Mort de Dassault – Mort d’un « super-capitaliste » ? Partie 1

Mort de Dassault – Mort d’un « super-capitaliste » ?

Partie 1. E.Vertuis

La bourgeoisie pleure le décès de Serge Dassault, survenu le 28 mai 2018, à l’âge de 93 ans. De sa naissance, en 1925, jusqu’à sa mort, son existence a eu l’occasion d’être particulièrement remplie. A sa mort, il est la quatrième fortune de France, avec 19 milliards d’euros, une fortune qui n’a cessé de croître tout au long de sa vie. Son CV est des plus complets, dirigeant de Dassault Industrie en 1987 et jusqu’en 2014 ; Conseiller Régional en 1986; Général en 1988 ; Maire en 1995 ; Sénateur en 2004 ; vice président de la commission des finances du Sénat en 2010…La somme considérables des fonctions assurées par ce personnage ferait pâlir même un cumulard d’élite comme Gérard Collomb. Parallèlement, il a investi dans la presse, notamment en étant président en 2004 du groupe Socpresse, dans lequel le Figaro est la figure de proue de paire avec l’Express.

Des éloges dithyrambiques ont été prononcés à l’occasion de son décès, tant de la part de la grande majorité du patronat que de sa famille politique. Le président de la République a ainsi déclaré : « la France perd un homme qui a consacré sa vie à développer un fleuron de l’industrie française ». « Son engagement politique se fonda sur un fort enracinement dans l’Essonne et le souci de libérer les énergies entrepreneuriales et la compétitivité des entreprises françaises ». Hollande a déclaré :  « Il a été capable de donner à l’industrie française une place éminente. Si on veut garder une image de Serge Dassault, c’est celle de l’abnégation et de la force de conviction. (…) Il assurait la propriété du Figaro avec un éditorial par an qui n’était pas en ma faveur mais qui témoignait de ses convictions. (…) Il avait un père, Marcel Dassault, qui avait un prestige considérable. Il a ensuite voulu donner un prénom à ce nom. » De son côté, la frontiste Marine Le Pen a déclaré “Au-delà des divergences politiques et des critiques légitimes, Serge Dassault aura démontré, en reprenant l’entreprise de son père, qu’il y a une place pour l’industrie en France, et notamment pour une grande industrie militaire indépendante.” Tandis que Laurence Parisot, ex-présidente du MEDEF, s’exprimait ainsi : “Serge Dassault est mort. Des grands patrons comme lui, il n’y en aura plus. Déterminé, très attachant, un peu roublard, patriote. Il a non seulement fait prospérer l’œuvre de son père mais ouvert son groupe à la modernité avec @3DSfrance. Je l’aimais beaucoup.” En revanche, côté “gauche”, silence de Mélenchon, dont on sait qu’il l’admirait -mais au nom de quoi ?– et du côté de Benoît Hamon. Seul Philippe Poutou a détonné, en appelant Serge Dassault “un délinquant.” Juridiquement, on ne peut lui donner tort.

Mais de quoi, fondamentalement, Dassault est il le nom ?

Serge Dassault illustre, aux yeux de la bourgeoisie, l’idéal-type du succès. Il est l’archétype du bourgeois, il est l’incarnation de sa classe, de son origine, de ses pratiques, de son contenu idéologique.

Dassault est un héritier. Lui-même n’a eu qu’à asseoir son séant à la place de celui de son père, prenant les rênes de la compagnie familiale. La bourgeoisie, qui salue les self-made-man et woman en compte pourtant fort peu. Le mythe du bourgeois qui réussit grâce à ses propres talents est un mensonge. Du fait de la reproduction sociale, laquelle s’accroît encore davantage avec les nouvelles dispositions dans l’enseignement et dans l’orientation, les bourgeois et bourgeoises d’aujourd’hui sont les descendants et descendantes de ceux et celles d’hier. La prétendue égalité des chances et la “méritocratie” républicaine ne sont que des variations à la marge d’une structuration sociale qui ne change pas, qui ne se bouleverse pas, et que les classes dominantes, pratiquant à grande échelle l’endogamie et le népotisme, n’ont aucun intérêt à voir changer. Dassault n’a de mérite que par sa naissance. Fils de bourgeois, il est devenu bourgeois lui-même.

Dassault est un marchand de mort. Le commerce de Dassault, c’est la mort venue du ciel. Mystères ; Mirages ; Rafales n’ont d’autre vocation que de semer la mort et la désolation depuis les cieux. Dassault s’est battu bec et ongles pour obtenir le monopole dans les commandes d’Etat au niveau des avions de chasse et de bombardement. Lorsque la Marine Française a émis l’hypothèse de s’équiper de F/A 18 Hornet, Dassault, soutenu en cela par toute une cohorte de souverainistes de “gauche” comme de droite, s’est époumoné d’effroi. L’indépendance de l’industrie française était mise en cause, la défendre devenait une question stratégique, cruciale. La cocarde française, cette excellence qui se salue de Mélenchon jusque dans les rangs de l’extrême-droite, devait être mise à l’honneur. La vente de matériel de mort française devenait une affaire d’Etat dans tous les sens du terme. La vente de Rafales était un sujet central dans les visites du chef de l’Etat à l’étranger. Dassault, entrepreneur privé, est parvenu, au mépris complet des conceptions libérales, à devenir une excroissance de l’Etat. Car, malgré ce que prétendre les bourgeois et les bourgeoises, mais également les réformistes naïfs, l’Etat et le capitalisme sont intrinsèquement liés.

Faudrait-il être un sot complet pour ne pas, lorsqu’on est dans les affaires, s’intéresser à la politique. Dassault y a vu très vite une manière de défendre ses intérêts. Prendre la mairie de Corbeil-Essonnes au PCF, y instaurer un régime de clientèle, s’en servir de point d’appui pour progresser dans les postes et les sinécures… Dassault s’est fait une place, une place qu’il a payé de millions, mais une place qui lui a rapporté des milliards. Pour la bourgeoisie, la politique et les affaires sont les deux faces d’une même chose. La politique est une occasion de faire des affaires, mais également un bouclier et une épée. Une épée tranchante dont les bourgeois savent particulièrement bien se servir. En l’occurrence, homme d’affaire compétent, voyait dans le fait de siéger dans les postes de l’Etat une occasion de disposer d’un perchoir au conseil d’administration de son premier client et de son premier revendeur. Une occasion également de pouvoir défendre ses thèses basées sur le darwinisme social, des diatribes contre les “assistés”, qui sont des “enfants”, mais également des thèses réactionnaires contre le mariage pour tous et contre l’homosexualité. Dassault est un utilitariste : la famille sert aux travailleurs à se reproduire physiquement et socialement, donc le mariage pour tous est une hérésie car il est stérile. Le travailleur doit souffrir pour accéder à un niveau de vie décent, en revanche le patron, lui, doit échapper aux impôts, qui sont, par nature, confiscatoires. Ainsi, l’ISF est une anomalie, par sa nature même de “impôt de solidarité.” Quelle ironie que celui qui dépend des commandes d’Etat soit le premier à refuser d’en financer les dépenses.

Pour défendre son idéologie réactionnaire et engranger des bénéfices nouveaux, notre homme à agit comme agirait d’importe quel capitaine d’industrie. Il embauche des plumitifs chargés de prouver par a + b que le libéralisme et la réaction sont les voies qui permettent d’accéder à un monde meilleur. Les presses droitières, Figaro, Figaro madame, l’Express, ont cette tâche de diffuser les conceptions idéologiques de la bourgeoisie réactionnaire et de les propager, y compris parmi les masses, par le matraquage constant. Or, le libéral se dévoile partisan du soutien de l’Etat – tant que ce sont les versement des masses populaires qui sont mis à contribution. Le Figaro a ainsi reçu, en 2015, 16 179 000 € d’aides pour fustiger les services publics, tandis que l’Express n’en a reçu “que” 6 900 000€. Une manière de faire payer, encore une fois, le poids de la chaîne et les discours du prince par les exploités eux-mêmes. La presse Dassault, la presse bourgeoise en général, sont des outils extrêmement puissants de propagande, et sont d’ailleurs une des lignes de défense les plus virulente contre le communisme et contre les idées progressistes en général.

 

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