Fin de partie -VII- Le postmodernisme contre le communisme.

Le post-modernisme contre le communisme.

Cette partie de notre brochure, laquelle est bientôt terminée, a été victime d’une considérable inflation. A tel point qu’elle sera, elle-même, complétée et publiée sous la forme d’une brochure à part entière. Il ne nous a pas paru possible de faire l’impasse sur une explication de ce qu’est le postmodernisme et de ses différentes implications. Il représente, fondamentalement, un implacable ennemi du communisme et un parfait agent de la bourgeoisie. En somme, cette partie, relativement longue, est une forme de « hors-série. »

Le post-modernisme s’est imposé dans une partie importante de la sphère militante de l’Etat français. Ce courant de pensée est un poison dangereux, une maladie terrible qui cause et causera des ravages tant qu’elle ne sera pas jugulée, dénoncée et combattue.

L’Unité Communiste de Lyon n’a pas pour volonté de fonctionner au procès d’intention.

Dans leur grande majorité militants et militantes sont dans un engagement honnête et sincère. Si certains et certaines sont ravis de constituer leur petit royaume, d’exercer un pouvoir sur une petite secte, d’en tirer des bénéfices directs ou indirects, ils et elles ne sont qu’une minorité.

Les places, les postes, les carrières sont rares dans les milieux liés à l’extrême-gauche. Cela existe, tout comme le cynisme, tout comme les raisonnements pervers – au sens premier du terme – mais cela reste, encore une fois, minoritaire.

Cependant, l’influence d’idées fausses peut amener quelqu’un d’honnête à se tromper, à agir de manière malhonnête ou fausse. Ainsi, nombreux sont les militants et militantes qui subissent l’influence -consciente ou non- de cette nébuleuse de conceptions fausses qu’est le postmodernisme. Nous ne les blâmons pas. L’influence de ce mode de pensée est le miroir de la faiblesse des organisations marxistes, de leur difficulté à mener la bataille idéologique. Elles mêmes subissent également l’influence du postmodernisme. Cela cause des ravages.

Expliquer ce qu’est le postmodernisme n’a pas pour but de se muer en charge aveugle contre ceux et celles qui peuvent adhérer à telle ou telle thèse défendue, mais bel et bien d’expliciter les tenants et les aboutissements, les dangers et les failles de ce mode de raisonnement intrinsèquement fallacieux.

La pensée postmoderniste est d’une naissance relativement récente, mais elle est parvenue à s’immiscer très largement dans une grande partie de la sphère militante, en parasitant un grand nombre d’aspects.

Ces conceptions ont profité du reflux idéologique du dernier tiers du XXe siècle pour prendre une place sans cesse croissante, causant de multiples dégâts.

Le post modernisme se définit par un principe de relativité absolue.

« L’incrédulité à l’égard des métarécits caractérise le postmoderne » (J-F Lyotard)

Un « métarécit » étant un « récit commun à tous. » l’histoire, les sciences sociales… toute la somme des connaissances de l’Humanité.

Le postmodernisme est bâti autour de la victoire du subjectif, du point de vue de l’observateur, de l’opinion, sur les faits, sur les preuves matérielles, sur l’objectivité. Il est une négation de la science, de la dialectique, de la causalité.

Selon un de ses fondateurs, Jean-François Lyotard, elle concrétise la primauté du récit individuel, de l’histoire personnelle, du point de vue, sur l’objectivité, sur l’histoire commune. Véritable incarnation de la dérive hypercritique, la vision postmoderniste couronne le scepticisme comme la seule réponse à toute question.

«Les objets physiques sont conceptuellement importés dans la situation comme des intermédiaires pratiques – pas, par définition, en termes d’expérience mais simplement comme des dépôts irréductibles comparables, sur le plan épistémologiques, aux divinités d Homère.

Permettez-moi de préciser que pour ma part, en tant que physicien, je crois aux objets physiques et non aux divinités d Homère et je considère que c est une erreur scientifique de croire le contraire.

Mais au niveau des bases épistémologiques, les objets physiques différent uniquement par le degré et non par la nature.» J-F Lyotard.

En somme, le « penseur » de cette « science » remet en cause la réalité elle-même. Elle n’existe plus, il n’existe que la relativité suprême : la perception.

L’histoire de la science et des sciences sociales est basée, à l’origine, sur un point fondamental : est-ce que cette théorie s’applique, paraît juste, ou non ? Une théorie -au sens large du terme- n’a d’intérêt que si elle présente une explication plus efficace, plus juste, plus proche des observations de terrain que celle qu’elle prétend remplacer.

Le lien entre la philosophie et la science est la base même de la recherche philosophique et scientifique. Ainsi, les écoles de philosophies se sont succédées, non par effet de mode, mais bien parce qu’une école supérieure, plus juste, écrasait et broyait l’autre.

De même les écoles d’analyse économiques se sont succédées, pour les mêmes raisons.

Ainsi, la vision métaphysique est figée du monde s’est effondrée pour qu’apparaisse une vision dialectique. Cette vision dialectique s’est elle-même mise à tourner dans le « bon sens », sous l’impulsion des matérialistes, démontrant que l’idée naît de la matière, et non l’inverse.

Le matérialisme-dialectique et le matérialisme historique  forment l’étape la plus juste et la plus efficace de la théorie. Non pas parce que cela plaît à l’Unité Communiste de Lyon, mais bien parce que cette conception philosophique est vérifiable, rationnelle, scientifique. Elle est un moyen d’explication, d’analyse, de compréhension, mais également un moyen de transformation de la société.

Cette ascendance permet à l’analyse marxiste de balayer les autres.

Cependant, la bourgeoisie a toujours lutté contre cette influence idéologique, gênante, dérangeante, déplaisante pour elle – et pour cause, elle en prédit la mort et l’anéantissement.

En réaction, d’autres écoles se sont formées, la philosophie s’est détachée de la science, du réel, l’analyse s’est emmitouflée dans l’idéalisme pour se préserver. Le divorce entre la science et la philosophie s’est avéré un fulgurant retour en arrière. Ces écoles de pensées ont permis l »irruption de ces philosophes agents-de-la-CIA tels que Bernard Henry-Lévy, Alain Finkielkraut, ou d’autres tels que Gilles Deleuze.

Ces écoles n’ont plus cherché à expliquer ou à transformer le réel, mais uniquement à jeter en l’air des théories pourries.

Le point de départ du postmodernisme se niche dans une négation de la dialectique, une négation du rasoir d’Ockham, une négation même de la causalité. La destruction du principe de causalité empêche d’expliquer, désormais, quoique ce soit. Libre à chacun, à chacune, de choisir ce qu’il ou elle veut comme raisons, comme causes, comme conséquences, et de fabriquer une réalité plaisante.

 D’une certaine manière, ce courant est un héritier philosophique du sophisme : les conceptions du monde ne sont pas universelles, sont relatives, « tout est vrai » et « rien n’est faux. » Cette manière utilitariste de comprendre les analyses permet -au nom de la liberté de la science- de tout justifier.

C’est là son premier aspect : tout part de la subjectivité, du subjectivisme des observateurs. A grands renforts de coup de projecteurs, ses tenants tentent d’ériger des détails en règles, tout en se réfugiant dans un agnosticisme qui confine à l’obscurantisme.

Obscurantisme et méconnaissance sont les deux branches de la tenaille idéologique du postmodernisme.

Ainsi, la critique de la valeur ou Wertkritik illustre pleinement une méconnaissance complète de l’économie et de la place du travail dans la société. Les obscurantistes tenants cette position ne voient le travail que comme une aliénation et non comme un processus de création de marchandises, de richesses et, il est vrai, d’exploitations. En proclamant des insanités telles que « ne travaillez jamais », les apprentis-sorciers escamotent le fait que toute production de ressource, nourriture, traitement de l’eau, construction de logement, est le fruit du travail. Dans leurs milieux en vase-clôt, les tenants de ces positions se gargarisent du fait d’ « arnaquer » le système capitaliste en vivant à ses crochets. Sans comprendre que leur existence dépend de l’exploitation de millions d’individus, de milliards de travailleurs et de travailleuses, aux dépends desquels ils et elles vivent.

Son deuxième aspect est l’essentialisme : les choses, les individus, ont une essence qui leur est propre et qui les caractérise. Dans les discours, cela se traduit par une tendance à essentialiser les positions et les contenus idéologiques : blanches, noires… Comme si elles possédaient, pour reprendre la formulation d’Alfred Rosenberg, une « Rassenseele » une âme de race.

De nombreux interlocuteurs lancent ainsi de vastes théories insistant sur un sophisme génétique. Le féminisme libéral-bourgeois, caractéristique politique, est ainsi rebaptisé « féminisme blanc », caractérisation essentialiste. Par effet de miroir, il devrait donc exister un « féminisme noir », un « féminisme arabe » ou autre.  Des contradictions idéologiques rentrent en ligne de compte dans chaque ethnie, dans chaque groupe, dans les moindres parcelles de liens sociaux. En l’absence d’un monolithe formé par une conception blanche et une conception « colorée » cette manière d’analyser les choses ne peut qu’être considérée fausse.

Entre Paul Robeson et Martin Luther King ; entre Diem et Ho Chi Minh; entre Hitler et Thaelmann ; entre Eva Braun et Sophie Schöll, entre Kaganovitch et Rothschild, des océans existent. Ils sont pourtant de la « même ethnie », partagent un fond culturel commun, une identité commune. Mais la classe sociale, l’idéologie, sont ce qui les séparent.

Ironiquement, cette caractérisation raciale est fascinante à plus d’un titre. D’une part car elle est issue d’écoles de pensées européennes et occidentales, ce qui, suivant sa propre logique, l’invaliderait d’elle-même en tant que « science blanche », d’autre part car elle introduit précisément ce qu’elle prétend combattre : la division raciale, ethnique, religieuse.

Elle est fausse scientifiquement, car les distinctions entre races sont un non-sens biologique ; elle est fausse anthropologiquement, car il n’existe pas forcément d’unité culturelle au sein d’une « race » fictive -Bantous, Zoulous, Pygmées, Ethiopiens… n’ont pas vécu selon les mêmes lois et les mêmes règles ; elle est fausse sociologiquement et politiquement car il existe, au sein de la très large majorité des civilisations, une séparation ancienne en classes sociales, une division du travail, un patriarcat.

L’histoire du rapport entre les genres, de la création des cellules familiales, de la création de la division genrée et internationale du travail rentre dans cette histoire de l’humanité qu’est l’histoire de la lutte des classes.

D’autres part car les frontières sont diffuses : Les slaves musulmans ; les chrétiens arabes ; les coréens athées… l’essentialisation est une conception profondément imbécile, au sens premier du terme : imbecillus, in [sans] ; bacillum [béquille, appui]. Une position sans le moindre appui, sans fondement, sans la moindre solidité.

Cet essentialisme rejoint, dans une certaine mesure, les théories fascistes de la « personnalité. » Le fascisme se veut le négateur de l’idéologie, se veut le catalyseur de la libération de l’humain dans toute sa « nature propre. » L’idéologie, la morale, dans une certaine mesure la religion, ne font que brimer la véritable personnalité du sujet, de l’individu. Mettre en avant, comme seul et unique objectif, la « réalisation pleine et entière de l’individu » revient à chasser l’idéologie, qui manipule ; les normes, qui contraignent ; la transformation dialectique, qui corrompt. Elle revient à saluer l’apolitisme et le viscéralisme comme mode de pensée. In fine, elle mène à l’abrutissement au sens premier du terme, du fait de l’exigence d’agir en fonction de sa « nature. »

Le troisième aspect est la relativité fallacieuse employée systématiquement : les choses sont systématiquement relatives, la vérité est à géométrie variable, et les principes ne sont jamais hiérarchisés. Ce positionnement se marie avec une facilité déconcertante avec le sophisme génétique précédemment évoqué.

Dans la pensée postmoderniste, classe sociale, genre, origine ethnique, religion et sexualité sont mis sur le même plan. Il n’existe pas de causalité dans ce mode de pensée, ni d’aspect principal ou secondaire.

C’est là le principe même du courant dominant, au sein des milieux militants. L’intersectionnalité est quelque chose dont l’idée de base est juste : il est possible de subir plusieurs oppressions, plusieurs dominations qui se mêlent les unes par rapport aux autres.

Ceux et celles qui ressentent des oppressions quant à leur couleur de peau, quant à leur genre, quant à leur sexualité, quant à l’exploitation, ont fondamentalement raison. C’est là le sens de la formule de Mao : « on a raison de se révolter. »

Il est légitime, juste, nécessaire, de lutter contre ces oppressions, ces discriminations. Il est tout aussi légitime et juste que des structures ad hoc soient mises en œuvre pour permettre d’y répondre.

En revanche, là où l’intersectionnalité échoue totalement à apporter quoique ce soit d’autre qu’un constat -hormis un libéralisme complet- c’est dans son incapacité à déterminer des causes, à hiérarchiser les phénomènes -structurants ou superficiels- et surtout à combattre -au nom d’un saint respect de la culture- les conceptions fausses.

Les oppressions ne sont pas individuelles, elles ne s’additionnent pas comme des points, mais sont le fruit de logiques : elles découlent, en premier lieu, de l’organisation économique de la société. La division genrée du travail forme la base sociale du sexisme ; l’impérialisme et le néo-colonialisme, ainsi que la mise en concurrence des travailleurs, celle du racisme ; la cellule familiale comme lieu de production et de reproduction est un des facteurs de l’homophobie…

Le cœur de ces oppressions demeure la loi du profit, l’exploitation, l’extorsion de la plus value.

En niant ce caractère fondamental, sous le prétexte fallacieux qu’il ne faille pas hiérarchiser les oppressions, le postmodernisme échoue comme moyen de lutte, mais aussi d’analyse.

Expliquons-nous : dans la conception du monde postmoderniste, un individu comme Ernst Röhm, dirigeant les Sturmabteilungen du NSDAP, devrait être soutenu et protégé, car homosexuel. Dans le même ordre d’idée, Margaret Thatcher doit d’abord être considérée comme une femme avant d’être une réactionnaire. Joseph Kony, le très religieux dirigeant de l’Armée de résistance du Seigneur en Ouganda, doit être vu comme un noir avant toute chose.

Au lieu de chercher, dans les intersections, les points communs, les luttes, les points focaux, ces théories érigent des murs, séparent les luttes, fragmentent et divisent. Le but de cette distillation est d’atteindre la pureté, le purisme, non la résolution efficace des contradictions.

Tout ceci se mêle, se transmute, avec un manichéisme fascinant. Ainsi, toutes les contorsions sont possibles, toutes les inventions sont possibles. Pour parvenir à cela, les données pertinentes sont ignorées, tues, niées. Dans un sens, la force du postmodernisme, dont la prétention à « décoloniser » les esprits n’a d’égal que son incapacité à le faire, réside dans le fait d’être dans un eurocentrisme absolu.

Elle n’accorde qu’aux « blancs » le kaléidoscope d’opinions, de positions sociales ou idéologiques. « L’autre » est ravalé au rang de « bon sauvage », dont les manifestations d’esprit sont applaudies des deux mains, dont les erreurs politiques, la réaction, les clivages sont excusés comme des expressions de la candeur d’un peuple qui « découvre sa civilisation. » Il n’existe pas de progressistes, pas de réactionnaires, pas d’ouvriers, pas de capitalistes -nationaux ou compradores– simplement une masse racialement définie.

Ainsi, les naxalites, les kurdes, les philippins, les militants et militantes communistes des pays dominés sont dépolitisés. Les anticommunistes de gauche leur « pardonnent » leurs errances politiques, comme ils et elles pardonneraient à des enfants agités et capricieux.

La théorie des « premiers concernés » est brandie comme un graal exemptant de toutes critiques. Elle excuse tout, excuse tous les renoncements, permet de tout justifier. Ainsi, si les « premiers concernés » prennent des positions réactionnaires, le critiquer reviendrait à faire œuvre de sabotage, de diversion, d’être un agent de la réaction. Nombreux sont ceux et celles qui apportent, derrière ce prétexte, un soutien au combattants de l’ASL en Syrie, par exemple. Pourtant, il est avéré que l’ossature du commandement agit en laquais d’Erdogan, bourreau des kurdes, que ces individus ou organisations soutiennent également, par opportunisme total.

De même, la théorie des « privilèges. »

Celle-ci part d’une inversion des choses. Il n’existerait même plus de dominés, d’opprimés, mais à l’inverse, des privilégiés. Les privilèges « blancs », « hommes », « bourgeois », « cis-genre » ou autres sont légion. Cette méthode sert, d’une part, à entretenir le sophisme génétique, l’attaque ad hominem, permettant d’attaquer l’émetteur de l’argument, non son contenu. De l’autre, elle pose les questions de manière fausse et rétrograde. L’intérêt de la lutte sociale est de hisser le niveau de vie, de liquider les contradictions d’une manière positive, non de faire choir de son piètre piédestal quelque personne « privilégiée. » En somme elle est d’offrir ces « privilèges » à tous, non de les retirer.

L’incapacité de la théorie postmoderniste à comprendre les principes de contradiction principale et secondaire, de comprendre ce qui est antagonique et ce qui ne l’est pas, mais surtout à démêler le vrai du faux en fait un agent du confusionnisme et de la réaction.

Car, dans les faits, il existe une causalité, il existe une cause et des conséquences. Il existe une hiérarchie dans les contradictions et dans l’analyse.

En effet Friedrich Engels, dans Ludwig Feuerbach, explique les choses ainsi : « Tout ce qui met les hommes en mouvement doit nécessairement passer par leur cerveau, mais la forme que cela prend dans ce cerveau dépend beaucoup des circonstances. »

Les conditions matérielles forment le principal environnement qui permet d’expliquer comment pense un individu. Engels écrivait également qu’on « pense autrement dans un palais que dans une chaumière ».

Dans Les principes élémentaires de philosophie, le philosophe Georges Politzer (1941) écrit : « Les idéalistes disent qu’un prolétaire ou un bourgeois sont l’un ou l’autre parce qu’ils pensent comme l’un ou l’autre. 

Nous disons, au contraire, que, s’ils pensent comme un prolétaire ou comme un bourgeois, c’est qu’ils sont l’un ou l’autre. Un prolétaire a une conscience de classe prolétarienne parce qu’il est prolétaire.

Ce que nous devons bien remarquer, c’est que la théorie idéaliste comporte une conséquence pratique. Si l’on est bourgeois, dit-on, c’est que l’on pense comme un bourgeois ; donc, pour ne plus l’être, il suffit de changer la façon de penser en cause et, pour faire cesser l’exploitation bourgeoise, il suffit de faire un travail de conviction auprès des patrons. C’est là une théorie défendue par les socialistes chrétiens ; ce fut celle aussi des fondateurs du socialisme utopique.

Mais c’est aussi la théorie des fascistes qui luttent contre le capitalisme non pour le supprimer, mais pour le rendre plus « raisonnable » ! Quand le patronat comprendra qu’il exploite les ouvriers, disent-ils, il ne le fera plus. Voilà une théorie complètement idéaliste dont on voit les dangers.

(…)

L’« être social » est déterminé par les conditions d’existence matérielles dans lesquelles vivent les hommes dans la société.

Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leurs conditions matérielles d’existence, mais ce sont ces conditions matérielles qui déterminent leur conscience.

Qu’est-ce qu’on appelle les conditions matérielles d’existence ? Dans la société, il y a des riches et des pauvres, et leur façon de penser est différente, leurs idées sur un même sujet sont différentes. Prendre le métro, pour un pauvre, un chômeur, est un luxe, mais, pour un riche qui a eu une voiture, c’est une déchéance.

Les idées du pauvre sur le métro, les possède-t-il parce qu’il est pauvre ou est-ce parce qu’il prend le métro qu’il les possède ? C’est parce qu’il est pauvre. Etre pauvre, c’est là sa condition d’existence. »

Les conditions matérielles sont ce qui détermine la mentalité, la conscience, l’état d’avancement de la pensée. Ecrire ceci, pour un postmoderniste, est émettre un jugement de valeur. Or il s’agit d’une vérité objective indéniable.

Les conditions matérielles sont déterminantes dans le jugement que portent les uns et les autres sur la société, sur eux mêmes, sur l’un et l’autre.

Pour les postmodernistes, lesquels placent leur foi dans une « âme, » un individu tient des positions de manière indépendante de son contexte social, comme l’expression simple de sa « race » ou de son « âme. »

Or, un ouvrier sexiste, retardé, xénophobe, est le reflet des positions de son milieu, de celles de l’influence de l’idéologie bourgeoise. Cela remet-il en cause le fait qu’un travailleur, une travailleuse, n’a pas objectivement intérêt à détruire l’exploitation, à détruire la division genrée du travail, à anéantir la mise en concurrence des travailleurs ?

Pour le postmoderne, oui. Il ou elle est définitivement passée dans un « côté obscur » tout aussi métaphysique que celui de l’univers de fiction dont ce concept est issu. Il ou elle est déjà un ennemi qu’il est contreproductif de rallier. En refusant cela, le postmodernisme laisse le champ libre à la réaction, qui, elle, se fait un plaisir d’opérer un travail de recrutement et d’explication, sur la base de ses positions réactionnaires.

Pour les marxistes, ces positions sont le reflet de la faiblesse de l’organisation de la classe ouvrière, de la faiblesse de l’influence des organisations communistes dans la société.

Traiter un bourgeois qui tient des propos et des attitudes réactionnaires et un ouvrier qui fait de même est faux. L’un exerce objectivement une idéologie qui correspond à ses intérêts de classe, l’autre est intoxiqué.

Derrière ses aspects se trouvent les contradictions secondaires, qui peuvent parfois prendre une tournure primordiale : l’exemple typique serait la situation des homosexuels en Tchétchénie en 2017 où la question de la séparation entre bourgeois et prolétaires passe provisoirement au second plan, celle des juifs pendant les pogroms et la Shoah… Cependant, cela ne retire en rien le fait qu’un bourgeois à la peau noire ne sera pas dans le même univers qu’un white trash vivant dans une caravane. Une femme ministre peut subir une oppression sexiste, mais être une exploiteuse qui entretient la misère et la paupérisation des masses populaires. Un mâle blanc cis-genre, mais bulgare et travailleur détaché n’est pas dans la même situation qu’une Rachida Dati. D’où l’importance de savoir hiérarchiser ce qui est principal et ce qui est secondaire.

L’engagement est un aspect qui ne saurait être nié. Un militant communiste « sort de sa classe » pour devenir -avant tout- un communiste. Une militante fasciste, une Antigone par exemple, dépasse également sa classe sociale, sa condition de femme, et fait de son idéologie sa principale caractéristique. C’est ainsi que Thatcher est une néolibérale réactionnaire avant tout, quand bien même elle peut subir le sexisme.

Cela ne signifie pas que ce soit une bonne chose de l’attaquer par ce biais. Les méthodes de lutte réactionnaires doivent être condamnées par les communistes. Appeler Thatcher « the bitch » est une caractérisation fausse. Traiter Marine Le Pen de « salope », attaquer Brigitte Macron sur son âge, sont des méthodes fausses, réactionnaires. Elles ne définissent pas politiquement et socialement l’ennemi, ne font que ramener en arrière la conscience politique.

La limite entre qui est à rallier, qui est trop loin ne se fixe pas sur une grille figée.

Un ouvrier qui milite pour le NSDAP dans les années 1930 est quelqu’un qui peut être rallié. Le même ouvrier, au moment de la Seconde Guerre mondiale, peut-être quelqu’un qui possède un fusil, quelqu’un qui tire, qui tue, qui pille et massacre. Les questions ne se posent alors pas de la même manière.

Ce qui différencie le postmodernisme d’une simple erreur, ce qui en fait un danger, c’est qu’il accrédite les thèses réactionnaires et fascistes. Il dote d’une « âme » les individus, il clame une lutte contre l’appropriation culturelle, érige des barrières, créé des cases identitaire à cocher, des frontières entre chaque compartiments de la lutte. Ce mode de pensée fait écho aux théories des identitaires, lesquels, reprenant le slogan de la ségrégation, clament hypocritement un separate but equal entre individus ne partageant pas le même « récit. »

De même, la question de la résolution de ces contradictions est niée. Exit la révolution prolétarienne, vive de libéralisme démocratique. En reniant l’origine sociale de ces discriminations, en niant le fait qu’elles sont une superstructure issue de la structure économique, les postmodernistes font le lit du libéralisme. Au lieu de s’attaquer aux causes, aux raisons profondes, les tenants de ces théories ne font que cibler les aspects visibles. Et encore !

Dire que la domination ou que la division du travail n’existe pas dans les couples homosexuels, chez les transsexuels, ou dans chaque composante de la société, est une fausseté. Un des enseignements du marxisme est que la lutte des classes traverse tout. Tout, y compris l’intimité des couples, dans laquelle se créent des rapports de domination, des rapports d’exploitation, des tendances progressistes et réactionnaires. Clamer qu’extirper « l’âme blanche mâle et cis-genre » de la société ne signifie nullement la fin des contradictions. Le capitalisme les génère par son activité d’exploitation et de division.

La déconstruction des individus et des normes est le deuxième volet le plus important de ces théories. Les normes sociales ne sont pas, dans l’imaginaire postmoderniste, des phénomènes issus d’une structure, de rapports économiques, de relations d’exploitation entre des classes sociales. Dans la conception brumeuse de ces magiciens elles apparaissent comme tombées du ciel et ne sont que des nuages flottants, non-reliés à une réalité vécue par les masses.

Dans la théorie des grands vizirs du postmodernisme, la révolution, le changement, passe par la déconstruction de la civilisation, par la déconstruction des normes sociales, des rapports sociaux.

Les communistes considèrent que la lutte contre les tendances réactionnaires passe par l’idéologie, laquelle est une arme de combat pour permettre le renversement de la société capitaliste et sa transformation en société socialiste, puis communiste, sapant la base matérielle des discriminations de genre, d’ethnie…etc.

Dans le postmodernisme, l’aspect principal, tel une secte, est de trouver la réponse en soi, de s’écouter soi même, de se définir selon ses vœux et ses aspirations d’individu, sans la moindre considération pour l’environnement social.

Ce processus d’autodéfinition ne peut que déboucher sur des excès réactionnaires. En effet, en considérant que l’individu doit réaliser sa nature personnelle et profonde, le postmodernisme fait le lit de l’individualisme. En mariant cela avec le relativisme, cette boue toxique finit par s’étaler partout, par tout recouvrir, par tout intoxiquer.

« Jouir sans entraves », ce slogan résume parfaitement cette logique. Il s’agit de placer le bonheur et la jouissance personnelle comme ambition, comme objectif suprême. Si l’entrave est le consentement, l’autre n’est « pas assez libéré », si la jouissance personnelle rencontre des obstacles, ceux-ci sont vécus comme une oppression terrible.

Contredire l’opinion par les faits revient à une attaque de Pearl Harbor. Contredire le subjectif par l’objectif devient une déclaration de guerre.

Ce qui définit l’être humain comme un animal social, comme un animal politique, sa capacité à transcender son statut d’individu, est balayé, au même titre que la science, par le relativisme, érigé en nouvelle science, du postmodernisme.

Or, la déconstruction de l’individu, aussi louable puisse-t-elle être, ne forme qu’une goutte d’eau dans un océan. Ce rapport individuel à ces questions fait que ces forces ne s’adjoignent pas à une lutte politique, organisée -car vu comme une contrainte, structurée, contre le système capitaliste, contre la bourgeoisie, contre l’exploitation.

Seule la révolution peut venir à bout des sources de l’oppression. Cette révolution ne se fait pas dans la déconstruction des individus, elle se fait dans la construction d’une société nouvelle, dirigée par les masses populaires et par la classe ouvrière au premier chef.

D’autant que la mentalité retarde sur les pratiques. Etant le fruit de la matière, l’esprit retarde sur celle-ci. Placer en premier lieu le changement des mentalités pour obtenir le changement de société revient à inverser le fonctionnement du monde.

Il est illusoire de croire que l’effondrement de l’idéologie bourgeoise, de ses normes, ouvre la voie à l’arrivée d’une idéologie progressiste, de ses nouvelles normes, lesquelles régiront et changeront le monde.

Ce n’est que par la destruction du pouvoir bourgeois, de sa manière d’organiser la société, que l’idéologie bourgeoisie s’éteindra progressivement. « L’humain socialiste » ne précède pas la Révolution, il en naît.

Tant que la cause structurelle n’est pas touchée, n’est pas détruite, l’anéantissement des divisions au sein de la société ne peut avoir lieu.

Les luttes dirigées par le postmodernisme ne peuvent être victorieuses. Tant que les tenants de ce courant de pensée ne cherchent pas la cohérence, la rationalité, la compréhension scientifique de la société, ils et elles échoueront. Les discriminations contre lesquelles les postmodernistes prétendent prendre les armes, prendront sans cesse de nouvelles formes, en face desquelles les militants et militantes sont impuissants.  Il s’agit d’un tonneau percé des Danaïdes, d’un travail de Sisyphe, mené non seulement en vain, mais également contre la révolution prolétarienne.

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