La France et la trouée de Suwałki – partie 1

La France et la trouée de Suwałki.

Partie 1

Que vient faire la France dans les Etats Baltes ?

La France vient d’annoncer qu’elle dépêchait un contingent de 300 hommes et d’une poignée de blindés dans les Etats Baltes. Aux côtés de bataillons de la Bundeswehr dépêchés par la chancelière Angela Merkel, ce contingent contribue à renforcer la présence de l’OTAN dans la région. Le 5e régiment de Dragons, régiment de combattants sur chars, et le 7e régiment de chasseurs alpins ont ainsi été déployés en Lituanie, dans le cadre d’une coalition internationale visant à protéger les Etats Baltes.

Dans le même temps, en Norvège, le patron de l’USMC –United States Marines Corps- déclarait le 16 janvier : «J’espère me tromper mais une guerre approche» tout en appelant un renforcement de la présence militaire US en Scandinavie, tout comme des forces militaires propres de ces pays. Ainsi la Norvège a acheté 52 F-35, improprement appelés F-52 par le président Donald Trump.

Quelle inquiétude secoue donc l’occident ?

Elles sont, de fait, obsédées par un nom, par un lieu : Suwałki et sa trouée.

 

Rfi notait le 22 janvier : « En Lituanie, trois cents militaires français de la mission Lynx prennent officiellement leur fonction aujourd’hui au sein du bataillon multinational de l’Otan. Ils serviront pendant 8 mois sous commandement allemand, aux côtés de Croates, Belges et Norvégiens, pour un total de 1 200 militaires. »

Suwałki, c’est le graal de la région. Il s’agit d’une petite ville polonaise, à mi-chemin entre la frontière Biélorusse et celle de l’enclave de Kaliningrad. Sa trouée, 50 km, est une minuscule meurtrière, avec deux routes dont une autoroute, qui rattache les Etats Baltes au reste de l’Europe. Tenir la trouée de Suwałki revient à tenir les Etats Baltes dans une poigne d’acier.

Cet espace a donné des sueurs froides à l’occident en Septembre dernier. Et pour cause !

En septembre 2017 l’exercice militaire de la Russie, nommé Zapad-2017 (ouest-2017) a été mis en œuvre. Cet exercice avait pour objectif de simuler une invasion de la part de l’OTAN de la Biélorussie. D’après les estimations fournies et publiées par les différentes agences de presse spécialisées, cet exercice s’est déroulé dans des proportions hors normes.

En 2013, ainsi, 200 wagons de chemin de fer avaient été mis en œuvre pour transporter le matériel. En 2015, ce nombre avait même décru à 125. Pour l’exercice prévu, ce ne sont pas moins de 4 162 qui sont déployés, laissant entendre une quantité au moins 20 fois supérieures de troupes et de matériel.

Le terrain envisagé n’était pas anodin : les forces sont concentrées devant les Etat Baltes. Pour l’occident, les perspectives étaient relativement angoissantes : la géographie des Etats Baltes les rend particulièrement vulnérables à une opération surprise, étant quasiment encerclés par l’alliance -parfois orageuse- entre la Biélorussie et le Russie.

La région est extraordinairement vulnérable à une opération de déstabilisation, aux pressions diplomatiques et militaires de la part de la Russie, d’autant que le climat politique et géopolitique indiquait -et indique toujours- une possibilité de crise non négligeable.

Cet article vise à pouvoir analyser cette situation delà manière qui nous paraît la plus juste possible. L’Unité Communiste de Lyon cherche à éviter les biais de raisonnement nommés campisme et anticampisme. L’un consiste à accorder une nature particulière à l’impérialisme russe, aux BRICS ou à d’autres acteurs géopolitiques, en les couvrant d’un angélisme naïf. Il se marie d’une certaine nostalgie soviétique, qui tente de voir dans le regard de Poutine un reflet rouge.

L’autre, en revanche, est directement issu de la position géopolitique tenue pendant la Guerre Froide par les organisations qui la mettent en avant. Si l’une est nourrie de nostalgie, l’autre est nourrie d’anticommunisme viscéral. Elle se teinte également d’un occidentalisme de bon aloi, qui, In fine, trouve l’impérialisme de ces pays plus doux et plus civilisé que celui des autres.

Nous voulons éviter ces écueils pour pouvoir analyser les choses avec rigueur et justice. A nos yeux, il s’agit de la seule manière de pouvoir, par la suite, se positionner d’une manière juste et rationnelle. Cette brochure est ainsi faite sans procès d’intention, sans accuser de perfidie quiconque. Elle est conçue comme une analyse s’intéressant à la manière dont la Russie se comporte en fonction de ses intérêts. Il s’agit d’actions logiques et cohérentes, rentrant dans un plan établi par la  bourgeoisie de cet Etat.

La Russie ne se laisse pas faire.

L’un des avantages stratégiques de la Russie dans le secteur est la possession de l’enclave de Kaliningrad. Elle est le Berlin-ouest contemporain. Une épine fichée profondément dans le pied de l’adversaire. L’ancienne Prusse Orientale, partagée avec la Pologne en 1945, est un bastion, un avant poste et un point d’interdiction.

D’un point de vue géopolitique, la possession de la base navale de Kaliningrad est un atout considérable pour la Russie. Bastion installé de l’autre coté du cordon sanitaire, balcon sur la mer Baltique et forteresse verrouillant celle-ci. L’ancienne Prusse-Orientale est également un garrot autour des états Baltes, les étranglant tant du côté de la terre que d’un point de vue terrestre.

Sur l’échiquier Russe, ce petit territoire est une pièce maîtresse. Même sans confrontation chaude avec l’adversaire occidental, la présence de missiles antinavires Kalibr ou Bastion / Onyx ainsi que de batteries antiaériennes S-300 ou S-400 permet d’opter pour instaurer un déni d’accès aux forces navales de l’OTAN.

Les Kalibr font peur. Ces missiles à longue portée (entre 300 et 2 600 km) sont équipés pour approcher furtivement leur cible, à une vitesse subsonique et au ras de l’eau. Une fois à proximité, ils prennent de la vitesse pour frapper leur cible avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir. Les missiles peuvent même effectuer des manœuvres évasives contre les défenses visant à les abattre. Ils peuvent être lancés à partir de sous-marin, de navires, ou même de simple conteneurs accrochés au châssis d’un camion, donc sont très simples à faire opérer.

Les missiles tirés depuis les navires russes, en Caspienne ou dans la mer Noire, sur les cibles syriennes, étaient un avertissement lancé à l’OTAN sur la possibilité pour la Russie de menacer leurs positions terrestres, mais aussi de montrer la capacité de frappe actuelle contre les forces maritimes américaines.

Cette obsession de faire échec aux groupes aéronavals et de développer une capacité de frappe antinavire prend le pas sur le besoin d’armes stratégiques, déjà disponibles en grand nombre. La création et l’installation, sur de nombreux sous-marins, de lanceurs universels de missiles à changement de milieu, donne du poids à la force de frappe conventionnelle russe, ambitionnant d’arriver à faire jeu égal avec celle de l’OTAN.

Le renouvellement en termes de missiles hypersoniques antinavires russes laisse présager une nouvelle période de vulnérabilité pour les forces de l’OTAN. Tirés depuis des avions de combat, la nouvelle gamme de missiles Zircon est destinée à briser la capacité de projection de forces des USA : sa flotte de guerre.

Les défenses antimissiles et les défenses à courte portée comme les Phalanx peuvent certainement stopper, en créant un écran d’acier, certains missiles. Or, les simulations d’attaque ne mettent pas en jeu un seul appareil lanceur d’engin, mais bien un nombre massif. Le coût financier et humain d’une attaque de saturation resterait toujours inférieur au coût opérationnel et politique de la perte d’un seul porte avion de l’US Navy. Les marges de manœuvres liées à la supériorité navale se réduisent.

Les missiles S-400 Triumph sont l’autre bête noire de l’OTAN. Ces missiles sont conçus pour abattre les appareils furtifs B-2 ou F-22, et donc verrouiller les cieux. Ils peuvent frapper à 60 km depuis le sol, tandis que la version aéroportée, n’ayant pas la montée à effectuer, peut liquider toute cible aérienne à 400 km de distance, atteinte en à peu près 4 minutes, du fait de la vitesse foudroyante du missile.

Une mise en alerte de la base de Kaliningrad et de son système de missile signifierais une paralysie de la flotte de l’OTAN, pourtant pilier essentiel des possibilité de projection de force.

De plus, la Russie dispose d’une défense stratégique importante, qui la met dans un relatif abri vis-à-vis des pressions extérieures. La Russie déploie une centaine d’Anti Ballistic Missiles autour de la région de Moscou, et probablement en protection des zones stratégiques. Dans le cas d’une neutralisation mutuelle au niveau de la force de frappe nucléaire, ce sont les forces conventionnelles qui seront déterminantes.

La nouvelle doctrine Russe sur l’emploi des forces nucléaires est moins agressive que celle de la période de l’invasion de la Géorgie. La guerre dans le Caucase était une réelle prise de risque, à l’époque. Il n’était pas forcément évident de connaître la réaction occidentale. En 2008, les déclarations russes tendaient à insister lourdement sur l’usage de l’arme atomique de manière préemptive en cas de menace sur la sécurité nationale.

Aujourd’hui, et ce malgré l’invasion de la Crimée, la doctrine russe s’est montrée plus souple, n’indiquant plus qu’un usage « en cas d’une agression massive à l’arme conventionnelle mettant en danger l’existence même de l’Etat. » Dans le cas de figure Criméen, l’invasion rapide a été doublée d’une dissuasion de toute tentative de faire barrage à celle-ci, par la menace de l’arme nucléaire. D’une manière particulièrement intelligente, la Russie a immédiatement opté pour une désescalade après son coup de force ukrainien. Cet effort important s’est immédiatement doublé d’une attitude pacifique envers les autres acteurs, d’une absence de poursuite en nouvelle-Russie, en somme d’une mise en œuvre d’une politique d’attente que soit acté le fait accompli.

La dissuasion nucléaire occidentale apparaît comme faiblarde comparativement à celle de la Russie. Politiquement, il paraît invraisemblable de voir la France utiliser l’arme nucléaire contre un acteur, aussi menaçant soit-il. Cela exigerait une unité de volonté qui n’apparaît pas, à l’heure actuelle.

Appliquée au cas de la trouée de Suwałki, un coup de force suivi d’une désescalade pourrait aboutir, le précédent ukrainien l’indiquant, à une politique d’acceptation doublée de sanctions symboliques et temporaires.

D’autant que l’OTAN est faible dans le secteur et que sa marge de manœuvre est drastiquement limitée.

Une OTAN Faible tactiquement.

La grande majorité des armées de l’OTAN sont des armées bâties sur le modèle d’une intervention expresse. Elles ne sont pas conçues pour un affrontement symétrique entre deux forces possédant un gabarit globalement similaire. De plus, les forces de l’OTAN et Russes sont construites autour de philosophies diamétralement opposées.

A la suite de la crise ukrainienne, l’OTAN a organisé une campagne de réassurance en direction des Etats Baltes et de la Pologne. De l’aveu même de Antoni Mancierwiecz, les forces occidentales ne pourraient absolument pas être en mesure de stopper une offensive militaire de la part de l’armée russe. Ce n’est par ailleurs pas son but, qui serait uniquement de la dissuader. Par ailleurs, le même interlocuteur semble être convaincu qu’un seul bataillon de l’OTAN présent serait un danger suffisant pour faire renoncer la Russie à tout projet. Le risque d’un entraînement paraît suffisamment dissuasif.

L’OTAN a déployé un certain nombre de forces, hétéroclites et relativement faibles en prévision de l’exercice ZAPAD – 2017 : Une brigade US composée de 84 blindés Abrams. Un petit millier de britanniques, équipés en Challenger 2 ; Une poignée de chars Leclerc (4) ; ainsi qu’un contingent multi national dirigé par le Canada, comprenant des unités espagnoles, italiennes polonaises, slovènes et albanaises. Pour une des rares fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands sont également mobilisés, armés d’obusiers mobiles et de chars de combat Léopard 2.

Les forces de l’OTAN sont dans une triple situation d’infériorité : Militairement, ils ne représentent rien face aux troupes russes et biélorusses qui pourraient être engagées dans une épreuve de force. Ils disposent, en outre, d’un matériel tout terrain déficient, inadapté aux conditions des Etats Baltes. Si jamais les états occidentaux souhaitent intervenir, le format de leur armée le permet difficilement et ne leur permet pas d’espérer une supériorité quelconque. Géographiquement, ils sont pris au piège dans une poche facile à isoler par la voie terrestre. Politiquement, l’unité de volonté russe apparaît comme relativement forte comparée à celle des pays occidentaux. La Russie peut politiquement accepter des pertes humaines et matérielles, chose difficile à tolérer pour l’OTAN.

Pour saisir d’une manière globale la situation géopolitique sous-jacente, l’Unité Communiste de Lyon propose de faire un retour dans le passé.

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