Le Brésil à la croisée des chemins – Partie 2

Partie 2

Pourquoi Bolsonaro a t’il gagné ?

Le point central demeure néanmoins la désespérance des masses populaires face à l’échec du réformisme, de la sociale-démocratie. La sociologie du vote sera mieux connue au fur et à mesure des travaux qui seront fait sur cette question, mais il est possible de tirer quelques traits généraux :

Un clivage géographique important : le Nordeste, l’Etat le plus pauvre, a été le bastion du vote Haddad tandis que les régions les mieux intégrées dans l’économie internationale ou frontalières du nord et de l’ouest -soumises à une paranoïa de l’expansion du conflit venezuelien- ont voté majoritairement pour le parti de Bolsonaro.

La composition ethnique du Nordeste, aussi, où les descendants d’esclaves sont les plus nombreux, joue un rôle dans le rejet de la rhétorique raciste du candidat fasciste.

Sur « qui vote quoi », le résultat est clivé : Le Brazilian Institute of Public Opinion and Statistics (IBOPE) indiquait que le quart inférieur de la population, en termes de revenus, était le seul à avoir majoritairement voté pour Haddad (59/41) tandis que les plus aisés illustrent un écart écrasant (29/71).

Au niveau des études, ceux et celles qui ont un niveau primaire sont, là encore, les seuls à être plus pour Haddad que pour Bolsonaro (54/46). L’abstention et le vote nul ne sont pas inclus dans le tableau, cependant, ce qui peut fausser les résultats.

Ce n’est donc pas un total écrasement que connaît le PT, en termes de votes et de résultats. Mais la défaite n’est pas quantitative, elle est qualitative.

Les masses populaires, qui représentent une écrasante majorité, se sont globalement détournées de ce parti et se sont laissées convaincre par la rhétorique fasciste.

Deux raisons à cela :

D’une part le discours individualiste et moraliste du candidat réactionnaire, qui a trouvé un écho chez les déçus du PT. Bien des prolétaires, même si le discours était calibré pour la petite bourgeoisie ou le lumpenprolétariat, ont bu les paroles et les promesses de prospérité économique, de réussite sociale, de possibilité de grimper l’échelle sociale. Parmi les témoignages recueillis chez ceux qui ont soutenu le fasciste, revient sans cesse cet espoir de « rêve américain » promis par l’élection de Bolsonaro.

Reviennent aussi les questions liées à la probité des candidats. Bolsonaro s’est targué d’être le seul à ne pas avoir été éclaboussé par les scandales de corruption, au contraire des ex-présidents Lula et Roussef.

L’autre aspect est du fait du bilan de la sociale-démocratie elle-même et du fait qu’elle soit une impasse stratégique. Rendons cependant à César ce que revient à César et accordons-le : le bilan en termes de lutte contre la pauvreté des mandats de Lula et de Rousseff sont positifs. Les différents programmes ont permis de sortir de la misère la plus noire une masse importante de population. Ils ont offert l’accès à la santé, à l’éducation, à une alimentation régulière à un grand nombre de personnes.

Mais il s’agissait alors d’une période d’expansion économique importante, après le marasme de la fin des années 1990. La bourgeoisie était alors contrainte d’accepter ces concessions -vues comme temporaires- pour son propre salut. A parti de 2011, cependant, la situation s’était terriblement dégradée. La récession économique avait cruellement frappé le pays, avec un taux de chômage de près de 13%, soit plus de dix millions de chômeurs. La contraction de l’économie et l’incapacité de la sociale-démocratie à enrayer la crise ont joué en plein. La bourgeoisie est passée également d’une position où elle pouvait concéder des miettes à une où, se sentant menacée, elle s’est mise à se raidir, à se crisper, à riposter.

Or, comment le PT a t’il réagit ? Par le « moindre mal » .

Chaque fois que la sociale-démocratie a pu être confrontée à la réalité de l’exercice du pouvoir, elle a échoué et trahi ceux qu’elle prétendait défendre. L’histoire contemporaine l’illustre avec une acuité constante.

Dans les œuvres choisies de Dimitrov, on retrouve ainsi ce paragraphe prophétique : Le principal obstacle dans la voie de la réalisation du front unique de lutte des ouvriers communistes et social-démocrates, a été et reste la politique de collaboration avec la bourgeoisie, suivie par les partis social-démocrates, qui actuellement ont amené et exposé le prolétariat international aux coups de l’ennemi de classe. Cette politique de collaboration avec la bourgeoisie, connue sous le nom de politique dite du « moindre mal », a, en fait, amené en Allemagne le triomphe de la réaction fasciste.

Cette politique du « moindre mal », du fait de la sous-estimation des contradictions entre exploiteurs et exploités, est la signature de la sociale-démocratie. Elle est ce qui fait qu’elle échoue toujours à porter des coups. Au mieux les sociaux-démocrates se voient comme des « bouclier », qui essaient de trouver un terrain d’entente avec la bourgeoisie sur le dos des masses « pour leur bien ». Elle essaie sans cesse de marier l’inconciliable, les intérêts des exploiteurs et ceux des exploités, tout en conservant un « consensus démocratique ». Or, cela se traduit par la trahison pure et simple des interêts des masses populaires, par le fait de se plier, lentement mais sûrement, aux injonctions de la bourgeoisie, sous prétexte que si cela n’est pas fait, la situation « sera pire ».

Déjà affaibli, le PT a été en face d’un choix stratégique.

La sociale-démocratie du Venezuela, dès l’époque de Chavez, a tenté un jeu du grand écart : faire un bloc national contre les pressions des USA, et faire une espèce de « démocratie nouvelle » sans dictature du prolétariat. Cela a fonctionné un temps.

Au fur et à mesure de l’avancée de la lutte des classes, la situation s’est compliquée. Voulant maintenir le bloc par une conciliation de classe, la sociale démocratie vénézuelienne s’est trouvée entre deux feux : d’une part celle d’une portion de la bourgeoisie qui s’appuie, de plus, sur des puissances étrangères, de l’autre celle des masses déçues. Il en ressort ce conflit constant, dans lequel la seule issue est celle d’un glissement vers la réaction.

Dans le cas du Brésil, le PT ne pouvait jouer la carte du bloc. Sa bourgeoisie n’a d’autre vocation que celle de s’épanouir comme une bourgeoisie impérialiste. Cette voie nationale-populaire, une voie de compromis cependant, lui est fermée. Elle a agi alors par la trahison pure et simple des intérêts des masses, sous prétexte d’être « le bouclier ». La bourgeoisie exige, le PT est pris par l’obligation d’obéir, car, dans la concurrence internationale, dans la crise, il ne peut trahir son maître, qui est dos au mur.

Cela mérite qu’on se penche un instant sur ce qu’écrivait Staline juste après la victoire du nazisme : Il ne faut pas la considérer seulement comme un signe de faiblesse de la classe ouvrière et comme le résultat des trahisons perpétrées contre elle par la social-démocratie qui a frayé la route au fascisme. Il faut la considérer aussi comme un signe de faiblesse de la bourgeoisie, comme un signe montrant que la bourgeoisie n’est plus en mesure d’exercer le pouvoir par les vieilles méthodes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, ce qui l’oblige à recourir dans sa politique intérieure, aux méthodes terroristes de gouvernement; comme un signe attestant qu’elle n’a plus la force de trouver une issue à la situation actuelle sur la base d’une politique extérieure de paix, ce qui l’oblige à recourir à une politique de guerre.1

La crise économique et la peur de la bourgeoisie d’une perte de contrôle ont donné naissance à la volonté de mettre en place ce personnage. La sociale-démocratie, qui était une interface intéressante un moment, n’a plus suffi. Alors la bourgeoisie et particulièrement la grande bourgeoisie l’ont abandonné et jeté dans la fosse aux lions.

Il ne fait aucun doute que les grandes compagnies comme Pétrobras ont arrosé massivement l’intégralité des politiques du Brésil, à droite comme à gauche. C’est là une politique logique et cohérente pour que ce grand trust soit laissé en paix. D’une part, il s’agit d’un petit coût pour conserver d’immense bénéfices, de l’autre, cela permet de mouiller des responsables politiques dans des affaires louches, de leur accrocher des casseroles, et de leur faire payer l’addition quand bon leur semble.

Il est probable que l’émergence des affaires de corruption concernant Lula et Rousseff étaient le signe annonciateur d’un changement de stratégie de la part de la grande bourgeoisie brésilienne, pour amorcer un durcissement de sa ligne et gouverner sans interface. Passer de la lutte des classes à la guerre terroriste contre les masses populaires.

Et face à cela, la sociale-démocratie est restée paralysée.

1J. Staline : « Deux Mondes », Rapport sur l’activité du Comité central présenté au XVIIe congrès du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S., les Questions du léninisme, t. II, p. 139, Editions sociales, Paris, 1947.

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