La bataille de l’histoire. V

Comprendre le marxisme et l’histoire du marxisme en profondeur  :

Séparer l’activité militante du savoir des classiques et de l’enrichissement par l’expérience de l’histoire ne peut mener qu’à un échec. Ces trois aspects doivent être imbriqués les uns avec les autres, et se faire écho les uns aux autres. Ils entretiennent un rapport dialectique1.

  • Le point nodal, incontournable, est le lien vivant avec les masses, avec les exploités et exploitées, avec les travailleurs. C’est à partir de la matière vivante que le marxisme a été construit. C’est l’étude du vécu et des rapports entre les individus qui a permis de pouvoir lui donner forme. De plus, sans connaître le vécu des travailleurs et des travailleuses, leur état d’esprit, leurs questionnements, il n’est pas possible de réaliser quoique ce soit d’utile. De même, le travail d’enquête ne peut se limiter aux seules classes amies, aux exploités et exploitées, aux opprimées et opprimés. Il doit se marier avec un travail sur l’état d’esprit et les buts de la bourgeoisie et des classes ennemies. Cette compréhension globale de la société permet d’éviter une analyse cloisonnée et fragmentée de celle-ci et permet de la replacer dans une approche systémique : de la société et de ses rapports en tant que système (en prenant en compte notamment les attachements, les superstitions, mais aussi le nationalisme).

  • Le second aspect est par l’étude des classiques du marxisme. Les bases théoriques qui permettent non seulement de réaliser l’enquête, mais également de pouvoir tracer des perspectives – politiques comme organisationnelles – sont présentes dans ces travaux. A cela, il est important d’adjoindre les travaux des continuateurs et de ceux qui ont continué à l’approfondir, à le développer, à l’enrichir. En revanche, se limiter à cela n’est pas suffisant. Pas suffisant parce que cela n’embrasse pas toute la complexité des questions qui se posent, mais également parce qu’il est important de soumettre au feu de la critique les connaissances et l’expérience accumulée. Un des apports les plus considérables de Mao Zedong sur la relation entre théorie est pratique est condensé dans contre le culte du livre (1930). Paradoxalement, certains groupes parviennent à en faire une lecture dogmatique, brisant par là même le contenu de cet ouvrage.

  • Les apports des exégètes et des continuateurs joue, ici, un rôle immense pour remettre en perspectives les classiques et leurs apports. Ils permettent de restituer un dans un contexte historique, social, économique, culturel, les œuvres. Mais l’histoire permet également de pouvoir restituer le rapport de force dans lequel elles ont été rédigées. Les classiques et les travaux extérieurs permettent d’élever le regard de la pratique au-dessus de l’horizon. Ne pas se contenter de notre rapport individuel, étroitement subjectif, aux choses. Ne pas non plus se contenter de ce que peuvent produire ceux qui sont juges et parties dans l’histoire.

Aussi talentueux et talentueuses pouvaient être – ou peuvent être – ceux et celles qui ont produit ces classiques, ils et elles restent des individus ou des groupes d’individus. Ces groupes et ces individus sont prisonniers de leurs limites personnelles, physiques. Ils sont aussi fils et filles de leur temps, d’un contexte, et sont bridés par l’avancée des sciences.

Ainsi, faire l’apologie de Trofim Lyssenko en 1930 n’est pas la même chose que de le faire après la découverte de l’ADN, par exemple. Vouloir liquider les moineaux de Chine illustre le manque de compréhension du fonctionnement de l’écosystème, mais il s’agissait d’un sujet balbutiant à l’époque. Parler de races, tout comme la compréhension de l’homosexualité, de la transsexualité, ou d’autres sujets de ce type ne se fait pas de la même manière en 1930 qu’en 2020. Les connaissances ont progressé, et la manière dont les marxistes portent un regard sur ces questions doit aussi évoluer.

Ces regards contextualisés permettent de mieux comprendre certains processus. La question du Parti unique ou des listes uniques est un des exemples. Jamais ce monopole du PC(b)US n’est présenté comme une situation «  normale  » ou «  souhaitable  ». Bettelheim2 note par exemple que le programme du PC n’était absolument pas fixé sur ces questions. Si l’interdiction des partis s’est produite à la suite de leur attitude contre-révolutionnaire, elle n’était pas dans les «  gènes  » du programme. Il en est de même sur les listes multiples, rétablies en 1936-1937, avant que l’irruption de la guerre n’y mette un terme.

Chez Staline, le discours aux stakhanovistes ne s’adresse pas au même public que les vertiges du succès ou que le discours du 7 juillet 1941. Leurs contextes, leurs destinataires, leurs objectifs sont différents. Ils doivent donc être abordés avec le même travail critique que toute source. Dans le discours aux stakhanovistes, Staline s’adresse à des ouvriers, communistes ou non. Dans les vertiges, il s’adresse aux cadres du Parti, tandis que dans le discours du 7 juillet, il appelle à toute la société à faire bloc contre l’invasion germano-fasciste. Cela prend une tournure encore plus cruciale quand il s’agit de textes comme les écrits de prison de Gramsci, dans lesquels celui-ci ne peut s’exprimer qu’a mots couverts.

Considérer ces textes sans considérer leur contexte, cela revient à les amputer de la très large majorité de leur intérêt. Aucun écrit n’est une parole d’évangile valable en tout temps. L’atemporalité est absolument contradictoire avec les fondements même du marxisme.

A cela s’ajoute le terrible prisme du fait qu’ultimement, l’ensemble des expériences socialistes ont échoué. Donc cela signifie que soit ce qui a été écrit dans les livres est faux, soit qu’il n’a pas pu être correctement appliqué. Dans les deux cas, les réponses ne se trouvent pas données directement sous la plume de ceux qui les ont commises. De même, il est possible de se tromper ou de ne pas voir certains phénomènes se développer. Il est hautement improbable que Staline, par exemple, ait anticipé d’une manière claire le risque de déstalinisation, pas plus que Mao la défaite de sa ligne politique dès après sa mort. Si le risque était perçu, sa solution n’était pas donnée. Si elle a été donnée, elle n’a pas été appliquée.

Nous devons, dans ce cadre-là, prendre en compte le point de vue d’autres acteurs. Même des ennemis jurés du socialisme peuvent nous aider à trouver notre propre failles de raisonnement. Ces ennemis font un travail que nous négligeons bien souvent, c’est celui de nous prendre à rebours, de nous tester, de nous contester. Notre blindage n’en sera que plus trempé.

C’est aussi là où apparaissent les stérilités des idéologies qui ont rejeté en bloc l’analyse des expériences socialistes. La plupart du temps, les courants anarchistes ou trotskistes se sont contentés d’évacuer la question. Ces courants peuvent se permettre de négliger cette étude sur la simple de l’échec de ces expériences. Leurs réponses seront alors invariablement construites comme un discours téléologique, dans lequel chaque pas de la direction ne sert qu’a amené vers la tombe du socialisme.

D’autres, comme le dirigeant albanais Hoxha, ont procédé avec le même raisonnement fallacieux  : l’échec de la Chine après Mao est interprété comme sanctionnant intégralement l’expérience. Cette manière de penser fait que ses continuateurs continuent de rejeter tout ce qui a été produit en Chine. Inversement, un certain nombre de maoïstes rejettent en bloc Hoxha et ses travaux du fait de ce terrible crime de lèse-majesté. Pourtant, Hoxha a écrit des travaux fondamentaux sur la question de l’Europe de l’Est, du Bloc Est et de l’intégration dans celui-ci. Que Hoxha ait failli ne supprime pas la valeur de ses travaux.3 Nous pensons qu’il vaut le coup de lire les deux ne serait ce que dans une dimension comparative. D’une manière générale, tout devrait être lu, sans tabou, pour réaliser ce travail critique. Les écrits des différentes oppositions soviétiques, en particulier l’opposition ouvrière, méritent d’être consultés.

Nous nous sommes focalisés, pour notre part, sur l’URSS pour une raison fondamentale  : la disponibilité des archives à la suite de la dissolution de l’Union soviétique. Cela permet de ne pas dépendre de la spéculation et de l’acte de foi pour permettre de vérifier les hypothèses, mais bien sur des documents internes et vérifiables.

La chute de l’URSS, qui solde une série de revers, n’a pas été une nouvelle positive en soi. Mais elle est là, elle est consommée. Autant en tirer le plus possible d’éléments utiles. Les travaux des chercheurs et des chercheuses honnêtes intellectuellement, motivés par d’autres raisons que de criminaliser l’URSS – mais ayant peu pignon sur rue – est une manne immense.

Si la fin de l’Union soviétique peut permettre de déboucher sur un aspect positif, c’est bel et bien celui-ci  : comprendre. Comprendre, analyser, trouver les failles. Si ce travail n’est pas réalisé, la chute aura été une pure perte.

Dans notre formation de militants et de militantes, pourtant, nous ne pouvons nous permettre de faire l’impasse sur les questions les plus difficiles. Ne serait-ce que dans le but de ne pas faire de l’adhésion à notre lutte un simple acte de foi nourri par la présomption et les illusions. Nous devons au contraire les traiter avec d’autant plus de rigueur que celles-ci sont à la fois importantes pour le passé et pour l’avenir.

Ceux qui avaient vécu avec l’illusion d’une patrie du socialisme pure, sans le moindre défaut, sans la moindre erreur, ont été clairement désabusés lorsque les premiers témoignages des camps sont arrivés, où lorsqu’il a commencé à être clair que l’URSS révisionniste ou la Chine de Deng Xiaoping n’étaient pas porteur des espoirs de révolution mondiale. Un certain nombre se sont rués d’un camp à l’autre, vomissant avec autant d’ardeur ce qu’ils avaient pu aimer d’un amour inconditionnel auparavant. Isaac Deutscher parlait ainsi de Stéphane Courtois, auteur du Livre noir du communisme  :

«  Il demeure un sectaire. Il est un stalinien renversé. Il continue de voir le monde en noir et blanc, sauf que les couleurs sont maintenant distribuées différemment. Lorsqu’il était communiste, il ne voyait pas de différences entre les fascistes et les sociaux-démocrates. En sa qualité d’anticommuniste, il ne voit plus de différence entre le nazisme et le communisme. Avant, il acceptait la prétention du parti à l’infaillibilité  ; maintenant, il se croit lui-même infaillible. Ayant déjà été prisonnier de la «  plus grande illusion  », il est à présent obsédé par la plus grande désillusion de notre époque .  »4

Deutscher, grand défenseur de Trotski, porte là un jugement dur mais sincère  : la foi ne fait pas l’engagement. La désillusion de Courtois, dans un sens, est compréhensible. Mais cette désillusion du petit-bourgeois radical peut nous guetter aussi. Immunisons-nous contre elle  : regardons notre passé, notre histoire, sans fard, sans zone d’ombre, mais aussi sans honte.

À moins d’être totalement isolée du monde, la nouvelle génération de communiste ne peut pas ne pas connaître les accusations de la bourgeoisie contre les expériences socialistes. Cette nouvelle génération se construit et doit se construire dans une défense résolue, scientifiquement documentée, rationnelle, de l’expérience socialiste. L’échec de cette expérience doit être utilisé au maximum pour permettre d’en tirer des conclusions sévères mais justes, et surtout des leçons pour l’avenir.

Nous ne devons pas occulter les difficultés de la construction du socialisme ou les erreurs commises. Nous devons les comprendre et les intégrer. Cela ne peut que permettre d’être plus efficaces pour les anticiper et les régler dans de bien meilleures conditions que celles auxquelles ont pu être confrontés nos prédécesseurs. Rompre avec la pétition de principe, avec le postulat totalitaire, qui explique tout en n’expliquant rien, c’est rendre plus vivante et plus réelle cette expérience. La rendre plus proche de nous et en rendre la réédition plus accessible et plus réelle.

1Marche de la pensée reconnaissant le caractère inséparable des propositions contradictoires (thèse, antithèse), que l’on peut unir dans une synthèse. L’un des apports de Mao Zedong à cette théorie est le fait qu’elle peut se résoudre de deux manières différentes  : soit «  deux fusionnent en un  » ce qui implique une synthèse, soit «  un se divise en deux  » ce qui implique l’élimination d’une position fausse par une position juste.

2Bettelheim, C. (1974). Les luttes de classes en URSS. 1 : Première période, 1917 – 1923. Maspero [u.a.]. p226-239

3La bibliothèque marxiste, par exemple, ne mentionne aucun ouvrage de Hoxha, tandis que des auteurs s’étant solidarisés avec l’URSS révisionniste sont présents. Même marxisme.fr pourtant extrêmement albanophile fait preuve de plus de nuance.

4Isaac Deutscher, «  The Ex-Communists Conscience  » [1950], Marxism, Wars and Revolutions. Essays from Four Decades, Verso, London, 1984, p. 5354.

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