100 millions sinon rien. – Seconde partie.

Tribune de E. Vertuis.

Remettons les pendules à l’heure.

 M. Lecaussin n’est guère courageux. C’est son droit de vomir le bilan des Etats socialistes, nous le lui concédons pleinement. Seulement, nous ne pensons pas qu’il soit possible de le faire depuis une position en surplomb, tel un sage de la montagne, vivant en ermite reclus.


M. Lecaussin choisit de s’en prendre à la transformation du monde opérée par les révolutionnaires. Il la juge néfaste et mortifère. Soit. Mais que défend-il alors comme système alternatif, comme réponse ? À ce sujet, il n’en pipe mot. Il est vrai qu’il est aisé de se draper dans la pureté lorsque qu’on a aucun bilan à défendre. 
Il s’agit d’un reproche que nous faisons régulièrement à nos détracteurs. Nous avons une histoire, un passé, donc un bilan.

 Ce bilan, charge à nous de le défendre. Seulement, ceux qui nous attaquent doivent également savoir qu’ils portent la même responsabilité. Soit ceux qui ne veulent rien faire portent la responsabilité des maux de la société actuelle, soit ceux qui en restent à une critique utopiste doivent porter la charge de n’avoir rien réussit à réaliser. 

Nous jugeons le communisme, comme idéologie, supérieure aux autres – sans quoi nous n’y adhérerions pas. Nous jugeons que la construction du socialisme était un projet dur à mettre en œuvre, mais néanmoins infiniment supérieur aux résultats du capitalisme et de l’impérialisme. Nous ne mettons donc pas l’un sur le même plan que l’autre. Cependant, nous allons démontrer que, pendant que l’auteur de ces lignes reste fixé sur le bilan de l’URSS, il omet sciemment que son propre pays a causé nettement plus de morts, pour des raisons uniquement crapuleuses. Dans ce cours article, nous parlerons uniquement de l’Union soviétique, car nous disposons d’une partie de ses archives. Nous pourrions parler de la Chine, mais le manque de documents fait que nous ne désirons-nous appuyer également sur les sources universitaires employées à l’heure actuelle, et non pas spéculer face aux spéculations des autres.
Cela pose aussi une question de méthode. Qu’est-ce que la France réellement, durant la période de 1917 à 1991 (ou plutôt celle de 1917 à 1956, pour parler de la Russie révolutionnaire et de l’URSS socialiste.) ? 
Ce n’est pas la métropole, cela serait se focaliser sur la partie la plus riche, la plus spoliatrice, de l’iceberg. Ce n’est même pas la métropole et l’Empire colonial. La France, que M. Lecaussin compare favorablement à l’URSS, est à la fois la métropole, l’Empire, mais aussi les tentacules économiques qu’elle noue, son réseau de clientèle, son réseau d’obligés, de laquais, de bas exécutants. 

La France, même dans la période sur laquelle nous allons nous focaliser, est déjà le fruit de l’exploitation coloniale et impérialiste. Le relatif confort de certaines parties de la métropole était nourri par la spoliation et le crime. Il est indéniable que l’esclavage, la Guerre de l’opium, la conquête de l’Algérie et de l’Indochine, la ruée vers l’Afrique ont joué un rôle considérable dans la capacité pour la France à réaliser son accumulation primitive du capital. 

Il n’est pas possible, non plus, ne faire l’impasse sur ce fait particulièrement significatif : il est régulièrement mentionné que les colonies étaient un mauvais deal. Elles étaient déficitaires en termes d’investissement public. En effet, il fallait, pour les exploiter, développer des infrastructures immenses, payées par les deniers publics, réalisés par le travail forcé. Mais l’accaparation des richesses issues de ces travaux n’allait pas dans les caisses de l’Etat. Il allait chez les grands bourgeois, les grands spéculateurs. Rarement dans le développement économique et industriel d’une métropole in fine singulièrement arriérée, même par rapport à l’Allemagne. En dernière analyse, le prolétariat français payait pour que la bourgeoisie puisse s’enrichir sur le sang des travailleurs et des travailleuses des colonies. Mais laissons cette période de côté.

Contentons-nous du score, puisque de tout ce que le communisme et les communistes ont apporté, M. Lecuassin ne retient que ceci. Regardons, au moment où chaque événement jugé criminel se déroule en URSS, que se passe t’il en France ?

La Révolution bolchevique est née de la Grande Guerre. Tandis que les révolutionnaires, dans l’esprit de la conférence de Zimmerwald, mettent tout en œuvre pour tenter de liquider ce conflit et d’en sortir, la France et les autres belligérants prennent une position diamétralement opposée.
La Première Guerre mondiale est particulièrement éloignée de l’idée de la « guerre juste ». Les impérialistes dominants (France, Royaume-Uni…) se heurtent à une coalition de puissances décaties (Autriche-Hongrie, Empire Ottoman) ou a des nouveaux concurrents comme, l’Empire Allemand. 
Le repartage des cartes du monde, nées de la conférence de Berlin, en 1885, est la raison fondamentale du conflit. La seconde est la question du fer et du charbon de la région frontalière entre la France et l’Allemagne. La France possède le fer, l’Allemagne, le charbon. L’un comme l’autre veut les deux.
Pour réaliser ce repartage, 39 millions de morts. Plus du double de blessés et de mutilés. À la suite de celle-ci, le déclenchement de la pandémie de grippe espagnole, facilitée par la misère et la désorganisation sociale, rajoute 50 à 100 millions de morts selon les estimations (5% de la population mondiale).

La Russie révolutionnaire est sortie de la guerre, au nom des revendications populaires (le pain, la paix, la terre), mais également au nom de l’internationalisme prolétarien. Au prix d’une humiliante paix de compromis, le traité de Brest-Litovsk, la direction du gouvernement bolchevique obtient ce miracle.

Quelle est la réaction, alors, des grandes démocraties ? Elle refuse de reconnaître le gouvernement et lui fait également la guerre. 
La Révolution a fait peu de victimes. Tout au plus quelques gardes blancs. Mais la guerre civile, nourrie et alimentée par les ex-Alliés, elle, en produit plusieurs millions, par la guerre elle-même, par la désorganisation des transports et du ravitaillement, enfin, par la famine terrible. Ces millions de morts, que M. Lecaussin veut faire endosser au régime soviétique, sont le fruit des siens, de son camp, de ceux qu’il défend.
Monsieur Lecaussin parle de la dictature. Il indique sa férocité, en se basant sur les « travaux » à charge de pseudo-historiens. Nous y répondrons. Mais tient-il compte, là aussi, de ce qui se passait dans son propre pays, républicain et démocratique ?

Dans la France au sens étroit du terme, les grèves sont réprimées par la force militaire durant toute la Troizième République et la Quatrième. Les morts au cours de manifestations sont une chose courante. Jusqu’en 1961, l’ouverture du feu sur les manifestations fait partie de la procédure normale. 

M. Lecaussin peut parler de la misère en Union soviétique. La vie y était dure, car tout était à construire, sous la pression constante d’un cercle d’acier formé par les pays capitalistes et impérialistes. Et cette construction, contrairement à l’industrialisation de la France, ne pouvait se faire sur la base de la surexploitation coloniale, de l’esclavage, du pillage. Elle devait se faire par le sacrifice, par l’abnégation, par la mobilisation politique. Elle ne pouvait se faire que dans un grand mouvement d’ensemble. 

La France n’en était pas moins, même pour sa métropole, un pays à la Zola. Une population majoritairement agricole, miséreuse. Une population urbaine s’entassant dans des taudis crasseux, pauvre, n’ayant que de quoi survivre jusqu’au lendemain. Une population sans loisirs, sans vacances, à la merci d’un patronat tout-puissant. Les droits sociaux, arrachés, le sont au prix du sang.
Les opposants politiques connaissent la prison, le bataillon d’Afrique ou le bagne de Cayenne.

Peut-on oublier que, après la guerre de pillage et de brigandage qu’était la Première Guerre mondiale, la France a voulu vampiriser l’Allemagne ? D’une part en faisant payer à la population les réparations immenses d’une guerre dont elle n’était pas plus responsable que les autres, de l’autre, en l’envahissant purement et simplement. En 1923, les troupes françaises occupent militairement la Ruhr, sous les cris de la SDN. Cette occupation-pillage, oubliée, tue, n’en est pas moins réelle. Elle a d’ailleurs servi d’argumentaire aux nazis, par la suite, pour justifier leur politique de réarmement. 

Même en Europe, la France n’est pas cette exceptionnelle championne des droits de l’Homme. 

Mais cela apparaît encore comme un paradis comparativement aux colonies.

Il est aisé de porter un regard schizophrène sur l’histoire comparée. Nous jugeons très souvent avec les yeux d’aujourd’hui l’Union soviétique et son bilan, en nous référant à notre situation très avantageuse d’habitant d’un pays impérialiste dominant. 

En revanche, dès que les yeux se posent sur l’histoire coloniale, la distance temporelle et géographique paraît immense. Sans parler de la conquête coloniale, laquelle, en cinquante ans, aurait fait entre 50 et 60 millions de morts, qu’en est-il de l’exploitation ? Pendant qu’on accuse les bolcheviques de commettre des crimes, que fait la France ? 


Tout d’abord, elle vit au rythme de l’Apartheid. Les colonisés n’ont pas les mêmes droits, pas les mêmes lois, par le même statut que les colonisateurs, juridiquement parlant. Les deux mondes se croisent sans se voir, dans des villes géographiquement clivées. 

En deuxième lieu, la colonisation se base sur le travail forcé, la marche à la mort pour la construction des infrastructures d’exportation et l’extraction des matières premières. Le développement économique, promu hypocritement par certains, ne résiste pas à une analyse. Ces négationnistes du crime colonial osent déclarer que le colonisateur à industrialisé le pays, qu’il lui a doté d’équipement, d’écoles…

Les infrastructures sont construites par la main d’œuvre forcée, pour une utilisation à l’usage exclusif du colonisateur. André Gide, que les anticommunistes aiment citer pour Retour d’URSS, a écrit également Voyage au Congo. Son récit est à glacer d’effroi sur la répression qui tombe sur les populations colonisées. Que les ouvriers renâclent, et ils sont châtiés, allant du sadisme de caserne jusqu’au massacre. La construction du chemin de fer Congo-Océan, par exemple, se paie d’un mort par travée de bois posée. 

Le travail harassant, est là uniquement pour nourrir la colonie en matières premières, qui, en retour, vend au prix fort les produits manufacturés. Les banques investissent, prêtent, avec des rendements immenses, tant la main d’œuvre, moyen d’extraire la plus-value, est employée à vil prix. 
L’Empire est sacré. Il est hors d’atteinte des votes, il est au-delà des droits démocratiques. Il est le cœur battant de l’économie de la grande bourgeoisie. Lorsque l’Allemagne met à genoux la France, en 1940, il s’agit du seul point non-négociable dans le wagon de Rethondes. Celui-ci et la flotte de guerre qui lui permet d’en assurer la sécurité. Le reste, les droits démocratiques, les libertés, sont accessoires.

Ceux qui s’opposent alors à l’Empire, Parti Communiste en tête, ainsi que les mouvements anti-impérialistes, font face à des dangers extrêmes. La France possède ses bagnes pour les siens. Elle en possède aussi pour les colonisés. Poulo Condor, par exemple, pour les Vietnamiens. Malgré les conditions de détention abominables, ces bagnes sont réservés au VIP. Ceux qu’on ne peut faire disparaître.

La France coloniale, c’est la guerre. Dans les années 30, alors que M. Lecaussin regarde l’Ukraine et les purges, il oublie la guerre du Rif. Il oublie les bombardements de l’Annam, où les travailleurs et travailleuses, à demi-morts de faim, sont écrasés sous les bombes. Il oublie ceci, car cela ne sert pas sa chapelle.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les massacres coloniaux ne s’arrêtent pas pour autant. Peut-être pourrait-il se défausser en s’exclamant « Vichy n’est pas la France ! » Non seulement cela est faux, d’une part, mais de l’autre, ces massacres sont commis par la France Libre. En 1943, le 25 juillet, l’armée massacre à Philippeville, en Algérie. « Les officiers français, mécontents de l’accueil qu’ils avaient trouvé en Tunisie, humiliés devant les officiers américains et anglais, retournèrent leur hargne contre les Algériens et poussèrent les soldats noirs à l’émeute. » déclarait ainsi Ferrat Abbas. 

Dans l’avant-guerre et dans la guerre, la France commet des crimes terribles. M. Lecaussin pourrait se défausser une nouvelle fois. Il pourrait dire que ces faits sont prescrits. Seulement, la Seconde Guerre mondiale ne les stoppe pas

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