Fin de partie – VIII – Nous payons cher.

Nous payons cher.

Nous payons, aujourd’hui, chèrement, une lourde addition.

Cette addition est le fruit d’un cumul d’erreurs, de manques étalés sur une longue période. Elle est le fruit maudit d’une conjonction de facteurs, de responsabilités, de failles, de déviations, d’abandons et de trahisons.

Elle est ce qui explique la faiblesse des idées communistes, la faiblesse des organisations, des fronts, des luttes.

Il existe, d’une part, des facteurs extérieurs, liés à la victoire de la contre-révolution en URSS, en Chine, en Albanie. Ces facteurs jouent un rôle considérable à l’échelle mondiale. Seulement ils n’expliquent pas tout.

Il existe une responsabilité interne, intérieure, propre au mouvement communiste de l’Etat français. Une responsabilité que partage chaque militant ou militante communiste.

S’en dédouaner, rejeter la faute sur la bourgeoisie, sur les fascistes, sur les trotskistes, sur les idées petites bourgeoises revient à pratiquer une politique de l’autruche. Nombreux sont ceux et celles qui pratiquent cela, avec un art consommé. Faire peser la faute sur des boucs-émissaires est une tendance qui existe. Elle doit être combattue.

Les léninistes sont particulièrement bien placés pour comprendre l’inanité de cette position : ils subissent avec une régularité d’horloge les sempiternelles attaques des anarchistes et des trotskistes, les accusant d’avoir fait échouer leurs révolutions.

Sur ce plan là, trotskistes, boukhariniens, anarchistes s’entendent à merveille. Accuser les autres forces, nier leur responsabilité et leur bilan.

Cela, les communistes doivent le balayer. Mordre à cet hameçon reviendrait à s’aveugler.

Comment reprocher à la bourgeoisie d’agir en fonction de ses intérêts ? La bourgeoisie agit dans son intérêt, dans un jeu qui lui est propre. Transgresser ses propres lois, agir en propagandiste anticommunistes, être aux aguets face à toute contestation, tout ceci est logique et cohérent.

Comment reprocher à des forces politiques et idéologiques contraires d’agir en fonction de leur stratégie ? Impossible. Tout autant, cela n’a pas de sens de reprocher, fondamentalement, à des forces non-communistes de ne pas agir en communistes.

L’application des conceptions politiques, pourtant, de peut être en négation de la loi fondamentale du darwinisme : la survie du plus adapté.

Prenons l’exemple de Kronstadt. Indépendamment des causes de l’insurrection en tant que tel, le reproche des anarchistes est le suivant : « vous avez écrasé l’insurrection. » C’est un fait. L’insurrection, dirigé contre le pouvoir soviétique, a été écrasée par celui-ci. Le gouvernement soviétique agissait en fonction d’une logique qui lui était propre et à laquelle les insurgés étaient opposés. En cela, le conflit était inévitable.

En revanche, si l’insurrection a échoué, cela est du fait de sa propre et intégrale responsabilité. Elle ne peut blâmer la force de l’ennemi. Sa faille première est sa propre faiblesse.

Le premier reproche que devraient faire les anarchistes serait le suivant : « où notre stratégie fut-elle mauvaise ? » et non « l’ennemi s’est comporté en ennemi. » L’environnement politique, social, économique est quelque chose sur lequel il n’est possible que d’avoir une prise indirecte.

Il est, certes, transformable par la dialectique, par l’action consciente, mais il n’en représente pas moins une toile de fond avec laquelle il est nécessaire de composer. Si une insurrection lancée à Lyon échoue car elle n’est pas soutenue, la raison principale n’est pas « les individus n’ont pas soutenu », elle est « nous avons échoué dans nos tâches de mobilisation, d’organisation, de structuration. »

Lorsque les trotskistes accusent les « staliniens », ils nient le fait que leur ligne est pourrie. Lorsque les anarchistes accusent les communistes, ils oublient de s’accuser eux-mêmes de leurs fautes. A l’inverse, lorsque nous avons connu des échecs, nous avons, avec justesse, critiqué -en premier lieu- nos manques.

Lorsque les révisionnistes font surgir la chute de l’URSS de derrière les fagots et qu’ils nient le long cheminement et le long pourrissement, ils agissent en parfaits imbéciles.

Lorsque nous analysons 1991, nous y voyons la marque de 1956 et du XXe Congrès. Lorsque nous regardons ce congrès, nous n’y voyons pas la main seule de Nikita Khrouchtchev, mais bien l’aboutissement, une première étape, dans un processus de restauration du pouvoir de la bourgeoisie. Cette restauration n’est pas le fruit d’agents malins, de mauvais génies, elle est le fruit d’erreurs dans notre propre camp, chez nos camarades, chez ceux chez qui nous puisons nos sources.

C’est l’analyse sans concession, l’autocritique sans pitié qui peut nous permettre d’avancer efficacement, plus solidement.

Aujourd’hui, nos propres faiblesses pèsent pour beaucoup. Notre faiblesse en tant que force d’opposition à la bourgeoisie est le reflet de notre faiblesse en tant qu’organisations divisées, qui, elle-même est le reflet de notre faiblesse dans la manière dont nous traitons la question de l’unité et dont nous traitons les questions idéologiques.

Qui, aujourd’hui, lit Marx ? Qui lit Engels ? Qui lit Lénine, Staline, Mao, Hoxha, Ho Chi-Minh, Dimitrov, Kaypakkaya, Gonzalo, Gramsci ?

Personne ou presque.

D’une part car les sources sont difficiles à trouver, qu’elles demandent de la recherche. D’autre part parce que quand des livres sont lus, ce ne sont pas des sources primaires mais des exégètes. « La pensée de Lénine » vue par tel ou tel auteur, « Comprendre Marx », par un sociologue universitaire, Trotski dépeignant Staline…

Comment ne pas penser directement à cette citation de J. Staline, dans les Cinq Conversations avec des Économistes Soviétiques, (1941-1952).

« Il est nécessaire que nos cadres aient une connaissance approfondie de la théorie économique Marxiste.

La première vieille génération de Bolcheviks était très solide théoriquement. Nous avons appris le Capital par cœur, fait des tableaux synoptiques, tenu des discussions et évalué chacun notre compréhension. C’était notre force et cela nous a aidé beaucoup.

La deuxième génération a été moins préparée. Ils étaient occupés par des questions pratiques et la construction. Ils ont étudié le Marxisme avec des livrets.

La troisième génération a été élevée sur des articles satiriques et de presse. Ils n’ont aucune compréhension profonde. Ils doivent être pourvus avec une alimentation qui est facilement digestible. La majorité a été élevée non en étudiant Marx et Lénine mais avec des citations.

Si la chose continue plus loin de cette façon les gens dégénéreront bientôt. »

Cette lutte pour l’idéologie est une lutte que nous devons gagner pour remonter la pente. Sa perte est ce qui a fait accepter la dégénérescence du Parti Communiste, ce qui a permis de justifier l’intégralité des reculs idéologiques de celui-ci. Le plus souvent, les opportunistes se camouflèrent derrière une connaissance des textes supérieure, qu’ils camouflèrent en maîtrise idéologique, des arguments d’autorité, des démonstrations creuses.

Cette perte de maîtrise idéologique se fait ressentir avec un mordant terrible. Elle explique la résurgence d’idées écrasées, battues, anéanties. Des conceptions, par ailleurs, non pas balyées par la violence physique, mais par la démonstration, par la dialectique, par l’expérience. Supprimer les traces de l’expérience a infligé une terrible amnésie au militants et militants, aux communistes et aux progressistes sincères.

Elle a entraîné la renaissance des modes de pensée idéalistes et basées sur une analyse petite-bourgeoise de l’économie : l’anarchisme. La renaissance de ces conceptions et de ces méthodes d’analyse fait renaître toutes sortes de perversions de l’esprit telles que le post-modernisme.

Elle a entrainé la renaissance et la survie des conceptions mencheviks, dont le trotskisme. Lequel se caractérise par une phraséologie de gauche mais un bloc systématique avec les positions sociale-démocrates, réformistes.

Au sein des léninistes, elle a semé la confusion et le trouble. Cette privation idéologique explique l’attachement fétichiste des militants et des militantes à une structure -le PCF- plus qu’à une idéologie. La destruction de la verticalité léniniste : Théorie > idéologie > programme > structure > ligne se traduit par une inversion des priorités.

Mettre la structure comme chapeau, comme sommet, de l’application de la théorie léniniste, est une fausseté terrible, qui condamnent ses tenants à l’inaction, à la soumission, à la lutte de tranchée dans des conditions telles que le succès est impossible. Le PCF, agissant comme une version miniature de l’Etat bourgeois, est régi par les mêmes règles : inamendable, impossible à conquérir, verrouillé, prêt à la violence et à l’exclusion. Prétendre le contraire reviendrait à avaliser les thèses réformistes ou trotskistes sur l’Etat.

Même parmi ceux et celles qui rejettent les thèses idéalistes, réformistes, trotskistes -ou crypto-trotskistes- et révisionnistes, le plus grand désaccord règne. Nous le comprenons dans un sens. Nombre d’organisations portent un héritage important, portent une tradition et une histoire. Elles sont nées à une époque où choisir la ligne pro-albanaise ou prochinoise avait une implication concrète, directe, réelle.

Ces décisions suivaient une logique, fille du temps d’alors.

Aujourd’hui, nous considérons que -même si elles ont un sens- ces questions n’ont pas le caractère d’urgence qu’elles pouvaient avoir auparavant. Nous considérons que considérer le traitement de celles-ci comme des préalables à toute unification est une fausse route. Nous pensons qu’elles ne peuvent trouver, au contraire, une issue positive uniquement à travers le débat dans un cadre unique et non par l’invective et le rejet.

Du fait de ce traitement sectaire, fétichiste, et nullement fait en direction des masses, le travail d’unification, de construction du parti, végète.

Combien maîtrisent réellement le marxisme ? le léninisme ? le maoïsme ? une poignée sinon moins.

Une tâche s’ouvre, pour les communistes de l’Etat français : celle d’avancer. D’avancer sur le terrain de l’idéologie, dans la lutte contre le sectarisme.

Un grand nombre de processus d’unification ont été menés jusqu’à présent. Il est essentiel d’en tirer un bilan critique et de saisir quelles sont les erreurs, les fautes commises.

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