Fin de Partie – V – « A la soupe aux voix frontistes ! »

A la soupe aux voix frontistes !

Le bassin de drainage des voix frontistes s’est accru, les thèses défendues par le FN et l’extrême-droite ont commencé à former un vivier d’électeurs. En 1974, Jean-Marie Le Pen obtient 190 921 voix. En 1988 : 4 376 000 ; en 2002 : 4 807 000; 2012, après une décrue : 6 421 000. Lors de la dernière élection, 7 678 000.

Cette quantité de voix attira logiquement les convoitises. Mais, le FN restait, encore à l’époque, dans l’imaginaire collectif, le parti des antigaullistes, de la droite de Vichy, des collaborationnistes. Cela formait un véritable fossé le mettant à l’écart des autres organisations.

Si, en 1987, un chiraquien comme Michel Noir, à l’époque ministre, déclarait « Mieux vaut perdre les élections que perdre son âme » quant à d’éventuelles alliances avec le FN, il en est tout autre aujourd’hui.

Charles Millon, en 1998, avait fait scandale en s’alliant avec le Front National. Scandale, certes, mais désormais, il existait un précédent auquel se référer. Le tabou était brisé.

Bien qu’ ostracisé, bien que mis au ban de l’échiquier politique, le FN n’a pourtant jamais cessé d’exercer une influence sur les thèses défendues par les autres organisations. L’irruption, au second tour le 21 avril 2002, du FN a été un choc, un soufflet pour la social-démocratie, battue, humiliée. Inversement, cette vitalité en termes d’électeurs a aiguisé l’appétit d’opportunistes.

Les électeurs FN sont passés de pestiférés à un groupe d’électeur dont il « faut comprendre la colère. » Seulement, en lieu et place de la compréhension, s’est glissé, en fraude, l’imitation de ce qui faisait le succès du Front National.

Le combat idéologique s’est éclipsé. Il s’est mué en un mouvement de retro-ingénierie des pratiques et des thèses. Le mode d’expression, le style populiste de Le Pen père, a été intégré par des tribuns, à l’image de Mélenchon.

Les idées, quant à elles, ont fait leur chemin, et pour capter les voix du front, les autres organisations les ont adoptées. Les positions sur l’immigration, sur une opposition entre la mondialisation et le protectionnisme se sont également faites un nid à gauche -à la place  de l’internationalisme et du socialisme.

Le sécuritaire, dont l’un des maîtres fut le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, est devenu un sujet central des élections. Cette question s’est transmise, comme un héritage, dominant les débats publics jusqu’à Manuel Valls et Bernard Cazeneuve.

La question de l’identité nationale, portée par l’ex-PS Eric Besson, a été un tremplin fantastique. Non seulement, cette fois, pour le Front National, mais bien pour l’ensemble de la sphère fasciste. Poser cette question, de la part des membres d’un gouvernement, revenait à envisager d’apporter une caution à une thèse toxique.

La rhétorique de l’Identité Nationale était, ainsi, de considérer qu’il existait un fondement immatériel, mental, identitaire, dans le fait d’être « français ». A l’inverse, qu’il existait donc des « français de papiers », véritable citoyens de seconde zone.

L’idée fit long feu et ne déboucha jamais sur un rendu réel, validé, cautionné. Elle ne devait servir qu’à faire un effet d’annonce et ne pouvait obtenir le moindre aval scientifique. Le fait de faire tenir certains débats à Vichy a contribué à rendre intenable la situation.

Comme dans l’art contemporain, la démarche compta plus que les résultats. Elle fut un adoubement pour le discours des Identitaires, dont la fondation était contemporaine de ces débats.

Ces exemples sont illustratifs : au lieu de chercher à briser la rhétorique nationaliste, celle-ci s’est fait désirable, elle s’est faite réservoir qui était désirable de siphonner.

Mais l’exemple le plus fascinant demeure sans conteste la question du rapport entre l’Etat français et l’international. La doxa traditionnelle était celle d’une gauche internationaliste, mettant en avant la solidarité entre les peuples, mettant en avant l’entraide et l’opposition à la guerre. Les thèses sociales-chauvines ne datent pas d’hier, mais leur caractère hégémonique s’est fait, à chaque pas, plus fort.

Ainsi, le fait de ne plus présenter l’Etat français comme une puissance impérialiste mais comme un dominion de Merkel, des USA, de l’UE ou de l’OTAN, était un mot d’ordre commun au FN comme à la FI.

Dans l’ère du peuple, Jean-Luc Mélenchon décrivait les choses ainsi : « Dès lors, quel crève-coeur de voir la France rabougrie ! À cette heure notre République devrait se  dresser de toute la hauteur de son peuple sur la scène du monde. Elle ne devrait pas être enfermée dans la servile allégeance aux États-Unis d’Amérique et à leur dangereuse politique impériale. Elle ne devrait pas être cette pauvre chose ballottée par les événements, tenue en laisse par Mme Merkel. »

 Claire illustration de la position sociale-chauvine du tribun. De même, les idées socialistes ont disparu, pour être remplacées par des conceptions protectionnistes, par une défense d’un retour -illusoire- à un capitalisme pré-impérialiste.

La défense du protectionnisme comme système de relations économiques internationales est un des points de convergence idéologiques entre le Pen et le P.C.F. / F.I. . Présenté comme la réponse à la mondialisation, au capital apatride, aux spéculateurs, cette mesure vise à protéger l’Etat Français de la concurrence internationale. Elle vise à replier l’impérialisme français sur un pré-carré, à baser ses rapports sur des accords bilatéraux, imposés par l’impérialisme français, négociés au rapport de force, entre pseudo-partenaires.

 Or, il ne peut exister de « partenaires » sous le capitalisme.

 Ce raisonnement s’oppose au libéralisme porté en avant par les partis du centre, lesquels sont dans une optique offensive, quant aux accords commerciaux, quant au partage du marché mondial.

Soyons honnêtes, en 2017, le libéralisme n’est qu’un mythe. La « concurrence libre et non faussée » n’a été qu’une phase minime du capitalisme, une étape dans son Big Bang. Occupés, tous les marchés se repartagent par la guerre, la négociation, les coups de force.

 Il ne s’agit pas, ici, de promouvoir l’un contre l’autre, il s’agit de rappeler que les deux sont faux : l’un est un maintien dans une situation d’exploitation, dans une situation de rapports inégaux dans la division internationale du travail ; l’autre revient au même, mais sur un espace plus restreint et entouré de barbelés.

Les communistes ne défendent ni le libéralisme, ni le protectionnisme, ils défendent le socialisme. Entre ceux qui applaudissent l’état actuel de l’économie et ceux qui veulent tordre l’histoire dans le sens du passé, il n’existe pas de choix juste, seulement deux impasses.

Dans l’esprit de la FI, dans les textes actuels du PCF tout comme dans les éructations de la famille Le Pen, la bourgeoisie n’existe pas. Les classes sociales n’existent plus. Il existe une « oligarchie financière », impalpable, intangible, probablement cosmopolite. Elle est l’ennemi désigné, elle est la cible des deux discours. Le capitalisme, l’exploitation patronale, les patrons et patronnes de l’Etat français, premiers bourreaux des classes populaires, sont niés.

Tout au plus concède t’on que la finance est mauvaise, à l’inverse du capitalisme familial, paternaliste, du capitalisme Michelin, Schneider, patriote. Ce discours n’est pas seulement une impasse en terme d’analyse, il est dangereux. Il contribue à faire de l’ennemi de classe quelque chose qui flotte au dessus de la société comme un vautour. Il consiste à exciter la colère des masses pour la projeter dans des crevasses sans fond, dans des abysses dangereuses et toxiques.

La perception de l’impérialisme français est partagée par les deux forces politiques qui occupent les ailes de l’échiquier: elle est celle d’une théorie des trois mondes renouvelée. Le Monde des grandes puissances est celui des USA et de l’Allemagne / Union Européenne. Elles seraient les puissances dominantes, les ennemis de la France, qui, elle, est pétrie de valeurs universelles et bienveillantes. Ces superpuissances la dominent la France, l’écrasent, l’exploitent, comme le décrit Mélenchon.

Dans le Hareng de Bismarck, celui-ci présente nos voisins d’outre-Rhin comme des prussiens porteurs de casques à pointe, tenant en laisse un François Hollande soumis. Ce même Hollande que Mme Le Pen appelait « M. Merkel. »

Pour les communistes, l’Union Européenne est bel et bien ce que Lénine décrivait dans du mot d’ordre des Etats-unis d’Europe, en 1915: « Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens … dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique, arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. » L’UE est une alliance temporaire de ce type, entre un impérialisme français et un impérialisme allemand, entre autres, l’un et l’autre trouvant chacun leurs débouchés, leurs clientèles, leurs dessins. L’un et l’autre sont alliés et concurrents en même temps, bien que le second aspect reste secondaire -à l’heure actuelle. La rengaine de la domination de sert qu’a tromper les masses.

Même chose en ce qui concerne des USA, bien que nettement plus imposants. Les obsessions évoquant la Guerre Froide, le rejet de l’OTAN, ne maquillent que fort mal les choses. Nous n’avons pas de bases US, pas d’occupation militaire étrangère sur le sol de l’Etat français. A l’inverse, ce sont plutôt les troupes de l’Armée de Terre qui ont une certaine tendance à s’inviter pour un séjour de longue durée chez d’autre Etats.

Ce sont nos avions, frappés de la cocardes bleu-blanc-rouge, frappent nos cibles, dont l’attaque est dictée par l’agenda de notre impérialisme. Dans la période récente, les USA, sous le mandat d’Obama, eurent même une certaine tendance à se placer à la traine des français, des israéliens ou des turcs, à les freiner, plus qu’à les exciter à la guerre.

Les USA sont une puissance dominante, certes, mais de là à faire de l’Etat français une colonie ou dominion, c’est faire un triple saut périlleux en l’air.  Pourtant, ceci forme le noyau dur des thèses au sein des ouvrages signés de la main de Mélenchon.

Toujours dans l’ère du peuple : « La France n’est pas la petite nation « occidentale » qu’a fait d’elle François Hollande en s’intégrant servilement aux politiques de l’empire nord-américain.« 

Le deuxième monde de nos apprentis sorciers de la géopolitique est celui des puissances montantes. Pêle-mêle, ces idéologues y jettent la France, les BRICS, le Venezuela. Ce fourre-tout contient en somme tout ceux avec qui ils trouvent désirables de se lier. Mettre l’Etat français ; 6ème puissance mondiale, 4ème exportateur d’armes, grand impérialisme belliqueux, dans cette catégorie, c’est parvenir à faire un tour de passe-passe à rendre vert de jalousie les plus grands prestidigitateurs.

Pourtant, le Pen et Mélenchon, comme d’autres avant eux, y parviennent.

Leurs arguments ne sont pas du même son, ils sont mêmes antithétiques sur un grand nombre de points. Pourtant, ils appuient l’un comme l’autre l’impérialisme français, accompagnent sa volonté d’accroissement.

D’un côté le message universaliste, le message des lumières, promu par la France Insoumise. Il s’agit de ces pamphlets peignant la France comme un phare de civilisation, comme l’avant-garde de l’humanisme.

De l’autre l’appel à la néo-croisade des fascistes, dans l’esprit desquels ces Etats représentent le rempart contre la décadence, représentent le bastion de la pureté, de la virilité, d’une Eglise renaissante. En somme, les fascistes rêvent d’un retour à la Sainte Alliance.

Quoi de commun entre ces deux messages ? Rien en apparence tout, dans le fond.

Le discours de paix et d’amour de Jean-Luc Mélenchon n’est ni plus ni moins une copie conforme de celui des colonialistes de la IIIème République. Ce sont dans ces discours que le tribun, par ailleurs, puise son inspiration.

Dans l’ère du peuple, de nouveaux :« Elle [La France] ne devrait pas vivre dans la gêne et sous le fouet d’une poignée de déclinistes payés pour la démoraliser et la faire douter d’elle. Au contraire elle devrait marcher aux avant-postes du nouvel âge de l’humanité qui se dessine sous nos yeux, être la cheville ouvrière d’une nouvelle alliance des peuples. »

Le message de paix et d’universalité de l’Empire français s’est traduit pas les massacres, les viols, les villages brulés au napalm, les enfants pendus ou écrasés sous les chenilles des chars AMX. Ce message d’amour était à sens unique, tout comme l’est le capitalisme, tout comme l’est l’impérialisme.

En ne remettant jamais en cause l’impérialisme français, en ne remettant jamais en cause le capitalisme, comment l’Etat français pourrait bien marcher aux avant-postes du nouvel âge de l’humanité qui se dessine sous nos yeux, être la cheville ouvrière d’une nouvelle alliance des peuples.

Lorsque l’URSS fut proclamée championne de la liberté, ce fut le fruit de son action réelle, concrète, d’aide donnée aux peuples voulant se libérer, de positions prises sur les questions nationales ainsi que sur les questions coloniales. La destruction du capitalisme et de l’impérialisme ont été les points de départ de la possibilité de marcher aux avant-postes de la Liberté.

In fine, qu’on choisisse l’un ou l’autre, les deux opposés trouvent leur compte : la France devient l’allié d’un nouvel axe impérialiste, avec lequel elle peut négocier un nouveau partage du monde. A son profit, ou plutôt celui de sa bourgeoisie, car cela forme le sens de « l’intérêt national ».

Prôner l’affermissement de la place de la France dans le Monde ; célébrer ses possessions territoriales ; applaudir à l’agrandissement de sa Z.E.E.; la vouloir -dans son costume impérial- à la tête d’un nouvel ordre mondial ; qu’est-ce sinon servir la soupe aux fascistes ? Qu’est-ce, sinon, en toute connaissance de cause, donner une légitimité, un vernis de « gauche » à une politique impérialiste, chauvine, nationaliste ?

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