La France et la trouée de Suwałki – partie 4 – Ukraine

Ukraine.

Parallèlement à la question de la Syrie, un autre secteur chaud a retenu la large majorité des attentions. L’Ukraine.

Ukraine, étymologiquement parlant, est un nom qui résume son enjeu. Le nom est attesté au XVIIème siècle, et porte une signification lourde de sens. Il est issu de l’ukrainien Україна, Oukraïna ou du russe Украина, Oukraïna. Le terme signifie « bout, extrémité » en Russe ; en Bulgare il signifie « coin, terminaison, fin. » Étymologiquement parlant, l’Ukraine est une marge de l’Empire Russe, une zone tampon entre le monde Slave et le monde Germain et Latin. Carrefour des mondes, l’Ukraine est également un de ces points géopolitiques fort courtisés. Ce qui ne gâte rien, l’Ukraine est riche, riche d’une terre noire à l’Ouest, riche dans ses sous-sols à l’est. Elle attire et excite les convoitises à plus d’un titre.

L’immense plaine Ukrainienne est le champ de manœuvre vers les Balkans, vers le sud de l’Europe, tout comme vers l’Oural. Les cavaliers d’Attila, de Gengis Khan sont passés par ce chemin. Les chars de Hitler également. Si les Etats Baltes sont le terrain de manœuvre du Nord, l’Ukraine monopolise le sud. Entre les deux, l’immense marécage du Pripet les isolent.

L’Ukraine est une région divisée en trois. Un occident agricole, pro-UE, plutôt d’une teinte idéologiquement réactionnaire. C’est là que les nationalistes ukrainiens trouvèrent leur point d’appui, avec l’aide des services secrets Ouest-Allemands, pour continuer jusqu’en 1956 la guerre contre les soviétiques.

L’est est de tradition ouvrière, le long du bassin du Donbass, industrialisé par l’URSS. Il est très clivé au niveau des votes, lesquels vont généralement vers des partis pro-russes. Les irrédentistes Russes ont ressorti des cartons poussiéreux du tsarisme le concept de Novorossia, Nouvelle-Russie, pour en justifier les velléités d’annexion.

La Crimée est un cas à part. Elle n’a été intégrée dans l’Ukraine qu’avec Nikita Khrouchtchev, en 1954. Après la chute de l’URSS, en 1991, la base navale de Sébastopol est demeurée de facto sous le contrôle Russe, bien que de jure la région autonome de Crimée soit Ukrainienne. Elle compte 58% de Russes contre 24 % d’Ukrainiens, ce qui en fait la cible de l’irrédentisme grand-russe. De plus, la Crimée est un porte-avion incoulable sur la mer Noire. Elle est un bastion naturel, en témoigne les grandes difficultés qu’ont eu les Allemands à la conquérir. La base de Sébastopol est une forteresse dans la forteresse, elle est l’archétype de la base navale idéale.

L’Ukraine est une cible de l’OTAN et, dans une moindre mesure, de l’UE. Dans Le Grand Echiquier, Zbignew Brzezinski voyait dans l’intégration de celle-ci dans les deux organisations un coup fatal porté à la puissance Russe. Consciente de cela, la Russie a tout mis en œuvre pour que cela n’arrive jamais, considérant que l’intégration géopolitique de l’Ukraine dans l’occident serait un casus belli.

Dans cette situation, le gouvernement Ukrainien est fatalement tiraillé entre pro-russes et pro-européens. Entre 1991 et 2005, cependant, l’Ukraine demeure globalement dans des termes acceptables avec la Russie. 2005 marque l’arrivée de la « Révolution Orange », et l’irruption au pouvoir d’une coalition pro-Européenne, sous l’égide de Ioulia Tymochenko et sous la présidence de Viktor Iouchtchenko. Cette irruption a entraîné, de la part du Kremlin, une réponse politique forte, déstabilisant le gouvernement.  Le premier dure 9 mois, le second un an, le troisième – pro-Russe, sous la direction du Parti des Régions- un et demi, avant un retour de Tymochenko pour deux ans et trois mois.

La période est marquée par des tensions importantes. Le levier de la Russie est le gaz. D’une part car l’Ukraine perçoit un loyer pour le passage des gazoducs, de l’autre car elle bénéficie de tarifs préférentiels. La Russie peut difficilement la contraindre directement, car un gazoduc ne s’éteint pas comme un interrupteur. Elle ne peut empêcher l’Ukraine de se servir. En revanche, en modulant la pression du gaz, elle peut en priver ceux qui sont en bout de file, notamment la France. C’est une France mécontente qui fait, au final, pression sur l’Ukraine pour qu’elle tempère ses exigences.

En 2010, le retour du Parti des Régions au pouvoir, pour quatre ans, marque un retour d’une lune de miel entre les deux Etats. Viktor Ianoukovytch est élu et a comme premier ministre Mykola Azarov. Tymochenko, accusée de corruption, est emprisonnée, soulevant la colère de ses partisans.

En 2013, la crise gronde. L’Ukraine est au bord de la faillite économique. Le salaire moyen est maigre (160€/mois), le pays est en surendettement complet. Il est la proie des vautours impérialistes. D’un côté l’UE refuse un prêt de 20 milliards d’Euros tout en promettant une aide financière, de l’autre la Russie propose 15 milliards de dollars contre l’ouverture des barrières douanières.

L’attitude peut paraître étrange, mais l’UE ne veut pas offrir une somme colossale en prêt à un gouvernement qui lui est géopolitiquement hostile, argent qui sera, de plus, dépensé chez les Russes. Elle préfère traiter au cas par cas en fonction des intérêts des entreprises Européennes. Les Russes ont moins d’états d’âme, sachant que toute somme prêtée leur reviendra, avec intérêts, dans la poche, tandis que les produits Russes peuvent inonder le marché Ukrainien.

L’annonce du rejet de l’accord avec l’UE, le 21 novembre 2013 a entrainé une onde de colère. Elle s’est transformée en mouvement appelé Euromaïdan, rassemblant plusieurs centaine de milliers de personnes. Ce mouvement de protestation s’est étendu sur plusieurs mois, avec des images spectaculaires d’affrontements entres partisans du pouvoir, opposants et police. 84 morts ont été recensés, avec un schéma de glissement vers la violence similaire à celui de la Syrie.

Le mouvement prend fin avec une fuite du gouvernement Ukrainien vers la Russie, entraînant la mise en place d’un gouvernement pro-européen, particulièrement marqué à droite voire à l’extrême-droite néo-fasciste.

Les fascistes ont d’ailleurs joué un rôle particulièrement important dans le mouvement de Maïdan. Si la très grande majorité des mobilisés portent des revendications libérales et une volonté d’ouverture vers l’UE, les fascistes ont réussit à pouvoir s’imposer comme une force de poids. Le Kremlin, les pro-russes, les anti-euromaïdan et les campistes ont eût tôt fait de cataloguer tout opposant au régime sous se terme là, niant la dimension géopolitique importante, cruciale, de la question.

En revanche, il est indéniable que ce mouvement a donné un allant immense aux groupes d’extrême-droite Ukrainiens.  Ainsi, à Odessa, les militants de Pravyi Sektor incendièrent la maison des syndicats, tuant 32 personnes. Dans le gouvernement de Poroshenko, les fascistes de Svoboda et de Secteur Droit disposent d’une assise importante.

A la suite de la mobilisation, une partie de l’oligarchie économique et industrielle de l’Ukraine se rallie au nouveau gouvernement, y compris dans la partie traditionnellement pro-russe. Dans les régions à forte présence russophone, des vexations sont mises en place, notamment contre la pratique de la langue.

Le clivage s’est transformé en conflit.

La Crimée a mis en œuvre, dans la foulée, un référendum sur l’indépendance. Le 16 mars 2014, elle proclame, avec 83% de votants et 96.77% de vote pour, sa sécession de l’Ukraine et son rattachement à la Russie. Le déroulement du référendum a été l’objet de vives critiques de la part des opposants, tandis que ses zélateurs l’ont applaudi des deux mains. Toujours est-il que la Russie, dans la foulée, est entrée en Crimée pour en prendre le contrôle. Les « hommes polis », comme les surnomment les Ukrainiens, cagoulés et silencieux, prennent le contrôle des institutions de la péninsule.

Il s’agit là d’un fait incroyable. La Russie a pu ainsi prendre possession de ce territoire sans tirer un coup de fusil, sans un coup de canon. Après une telle opération, il aurait été logique de voir une levée de boucliers, voir même une escalade. Il n’en fut rien. Immédiatement après cette entrée fracassante, la Russie la minore de manière maximale. La désescalade est efficace. Des sanctions sont prises, économiquement, mais leur effet est -au final- contre-productif. Le marché russe chute de 10%, mais la banque centrale Russe relève ses taux d’intérêt pour stabiliser la monnaie. La Russie augmente de 80% le prix du gaz fourni à l’Ukraine, pour étrangler le pays et pour compenser ses pertes.

De plus, la partie la plus pro-Russe de l’Ukraine est aussi entrée en rébellion contre le pouvoir. Elle a initié, sous un vernis soviétisant, la République Populaire de Donetsk et la République Populaire de Lougansk. Cette république autoproclamée est difficile à analyser. Les informations qui en sortent transitent souvent par le mémoire déformant du Kremlin ou de ceux qui lui sont hostiles. Il n’est pas évident de déterminer le caractère politique de cette région, bien qu’elle ait immédiatement suscité l’adhésion des forces campistes. Il est par contre notable que Hubert Fayard, ex-membre du Front National, soit le représentant de la République de Donetsk en France, illustrant un mélange des genres toujours vivant.

En Avril 2014, les militants et militantes rejetant le nouveau gouvernement prennent d’assaut les bâtiments officiels et se déclarant indépendants. Le conflit prend une tournure militaire. Le pouvoir Ukrainien envoie son armée pour juguler la contagion et détruire les insurgés. L’opération est indiquée comme antiterroriste, mais ressemble à une guerre.

Les villes sont bombardées, les villages sont incendiés. L’Ukraine utilise des chars, des avions de combat, des hélicoptères. Les insurgés répondent avec des armes fournies par la Russie et aux « égarements » de troupes Russes et du FSB de l’autre côté de la frontière.  Aux milices d’autodéfense des deux républiques répondent des groupes armés ukrainiens, dont l’un Azov, s’est taillé une sinistre réputation de bataillon néo-nazi. La ligne de front évolue peu, et, depuis 4 ans, le conflit semble s’être enlisé. Les bombardements sporadiques continuent, mais, là aussi, comme en Crimée, la situation semble être partie pour durer.

L’objectif, à terme, semble d’établir une zone qui suivrait, grossièrement, le contour du bassin versant du Don, voir du Dniepr, et de rassembler les zones majoritairement russophones ou russophiles dans la fédération de Russie. Le fait que la Russie puisse, par des guerres interposées, avancer ses pions dans le secteur est une preuve de l’accentuation de sa puissance militaire et géopolitique. Le fait qu’elle cible les zones russophones et russophiles laisse supposer qu’elle peut reproduire le même schéma sur les Etats baltes, ce qui suscite l’inquiétude de l’occident et de l’OTAN. Les premiers, dans les derniers débats au sein de l’Organisation Atlantique ciblent désormais précisément la Russie comme la menace principale pour la paix et la sécurité des membres de l’alliance. Elle préconise donc un renforcement de la présence militaire en direction des frontières russes. Elle préconise, en premier lieu, de la renforcer dans la Baltique.

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