la société de conseil a déterminé que la meilleure stratégie pour cette société était de mentir sur la situation de sa comptabilité. La société se vendait ainsi du gaz à elle même, ne comptait plus ses dépenses, sous-évaluait ses dépenses… Cachant 40 milliards d’euros de dettes. Lorsqu’elle s’effondre 45 000 petits actionnaires ont tout perdu, et 27 000 salariés se retrouvent avec 4 500$ d’indemnités, tout en ayant perdu 1,2 milliards d’épargne retraite.
  • Dans le même ordre d’idée, la société a encouragé des prises de risque énormes, notamment des prêts bancaires toxiques, qui ont contribué à déclencher la crise de subprimes de 2008.
  • En décembre 2020, la société est impliquée dans un des plus grands scandales sanitaires des USA. Il s’agit de celui des opioïdes. Alors que la France compte généralement sur le trio paracétamol, aspirine, ibuprofène, les USA comptent énormément sur les opiacés. Cette surconsommation a causé la mort de 52 000 américains en 2015. En 2017, ce sont 65 000 morts, contre 38 000 pour les armes à feu. Au total, 500 000 morts ont été causés par ces produits. MacKinsey, dans ce scandale, avait lancé des campagnes de communication et encouragé à vendre des produits addictifs. Pour éviter toutes poursuites, ils ont versé 573 millions de dollars.
  • De même ils ont encouragé la hausse des prix des médicaments aux USA et ont fait du conseil à des industriels du tabac. Ils ont ainsi travaillé sur des campagnes de marketing à destination des marchés émergents, principalement l’Asie. Surtout, l’entreprise est mouillée dans ce qu’on nomme «  le projet Cerberus  ». Ce projet vise à créer une version alternative de la structure de contrôle du tabac. En somme il s’agit de s’affranchir des limitations existantes.
  • L’entreprise ne renâcle pas à travailler avec le gouvernement russe et le gouvernement chinois. Elle a d’ailleurs organisé une somptueuse fête à côté d’un camp d’internement.
  • Enfin, pour ajouter au pot-pourri, elle est accusée de corruption en Afrique du Sud, de détournements de fonds en Belgique, et de racket aux USA.

En France, au-delà du conseil onéreux, l’entreprise est soupçonnée de ne pas avoir payé d’impôts sur les sociétés. L’an passé, le Monde avait révélé qu’elle ne payait que 175$ d’impôts par an au Delaware. Malgré les dénégations de celle-ci, la commission d’enquête sénatoriale a déterminé qu’elle n’a bien payé aucun impôts en France depuis dix ans. De plus son directeur associé est maintenant suspecté d’avoir fourni un faux témoignage.

Qui dirige  ?

L’omniprésence de cette firme est inquiétante sur la manière dont la direction de l’État considère les affaires publiques. Le pire étant que McKinsey n’est pas même le cabinet le plus consulté  : Comme le note le Monde «  McKinsey ne représente que 1 % des dépenses de conseil de l’Etat entre 2018 et 2020, loin derrière Capgemini (5 %) et Eurogroup (10 %).  » Car les décisions prises ne sont pas neutres. Lorsque McKinsley ou un autre groupe de gangster produit des recommandations, elles correspondent à une certaine conception politique des choses, à une certaine idéologie.

Aujourd’hui, les agences de notation ou les agences de conseil définissent la forme que prend l’organisation sociale. Les dirigeants politiques sont là pour adopter ces solutions et les appliquer en les rendant acceptables. Il faut d’ailleurs, à ce titre constater deux choses  :

  • Si les dépenses en cabinet de conseil ont doublé entre 2018 et 2021, elles n’ont jamais été aussi hautes que pendant la période de la Révision Générale des Politiques Publiques. Cette grande politique de transformation des services publiques initiée par Sarkozy s’est traduite par l’introduction de la notion de rentabilité dans des secteurs tels que la santé ou l’éducation.
  • Si Valérie Pécresse en profite sans la moindre vergogne pour tirer à boulets rouges sur Emmanuel Macron, elle omet de mentionner que l’un des partenaires associés de McKinsey n’est autre que le président de son micro-parti  : Maël de Calan. C’est ce même de Calan qu’Olivier Véran a introduit au ministère de la Santé le 23 décembre, lors du lancement de la campagne de la troisième dose. La collusion est totale.

Leur influence sur l’État montre que le gouvernement veut traiter les affaires publiques comme les affaires d’une entreprises  : en termes de rendements maximum qui peuvent être obtenus en pressurant à fond la société. Cette influence ramène l’État à sa juste place, celle définie par Marx  : une interface entre le pouvoir du capital et les personnes que celui-ci exploite.

Une colère discrète.

Fut un temps, une affaire telle aurait fait sauter quelques personnalités et aurait déclenché des colères immenses. Or, elle ne provoque pas les mêmes remous que d’autres, pourtant d’une importance moindre, comme l’affaire Fillon, il y a cinq ans. Ce scandale apparaît finalement assez abstrait, sans victimes précises. Pourtant il y a des victimes  : cet argent pourrait servir à des usages positifs  : santé, éducation, minimas sociaux, salaires… quitte à dépenser 2,4 milliards, ils auraient pu bien mieux ruisseler  !

Nous assistons à une accoutumance  : ces scandales deviennent impossibles à distinguer les uns des autres et ne provoquent plus de colère aiguë, seulement un dépit toujours plus grand. Les mensonges sur la violence policière, les injures jetées à la face des plus précaires et des plus pauvres, les trafics en tout genre s’accumulent. Mais les problèmes du quotidien sont tellement présents qu’il est parfois difficile de faire même attention à ce type de scandale. Le prix de l’essence, par exemple, est un coût bien plus concret et bien plus douloureux que la lointaine présence de parasites qui vivent aux crochets de l’État.

De scandales en scandales, de mensonges en mensonges, il se produit une perte de confiance envers l’État et envers sa direction. Et c’est quelque chose que nous ne pouvons que regarder positivement, même si cela débouche sur des défis que le camp du peuple ne peut pas encore relever. L’espace disponible pour fournir une autre analyse du monde et une autre conception de la société est majoritairement gagné par les branches les plus réactionnaires du capitalisme. C’est là une tâche qui ne peut pas être nourrie uniquement de mantras et d’incantations, mais bien une tâche extrêmement concrète  : fournir un débouché politique et organisationnel crédible à ce dépit et -plus que de la colère- à la haine qui existe entre les exploités et leurs exploiteurs.

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