Le plan de la bourgeoisie. – La loi travail ; l’éducation ; l’Etat d’urgence…- Partie I

 

Loi travail :

Comprendre le plan de la bourgeoisie.

La Loi Travail a bénéficié, dans la bouche du président du MEDEF, Pierre Gattaz, d’un nom élogieux. Elle est, à ses yeux, aux yeux de la bourgeoisie, la mère de toutes les réformes. Elle mérite ce terme. Elle le mérite amplement, car elle forme la grande bataille menée par les capitalistes et les exploiteurs contre les droits des travailleurs et des exploités.

Elle est, à juste titre, peinte comme l’acte de décès du CDI, comme l’acte de décès de la valeur des contrats, de la valeur des conventions collectives, des protections sociales.

Si cette réforme est menée jusqu’au bout – et il ne fait nul doute que le gouvernement de Macron, construit dans cette optique, est tout disposé à mener cette bataille- elle deviendra un marqueur, un repère, comme la plus grande défaite syndicale de l’histoire récente.

Cette courte brochure est conçue comme un aide-mémoire du contenu et des conséquences de cette loi. Dans ce cadre, nous ne prétendons pas fournir l’analyse la plus détaillée et la plus approfondie de la loi travail et de sa mise en œuvre.

Cependant, l’Unité Communiste Lyon veut apporter une mise en perspective de cette loi, au sein d’un contexte économique et politique particulier, ainsi que l’articulation de celle-ci avec d’autres offensives de la part de la bourgeoisie. Nous voulons apporter un peu de recul et permettre de replacer cette offensive dans un processus de longue durée, du combat de la bourgeoisie pour accroître l’exploitation et extorquer sans cesse plus de plus-value de la part des travailleurs et des travailleuses

L’irruption de la loi El-Khomri ainsi que le programme de Macron ne sont pas des incidents de parcours, ni des erreurs de la part de nos dirigeants. Ces attaques suivent un plan cohérent, logique, établi de manière efficace. En somme, il s’agit d’un véritable plan de guerre contre les masses populaires et contre les travailleurs. Ce plan dispose d’un agenda, de manœuvres d’encerclement, de batailles frontales et d’opérations en sous-main. Il ne s’agit pas de pierres lancées à l’aveuglette, mais bien de tactiques imbriquées les unes avec les autres, doublées d’une utilisation particulièrement savante de phénomènes extérieurs, comme l’instauration de l’état d’urgence.

Offensives contre la protection sociale, offensives contre l’assurance chômage, les retraites, l’assurance maladie. Mais également une offensive contre l’enseignement et l’éducation.

Menées à terme, ce combat frontal de la bourgeoisie contre les travailleurs et travailleuses ne vont pas manquer de déclencher un torrent de conséquences économiques et politiques. La déferlante de misère sera terrible, sans précédent. La bourgeoisie le sait et se prépare d’ores et déjà à faire face.

Cette brochure a pour objet d’opérer un retour en arrière sur la genèse et les raisons de cette réforme. Il est essentiel de prendre un temps pour aborder la méthode particulière avec laquelle le gouvernement compte la mettre en œuvre, avant même d’en survoler le contenu.

Par la suite, nous voulons la relier aux autres offensives en cours contre les droits sociaux, pour finir par en aborder les conséquences économiques et politiques, ainsi que ce que l’Unité Communiste de Lyon considère comme étant la conduite à tenir.

 

La genèse de la loi travail

L’Education Nationale tend à nous présenter l’Histoire d’une manière positiviste, se dirigeant vers un « avenir meilleur » illusoire. Cela tend à nous tromper sur la manière dont les événements se sont déroulés, mais également sur le fait que de nombreuses avancées sociales ont été obtenues par la lutte, par l’épreuve de force, voir par la violence directe.

A aucun moment dans l’Histoire, l’humanisme et la bonne volonté n’ont imprégné l’esprit du patronat. Chaque avancée fut une bataille, chaque pas en avant eut à briser une résistance.

Au cours du XIXe siècle, la lente montée en puissance des organisations de défense des travailleurs, la lente conquête de droits démocratiques et sociaux ne s’est nullement faite par la douceur. Gagner le droit de pouvoir s’organiser en syndicat fut obtenu dans le conflit, face à une opposition ferme de la bourgeoisie.

Les avancées fulgurantes obtenues lors du Front Populaire en 1936, mais également les droits progressivement acquis par les travailleurs et les travailleuses ne se sont pas produites comme « allant de soi ». Dans l’imaginaire collectif, elles auraient été concédées par une bourgeoisie qui -soudain- se serait rendu compte que sa rapacité folle risquait d’entraîner des crises économiques mondiales, des cataclysmes, des guerres, de la misère… Dans les faits, ces luttes ont arraché ces droits. La bourgeoisie n’a cédé ces droits seulement car elle y fut contrainte. Seulement car la force du mouvement ouvrier et du mouvement révolutionnaire international la mettait devant deux issues possibles : céder du terrain ou risquer le tout pour le tout -la confrontation ouverte- dans la lutte entre la révolution et la contre-révolution.

Elle céda, tout en gardant à l’esprit que ces concessions n’avaient qu’un caractère temporaire. La bourgeoisie n’a jamais renoncé à ce désir de pouvoir reprendre ce dont elle s’estime avoir été volée. La parenthèse vichyste, entre 1940 et 1944 fut, par ailleurs, une illustration de ce dont elle était capable pour consolider et défendre ses positions. Elle liquida les syndicats, emprisonna les militants et les militantes progressistes et révolutionnaires.

Cependant, l’après-guerre ne lui laissa pas cette possibilité.

En 1945, le programme du C.N.R. -Comité National de Résistance- fut adopté. Il était le fils du compromis entre les forces de la résistance, majoritairement communistes, et la bourgeoisie. Ce nouvel accord, dit « patriotique » fut donc signé avec le PCF, lequel en échange rendit les armes et dissolu les milices, contre l’avis même du Kominform. Il est celui qui donna naissance notamment à la Sécurité Sociale, aux monopoles publics, mais aussi à la création des Comités d’Entreprise.

Malgré l’évolution sociale-impérialiste de l’URSS, après la déstalinisation en 1956, malgré l’aggravation du caractère social démocrate du PCF, la bourgeoisie demeura dans une situation où sa marge de manœuvre restait faible. Il existait une réelle inquiétude quant à un risque de basculement de l’État français dans le bloc est. In fine, celui-ci était par ailleurs fort probablement surestimé, en particulier par les USA, lesquels furent terrifiés de l’élection de François Mitterrand de 1981. De plus, la très large majorité de la population de l’Etat français demeurait très fermement acquise aux idées de justice sociale, d’équité, d’état providence.

Dans les années 1980, chez les anglo-saxons, les dirigeants Reagan et Thatcher appliquent les thèses de “l’école de Chicago.” Cette école économique et politique est celle qui donna naissance au concept de l’ultra-libéralisme. Animée par Milton Friedman, prix nobel d’économie de 1976; par Georges Stigler, nobélisé, quant à lui en 1982, elle contribua à développer une approche de l’organisation de l’économie basée sur la liquidation des services publics.

Le président américain et la première ministre britannique ont ainsi ouvert la voie à la destruction des protections sociales au sein de ces Etats. D’une part, la liquidation des acquis sociaux et la politique d’austérité permettaient de rogner sur les dépenses publiques. Elles permettaient également d’orienter les ressources de l’Etat dans la course à l’armement. D’autre part, elles offraient un moyen de maintenir une illusion de richesse -en baissant les impôts- et d’augmenter le taux d’exploitation des travailleurs en assouplissant les normes de travail.

Son application dans l’Etat français s’est fait d’une manière nettement plus tardive, postérieure à la fin de la Guerre Froide. Après 1991, il n’existe plus de raison de maintenir les compromis pris en 1936, en 1945 ou en 1968. Il ne reste plus de danger stratégique, uniquement des difficultés tactiques.

La bourgeoisie peut dès lors renouer avec ses rêves d’antan : réduire au strict minimum les impôts, briser le carcan du code du travail, liquider la protection chômage, vue comme un filet de sécurité trop séduisant pour les travailleurs, lesquels pourraient ne pas être assez effrayés par son spectre pour ne pas céder sur leurs conditions de travail.

Les premières attaques sur les retraites, comme le CIP en 1995, ont entraîné une levée de bouclier massive. Les tentatives du CPE / CNE en 2006 ont également été battues en brèche. Il s’agissait de timides pointes, lancées par une bourgeoisie qui s’enhardissait.

Entamée en 2007, la RGPP – Révision Générale des Politiques Publiques – prononce l’acte de décès des services publics. Ils sont désormais des secteurs d’activité où le privé a tout autant sa place.

L’irruption de la crise économique de 2008 a contribué à accélérer l’évolution de la situation. Elle a poussé la bourgeoisie à frapper, non seulement pour accroître ses rentes et sa richesse, mais également par la peur d’être prise elle-même dans le maelstrom des effondrements. Il ne faut pas sous-estimer ce paramètre, puisqu’il est un des facteurs expliquant l’acharnement de celle-ci à briser les droits sociaux.

Les présidences de Chirac, y compris sous la cohabitation avec la gauche, et de Sarkozy ont ouvert le bal des hostilités franches. La bourgeoisie a commencé à développer ce qui était son Saint-Graal : le contrat unique. Ce Graal pulvériserait à la fois les contraintes liées au CDI (impossibilité de pouvoir licencier aisément) et le CDD (trop rigide car basé sur le temps) pour le remplacer par un contrat qui serait construit autour d’une tâche, par une négociation faite en fonction de comment sait se vendre le travailleur ou la travailleuse… en somme la forme la plus libérale et la plus minime du lien contractuel.

Autour de ce front principal, des fronts secondaires : l’assurance chômage, l’assurance maladie, les retraites et l’éducation. Plusieurs raisons à cela :

Premièrement, la bourgeoisie exècre l’impôt. Elle est prête, paradoxalement, à dépenser des fortunes dans le salaire de spécialistes de l’optimisation fiscale pour ne pas avoir à en payer.

Deuxièmement, ces secteurs apparaissent comme une hérésie terrible à leurs yeux. Cotiser pour se couvrir en cas de maladie, en cas de chômage, pour préparer sa retraite, sans utiliser cet argent pour investir, pour s’enrichir, cela leur apparaît comme une aberration complète.

Ce marché est fantastique : 294 milliards d’euros en 2013 pour les retraites, à titre d’exemple. Cela représente 13% du PIB. L’assurance maladie, quant à elle, représente plus de 400 milliards d’Euro. Comment ne pas, dans ces conditions, rêver d’en faire un secteur privé ?

Comment ne pas rêver de fonds de pension, de mutuelles privées, de tous ces dispositifs capables de créer richesse et prospérité ?

Quant au marché de l’éducation, dont le budget est de 92.49 milliards, il pourrait être une manne fantastique dans la mesure où le privé pourrait s’y implanter massivement, mais, surtout, dans la mesure où il pourrait être utilisé pour former précisément la main d’œuvre parfaite pour les investisseurs. De plus, nous le verrons dans les parties suivantes, il peut permettre certains avantages secondaires importants.

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