Un plat de couscous, une rue et des nazis. Partie 2. Une rue et des nazis.

Une rue et des nazis.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le 23 septembre, Mélenchon a tenu son rassemblement. Dans un sens, il est un indéniable succès. Que ce soit 55 000 ou 150 000 personne ne change, au final, pas tant de choses. Mélenchon tente de faire enfler son aventure en solo pour en faire une vague qu’il souhaiterait déferlante.

Souvent nous mentionnons Mélenchon et nous apportons une critique, parfois acerbe, sur les initiatives et le fond politique de l’affaire. De fait, lui et la France Insoumise sont devenus des acteurs incontournable du mouvement social et du mouvement politique de gauche. Les erreurs et les inconséquences qui peuvent émailler le parcours de cette force politique ne se paient pas de la même manière que les paroles en l’air de certains. Les dangers de l’aventure en solo de Mélenchon risquent d’avoir un impact terrible sur l’évolution de la mobilisation.

Le sens politique de cette marche contre le « coup d’Etat social » fleure toujours bon la rhétorique populiste du peuple trahit par ses élites, usurpés par ses mauvais princes. Elle fleure bon la rhétorique d’ancien régime, où les masses doivent souhaiter qu’un bon prince arrive et prenne le contrôle des affaires.

Nous ne sommes pas dans un équivalent des soviets de Petrograd, mais bien dans un mouvement chargé de porter au pouvoir l’homme providentiel. Un mouvement ne s’appuyant pas sur des bases solides, sur des appuis de long terme, sur une unité idéologique et une unité organisationnelle, mais bien sur un flux. Au final, Jean Luc Mélenchon fonctionne comme un cavalier de la steppe.

Karl Von Clausewitz expliquait que ce type de fonctionnement impliquait, en français dans le texte, le fait de toujours fonctionne en vedette, c’est à dire de rester porté par le flux, toujours le maintenir croissant, sans quoi tout s’effondrera.

Mélenchon en est conscient, et sait que le temps, au final, joue contre lui, joue en défaveur du manque de cohérence de son programme, de son caractère social-chauvin. Si il veut que sa vague se transforme en succès, il doit réaliser plusieurs tours de force.

D’une part, maintenir un flou idéologique savamment orchestré autour de son programme. Le pire ennemi de son mouvement, c’est la décantation idéologique, c’est l’approfondissement politique, c’est le fait qu’éclosent des questions quant à l’impérialisme français, quant à la « place de la France dans le monde », quant au système politique et à la démocratie bourgeoise.

De l’autre, pour se renforcer en valeur relative, il doit faire en sorte que les autres échouent et soient éclipsés par lui. Mélenchon ne peut pas phagocyter la CGT ou le PCF, ils doivent donc périr pour qu’il ne reste plus que lui, seul survivant de la bataille, au milieu des ruines. Il est gênant que l’unité ne fut pas au centre des discours, mais que ce ne fut qu’une ode à la France Insoumise.

D’où un mythe qui se construit. Un mythe qui se construit à coup d’inventions, dont celle-ci, teintée de spontanéisme et d’hostilité aux organisations politiques.

« C’est la rue qui a abattu les nazis »

D’emblée la phrase est fausse. Elle est en contradiction avec la réalité de comment s’est construit le nazisme, sur quoi il s’est appuyé pour avancer et comment il fut terrassé.  Le nazisme s’est appuyé sur une compréhension de la psychologie des foules, de la démagogie et du populisme.

Cependant, elle est cryptique. Jean-Luc Mélenchon parle t-il du vrai nazisme, ou parle t-il de la montée de l’extrême-droite au sein de l’Etat français ? La question reste en suspens.

Sans aller jusqu’à dire que le nazisme est « issu de la rue », il s’est greffé sur la spontanéité des masses, laquelle peut tout à fait prendre des tournures réactionnaires, s’en est emparée pour la tourner vers les pogroms, les lynchages, vers tout ce qui était viscéral et haineux. C’est dans les rues, dans le chaos, que les SA saccageaient les magasins juifs, s’en prenaient aux communistes et aux syndicalistes.

Cela est relié au fait que le nazisme s’est appuyé en partie sur les lumpenprolétaires, sur les chômeurs, les déclassés, les atomisés, les laissés pour compte.

A l’inverse, le mouvement communiste et syndical allemand s’était construit dans les usines, dans les lieux de socialisation, dans les lieux de travail. Cela ne s’est pas construit autour de mouvements, mais de partis, d’organisations.

Le fascisme et le nazisme ont été deux lames de couteau employés pour assassiner le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire. Le fascisme et le nazisme portaient l’anticommunisme comme fondement de leur pensée politique, tout en le maquillant d’un verbiage populaire, chargé de faire illusion.

Quant à qui a abattu le nazisme, Mélenchon commet une erreur d’appréciation historique, et tente de créer un roman.

Le premier vecteur de défaite du nazisme provient de la force de ses adversaires. En premier lieu celle de l’URSS, laquelle paya chèrement sa victoire au prix du sang. Les 24 millions de citoyens soviétiques tombés sous les balles, sous les obus, sous les coups et les privations méritaient un peu mieux que ce raccourci historique.

Les alliés, Américains et Anglais, ont participé à l’effort de combat direct tout comme au front antifasciste international, au sein duquel ils soutinrent, non sans arrières pensées, l’URSS. La Bataille de Berlin fut une bataille de rue, mais elle ne fut pas une bataille de « la rue ».

N’allons pas occulter les souffrances et le rôle des nations alliées, par plus que celui des pays qui ont cédé face à la puissance militaire nazie.

L’autre pan est celui des résistances des différentes nations occupées et au sein des Etats agresseurs eux-mêmes. Cette résistance intérieure s’est manifestée sous diverses formes, mais elle est demeurée clandestine, secrète, camouflée. Elle est fort éloignée de la rue, car les droits démocratiques sont abolis, car les Gestapo veillent. Lorsque les insurrections éclosent, elles sont le fruit de travaux en amont, réalisés par des État-majors improvisés. Parfois, dans de rares cas, la rue se réveille, assoiffée de vengeance, sur les talons de l’occupant, s’en prenant aux arrières gardes, rejoignant les rangs des résistants de la 11ème heure.

L’ironie de la chose est que le courant politique dont sortent Mélenchon et Corbière ne s’est pas particulièrement illustré par son résistantialisme durant l’occupation. A l’époque, les lambertistes optaient pour une stratégie d’entrisme dans la Résistance, dans le but d’y développer des mots d’ordre de fraternisation. L’action, notamment syndicale, fut limitée au fait d’organiser des grèves dans l’industrie de guerre des pays alliés et a applaudir la « révolution anti-bureaucratique ukrainienne », dont les figures de proue étaient Stepan Bandera et la Brigade SS Kaminsky. Peut mieux faire comme cohérence, que de se prétendre l’incarnation de l’antifascisme.

Mais cet appel à la mobilisation spontanée des masses comme sanction de l’histoire n’est pas sans danger. Une nouvelle fois, en prétendant qu’il n’existe que lui, le mouvement et les masses, Mélenchon nie l’importance des organisations. Cette négation sert ses objectifs, est logique dans la poursuite de sa stratégie, mais revient à jouer avec le feu, à un moment où les organisations, notamment syndicales, sont le principal rempart contre les ordonnances.

Quantité de militants et de militantes sincères ont suivi cette mobilisation, voyant dans celle-ci l’aube de quelque chose de nouveau, de quelque chose de grand, de quelque chose de fort, qui bouleverserait l’ordre social. Ce sont à ces individus que nous pensons, lorsque nous écrivons ces lignes.

L’aventure Mélenchon est un projet qui peut séduire, qui peut rafler des suffrages, mais qui se heurte à des impasses, qui se heurte au fait que la question de l’Etat, la question de l’impérialisme et du capitalisme ne sont que traitées à moitié. Or, la moitié manquante est ce qui fait la distinction entre le succès et l’échec.

Et cet échec, à quel prix sera-t-il payé ? Au prix de l’effondrement de toutes les lignes de défense des travailleurs ?

Non, la rue n’a pas chassé les nazis. Non, la rue seule ne chassera pas les ordonnances. Non, la rue seule n’obtient pas de victoires tactiques et encore moins stratégiques. Organisées, les masses peuvent tout, elles sont la force créatrice de toutes les richesses, elles sont la force qui peut balayer des empires. Mais atomisées, les masses sont la proie des démagogues, des opportunistes et des populistes.

Certains ont tenté d’intervenir au sein de cette démonstration de force, de se faire l’écho d’un rejet du social-chauvinisme et du réformisme de Mélenchon. Cette mobilisation, sous l’égide de l’ultragauche, partait d’une logique cohérente. Seulement, entre la stratégie et l’application, un océan existe. Et cet océan mérite d’être sondé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *