La bataille de l’histoire. VI

Dépasser le folklorisme et le dogmatisme, aller de l’avant.

Nous cherchons tous des voies pour nous améliorer dans notre compréhension du marxisme. Cette formation est essentielle pour construire l’ossature du Parti de demain. La formation est non seulement essentielle, mais vitale. Il s’agit d’un travail long et continu, ardu, d’autant qu’il existe des ruptures dans la transmission du savoir et de l’expérience. Depuis le début des années 2000, surtout depuis la crise de 2008 et les politiques d’austérité, en France, il existe une indéniable progression des idées révolutionnaires.

Le durcissement de la situation économique s’est traduit par une hausse des tensions sociales, internes et externes aux États. Cela se traduit également, mécaniquement, par une pression davantage importante sur les droits politiques. La violence d’État et la violence sociale ont franchi plusieurs paliers. Le fait que la dictature de la bourgeoisie se soit démasquée rend les idées révolutionnaires nettement plus compréhensibles aux yeux des masses populaires et de la petite bourgeoisie radicalisée. En dépit de l’intense propagande anticommuniste, qui s’accentue de jours en jours – mise en avant du Goulag, négation des avancées sociales, focalisation sur des phénomènes comme le traité de non-agression germano-soviétique – les communistes n’ont jamais eu autant pignon sur rue.

Les positions politiques, le discours, l’acceptation de la violence, ne sont plus les mêmes qu’avant la crise. Aujourd’hui, les organisations se revendiquant du léninisme ou du maoïsme ne choquent plus tant qu’il y a 15 ans. Elles se sont répandues, se sont banalisées dans la société. Dans le cadre du travail militant et de la coopération entre organisations, les cordons sanitaires se délitent. Ceux-ci, dressés par les trotskistes, les anarchistes ou les réformistes (parfois tous ensemble et parfois même à l’appel des fascistes1), que certains et certaines ont pu connaître, s’effritent ou paraissent désormais complètement invraisemblables.2 De ce point de vue là, il s’agit d’une incontestable victoire.

Cependant, la véritable victoire n’est pas tant de parvenir à exister parmi les autres courants, mais bien de réaliser la tâche particulière du nôtre  : rassembler, mobiliser, former, et construire les outils de la victoire. Or, cela ne peut-être fait sans liens avec les masses, mais également sans la construction d’un noyau dur, capable de pouvoir former l’ossature (idéologique et organisationnelle) d’un futur Parti. Former et se former prend un temps et une énergie conséquente. Cela demande un travail collectif comme un travail personnel. Ce dernier est d’ailleurs irremplaçable. Sans formation solide, l’émergence d’une génération de cadres ne peut être pleinement réalisée.

Il existe une pression intense, celle d’avoir un point de vue sur tout, sur l’ensemble des questions historiques, politiques, idéologiques, sociales… Face aux lacunes, des phénomènes compensatoires sont mis en œuvre. Ceux-ci se traduisent de diverses manières  : par le folklorisme, le sectarisme, la présomption, ou par la compromission, le centrisme, parfois en zigzagant de l’un à l’autre. Nul n’étant parfait, nous sommes toutes et tous, à divers degrés, concernés par ces travers et par ces maux. Cela n’a pas pour vocation de jeter l’opprobre sur ceux et celles qui peuvent commettre ces erreurs. Elles sont éminemment compréhensibles et pardonnables. Mais elles demandent d’être reconnues pour être combattues, notamment par le travail de critique / autocritique. Elles doivent être prises en considération et faire l’œuvre d’une vigilance constante.

Lorsqu’elles ne sont pas combattues, ces déviations peuvent prendre une tournure extrêmement néfaste. La première étant le folklorisme. Or, rien n’est plus rebutant que le fait de voir des individus se «  déguiser en communistes  ». Rien n’éloigne plus les masses populaires que le fait de voir des individus qui se griment en ouvriers, se griment en gardes rouges, se griment en tchékistes. Le folklore peut être amusant, dans un certain cadre, il peut servir de caricature ou de satire. Mais pris au premier degré, comme le principal moyen de relation avec les masses, il ne peut déboucher que sur quelque chose de stérile ou qui contribue à accroître la césure entre les militants et militantes, souvent issus de la petite bourgeoisie radicale, et ceux et celles qu’ils prétendent organiser. Ce n’est pas un problème nouveau.

Dans l’expérience soviétique, un point qui ressort constamment est la distinction entre le «  bas peuple  » et ceux qui «  parlent bolchevique  ». S. Fitzpatrick, dans Le stalinisme au quotidien, A. Sumpf, dans De Lénine à Gagarine, ou encore J. Arch Getty dans the road to terrorsoulignent tous cette constante. TsiK  ; Orgburo  ; Politburo  ;Narkom à l’époque, mais aujourd’hui AG  ; congrès  ; CR  ; CF  ;agitprop  ; révisio  ; confusionniste…etc les acronymes, les mots-valise, le jargon technique ne manque pas. A cela s’ajoutent des références historiques, des auteurs, des acteurs, qu’il faut connaître – parfois sans comprendre – pour «  en être  ». Chaque courant et chaque subdivision possède sa langue, son vocabulaire. A cela s’ajoute d’autres marqueurs qui consacrent un entre-soi militant  : tenues, tatouages, tabous ou sujets à connaître par cœur. Si un langage technique ou précis permet de pouvoir décrire une réalité de manière complexe, détaillée, clinique, bien souvent, il distancie le monde militant du reste de l’univers. Cette séparation est caractérisée parfois ouvertement entre «  militants  » et «  civils  » ou «  normies  ».

Or, cet entre-soi, aussi confortable soit-il, n’est pas juste. Il est le plus souvent un aquarium d’eau croupie. Permettre de l’assainir, de le briser, ne peut se faire qu’en parlant la langue des masses populaires, non en tentant vainement d’impressionner avec un langage complexe, cryptique, tout juste bon à éloigner le profane. C’est dans ce cadre que la maîtrise de la mémétique, l’étude des références culturelles communes, trouve sa place. Cette science, dont les bases ont été posées par Richard Dawkins en 19763, est celle qui permet de comprendre la transmission du patrimoine culturel.

Cela ne date pas d’hier  : une des raisons de la victoire de la ligne stalinienne sur les autres réside là  : une simplicité dans l’explication, un rapport pragmatique aux questions pratiques, le fait de parler une langue compris par le prolétariat et les éléments prolétariens du parti. Le mépris de classe de Trotski, par exemple, a repoussé plus d’un militant ou d’une militante. Pour être compris, il faut donc parler la langue de son interlocuteur pour transmettre ce que nous voulons transmettre. Et pour le transmettre simplement, il faut le comprendre.

Les racines sont là  : le folklorisme est bien souvent le dogmatisme des ignorants et des ignorantes. Mais le dogmatisme lui-même est une politisation imbécile. Il ne s’agit pas d’injurier ceux qui en sont victimes, mais bien de le reprendre sous sa forme première  : de Imbecillus, sans appui. Sans béquille. Il s’agit d’une compréhension plate, morte, des choses. Le dogmatisme étant basé sur l’imitation atemporelle, il est par voie de conséquence stérile. Si les dogmatiques possèdent une connaissance livresque, elle est celle de moines copistes, sans la moindre relation avec la base même du marxisme, véritable science de la transformation et de la révolution. Reconnaissons à certains d’avoir sauvé, par ce travail, un corpus irremplaçable. Mais cela n’empêche pas qu’ils soient, le plus souvent, des éléments qui retardent l’émergence du Parti. Cette approche ossifiée des questions théoriques, idéologiques, et donc, organisationnelles, maintient les organisations politiques à un stade embryonnaire.

En premier lieu, il faut comprendre que cette tendance est générale. Elle ne peut être autrement dans l’état de faiblesse des organisations communistes en France – et plus largement en occident. Aujourd’hui, aucune ne peut prétendre – et certainement pas l’UCL  ! – posséder un regard qui embrasse l’intégralité des questions, qui répond à tous les problèmes et qui possède les clés du succès.

Nous, comme bien d’autres, nous sommes construites autour d’un petit noyau. Sur la base de ce petit noyau, nous avons aggloméré des informations et des connaissances nouvelles. En fin de compte, nous avons obtenu ce qui nous paraît une certaine vérité. Une certaine analyse de la situation, une certaine approche théorique, idéologique, programmatique…qui fait consensus dans notre organisation. Cela ne signifie d’ailleurs pas un alignement total des uns sur les autres. Cette vérité permet un fonctionnement pratique de notre organisation, mais elle ne peut pas suffire pour faire face aux immenses tâches que nous nous fixons.

Il existe en cela deux questions sous-jacentes, qui ne peuvent d’ailleurs pas être artificiellement séparées les unes des autres. Ce sont celles du fonctionnement interne et de la politique externe. Les deux sont des questions idéologiques extrêmement importantes, et dans lesquelles la confrontation avec l’expérience passée est salutaire.

1En 2009-2010, les fascistes lyonnais avaient dénoncé la présence de militants et militantes ML/MLM dans les collectifs de vigilance. Certains militants ou certaines militantes anarchistes avaient alors embrayé le pas en réclamant, par voie de presse, l’exclusion de ces militants et militantes. Si l’affaire à fait long feu, elle est néanmoins illustrative d’une situation récurrente. Le MLPD a dénoncé des procédés similaires visant à l’exclure des mobilisations collectives contre la destruction de la forêt rhénane.

2https://rebellyon.info/Le-retour-des-leninistes-une

3Le Gène égoïste

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